Images de page
PDF
ePub

PLAIDOYER

De M. GOYER DUPLESSIS, pour Mosès, dit Mirabeau.

MESSIEURS LES JURÉS,

Le bruit s'étoit répanda que le secret de l'Etat avoit été révélé aux agents de la Russie. Il étoit parvenu jusqu'à vous, et vous aviez sans doute partagé l'indignation générale contre une aussi lâche trahison.

Devenus juges de ce fait important, votre indignation s'est un moment assoupie; vous avez apporté dans cette enceinte des consciences impartiales, non prévenues, disposées à ne punir que celui-là seul qui vous paroîtroit criminel.

Les débats se sont ouverts devant vous; vous y avez apporté une attention religieuse; ils vous ont éclairés, et vous voyez que si le crime en lui-même est certain, du moins les accusés sont loin d'être également coupables.

Il ne m'appartient plus de vous parler de Michel. Peut-être serois-je autorisé dans cet instant à lui reprocher d'avoir failli perdre l'honnête Mosès; mais son malheur m'impose silence.

Saget et Salmon avoient à se justