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toute réflexion. Le Prophète n'a fait qu'imiter le vulgaire qui l'entourait; mais le solitaire méditatif du mont Hîra pouvait, dans ces problèmes, descendre plus avant que ses grossiers compatriotes.

Quoi qu'il en soit, le génie arabe était si dénué sous ce rapport, que le contact vivifiant du génie grec, dans le second et le troisième siècle de l'hégire, n'a pu l'animer, et que la philosophie musulmane n'a guère porté que des fruits étrangers, privés de la séve originale et de la pleine maturité.

BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE.

(Lafin à un prochain cahier.)

De L*origine Des EspÈces, ou des lois du progrès chez les êtres organisés, par Ch. Darwin.

TROISIÈME ET DERNIER ARTICLEi.

Je ne reviendrai pas sur le système de M. Darwin. Ce système est d'une contexture fort singulière: à côté des choses les plus vulgaires et les plus connues, se trouvent les idées les plus déliées et les plus subtiles, .le ne puis le lire sans me rappeler involontairement ces paroles de Fontenelle dans l'Éloge de M debranche: «II s'y trouve un «mélange adroit de quantité de choses moins abstraites qui, étant faci«lement entendues, encouragent le lecteur à s'appliquer aux autres, le «flattent de pouvoir tout entendre, et peut-être lui persuadent qu'il en« tend tout à peu près. »

On m'annonce un traité sur l'origine des espèces. J'ouvre le livre, et, sur l'origine des espèces, je ne trouve rien. 1 1 s'agit seulement de leur transformation. Et, pour cette transformation, on imagine une élection naturelle, que, pour plus de ménagement, on me dit être inconsciente,

1 Voir, pour les deux premiers, le* n°' d'octobre et de novembre i863.

sans s'apercevoir que le contre-sens littéral est précisément là : élection inconsciente.

Suit un très-long chapitre sur les variations des animaux domestiques. Les animaux domestiques sont les exemples les plus sûrs de la variabilité des espèces, mais ils sont aussi l'exemple le plus sûr de leur immutabilité, de leur fixité.

Ne confondez donc pas toujours la uarïûii/ïfe'avecla mutabilité: il faut bien deux noms pour distinguer deux phénomènes. La variabilité est la subdivision de l'espèce en variétés-, la mutabilité est la transformation des espèces les unes en les autres. Nous voyons tous les jours des variétés nouvelles dans nos animaux domostiques; nous n'avons jamais vu un animal domestique se transformer en un autre : un cheval, en bceuf; une brebis, en chèvre, etc.

J'ai déjà dit ce qu'il faut penser de l'élection, naturelle. Ou l'élection naturelle n'est rien, ou c'est la nature; mais la nature douée d'élection, mais la nature personnifiée, dernière erreur du dernier siècle; le xix° ne fait plus de personnifications.

Je passe à l'instinct. C'est ici le comble. L'instinct est inné, essentiellement inné; et ce n'est pas seulement la faculté-instinct qui est innée, elle aurait cela de commun avec toutes les autres facultés, avec l'intelligence même, qui, comme faculté, est innée. Ce qui est particulier à l'instinct, c'est que c'est tel ou tel acte très-compliqué, très-déterminé, qui est inné : la toile de l'araignée, la cellule de l'abeille, etc.

M. Darwin veut que l'instinct ne soit que le résultat de petites conséquences contingentes t.

«Si l'on peut prouver, dit-il, que les instincts varient quelquefois, si « peu que ce soit, dès lors je ne vois aucune difficulté à ce que l'élection « naturelle conserve et accumule continuellement toute variation d'ins«tinct, sans qu'il soit possible de poser une limite fixe où son action «doive nécessairement s'arrêter. Telle serait donc, selon moi, l'origine «de tous les instincts les plus compliqués, les plus merveilleux2

On ne peut prendre cela au sérieux : l'élection naturelle élisant un instinct!

La poésie a ses licences, mais

Celle-ci passe un peu les burnes que j'y mets.

M. Darwin nous dit : «Je ne puis croire qu'une fausse théorie nous

1 P. 35o. — * P. 664.

« explique, comme le fait la loi d'élection naturelle, les diverses grandes « séries de faits dont j'ai parlé". » Admirable naïveté! M. Darwin s'est-il jamais aperçu qu'une explication verbale, qu'une explication purement de mots, comme l'élection naturelle, ait jamais contrarié quelqu'un? Buffon a-t-il été gêné par les molécules organiques?Lamarck, par la génération spontanée, et Maupertuis lui-même, par les attractions organiques, quoiqu'il ne fût pas un Buffon, ni même un Lamarck ? « On peut se demander, dit M. Darwin, pourquoi presque tous les « plus éminents naturalistes ont rejeté cette idée de la mutabilité des « espèces*. » Eh! mon Dieu! par une raison bien simple : parce qu'ils n'ont jamais vu d'espèce se transformer, et que vous ne leur en montrez point. « On peut se demander, dit encore M. Darwin, jusqu'où s'étend la « doctrine des modifications de l'espèce. La question est difficile à ré« soudre, parce que plus les formes que nous avons à considérer sont « distinctes, et plus nos arguments manquent de force*. » Vous prenez mal la question : ce n'est pas par les formes que vous la résoudrez, c'est par la fécondité; je vous l'ai déjà dit. M. Darwin continue : « Aucune distinction absolue n'a été et ne peut « être établie entre les espèces et les variétés*. » Je vous ai déjà dit que vous vous trompiez : une distinction absolue sépare les variétés d'avec les espèces; mais, pour ne pas revenir sur la raison que j'ai amplement donnée, la fécondité, voici un fait : Les races humaines sont distinctes, et assurément bien tranchées, et depuis bien des siècles. En voit-on aucune qui tourne à l'autre, qui passe ou qui soit passée à l'autre ? Buffon dit avec éloquence : « Lorsque, après des siècles écoulés, des « continents traversés et des générations déjà dégénérées par l'influence « des différentes terres, l'homme a voulu s'habituer dans des cli« mats extrêmes, et peupler les sables du Midi et les glaces du Nord, « les changements sont devenus si grands et si sensibles, qu'il y aurait « lieu de croire que le nègre, le Lapon et le blanc, forment des espèces « différentes, si l'on n'était assuré que ce blanc, ce Lapon et ce nègre, si « dissemblables entre eux, peuvent cependant s'unir ensemble et pro« pager en commun la grande et unique famille du genre humain. « Ainsi leurs taches ne sont pas originelles; leurs dissemblances n'étant « qu'extérieures, ces altérations de nature ne sont que superficielles; et « il est certain que tous ne sont que le même homme. »

* P. 664. * P. 665. — * P. 668. — * P. 665.

Je reviens à M. Darwin.

Après tant et de si belles choses, il s'arrête content et satisfait. « Ce«lui qui a quelque disposition, dit-il, à attacher plus de poids à des «difficultés inexpliquées qu'à l'explication d'un certain nombre de «faits, rejettera certainement ma théorie. Un petit nombre de natura« listes, doués d'une intelligence ouverte, peuvent être influencés par cet « ouvragei. »

Laissons donc cet ouvrage aux intelligences ouvertes:

Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis.

Pour nous délasser un peu de tant d'inutiles subtilités, venons à quelques naturalistes, désintéressés de tout système et ne cherchant que la vérité.

J'ai déjà cité Cuvier et ses belles observations sur les animaux de l'ancienne Egypte.

« J'ai examiné, dit-il, avec le plus grand soin, les figures d'animaux « et d'oiseaux gravés sur les nombreux obélisques venus d'Egypte dans «l'ancienne Rome. Toutes ces figures sont, pour l'ensemble, qui seul a «pu être l'objet de l'attention des artistes, d'une ressemblance parfaite « avec les espèces telles que nous les voyons aujourd'hui

« On a eu soin de recueillir dans les tombeaux et dans les temples « de la haute et de la basse Egypte le plus qu'on a pu de momies d'ani« maux. On a rapporté des chats, des ibis, des oiseaux de proie, des «chiens, des singes, des crocodiles, etc. embaumés, et l'on n'aperçoit «certainement pas plus de différence entre ces êtres et ceux que nous «voyons, qu'entre les momies humaines et les squelettes d'hommes « d'aujourd'hui. On pouvait en trouver entre les momies d'ibis et l'ibis «tel que le décrivaient jusqu'à ce jour les naturalistes; mais j'ai levé «tous les doutes dans un mémoire sur cet oiseau, où j'ai montré qu'il «est encore maintenant le même que du temps des Pharaons. Je sais «bien que je ne cite là que des individus de deux ou frois mille ans, « mais c'est toujours remonter aussi loin que possible 2. »

Les momies d'Egypte sont des témoins aussi authentiques qu'irréprochables (selon la belle expression de Bulïbn à propos des ossements fossiles) de l'état où se trouvaient les animaux il y a trois mille ans. Et de cet état si ancien, les animaux actuels ne diffèrent point. L'élection naturelle de M. Darwin n'y a rien changé.

1 P. 667. — * Discours sur tes révolutions de la surface du globe.

Mais voici quelque chose d'un autre genre et peut-être encore plus curieux.

Rien n'est plus intéressant que le beau travail de M. Roulin sur les animaux transportés de l'ancien continent dans le nouveau, lors de la conquête de l'Amérique : le porc, le cheval, l'âne, la brebis, la chèvre, la vache, le chien et le chat.

Tous ces animaux ont plus ou moins quitté leur livrée de servage et repris leurs premiers vêtements de nature et de liberté.

« Errant tout le jour dans les bois, les porcs ont perdu presque toutes «les marques de la servitude : les oreilles se sont redressées, la tête ii s'est élargie, relevée à la partie supérieure; la couleur est redevcnue «constante; elle est entièrement noire. Les jeunes individus, sur une « robe un peu moins obscure, portent en lignes fauves la livrée comme «les marcassinsi

« Les chevaux, dit encore M. Roulin, sont presque entièrement aban« donnés à eux-mêmes; on les rassemble seulement de temps en temps «pour les empêcher de devenir tout à fait sauvages. Par suite de cette «vie indépendante, un caractère appartenant à l'espèce non réduite, la «constance de couleur, commence à se remontrer; le bai-châtain est « non-seulement la couleur dominante, mais presque l'unique couleur2. »

M. Roulin finit par cette observation générale : « Les habitudes d'in« dépendance amènent aussi leurs changements, qui paraissent tendre à « faire remonter les espèces domestiques vers les espèces sauvages qui « en sont la souche 3. n

Et maintenant, qu'est-ce que cet invincible penchant des espèces à remonter toujours vers leurs souches? Qu'est-ce que cette réversion toujours imminente, sinon le dernier et définitif indice de leur fixité?

Evidemment elles tendent plutôt à se recommencer elles-mêmes qu'à passer à d'autres. C'est tout juste le contraire de ce que pense M. Darwin.

Je finis, et c'est finir bien différemment de lui. Il conclut à la mutabilité et je conclus à \afixilé. C'est-qu'il suivait un système et que j'ai suivi les faits.

Le livre de M. Darwin est devenu l'objet d'un engouement général.

Déjà, depuis plusieurs années, le public était provoqué de ce côté-là. Lamarck avait commencé. Lamarck admettait sans difficulté, comme nous avons vu, que les espèces changent, qu'elles passent des inférieures

1 Recherches sur les changements observés dans les animaux domestiques transportés de l'ancien dans le nouveau continent. (Mémoires de l'Institut, t. VI, p. 3a6.) — Ibid. p. 336. — " Ibid. p. 35a.

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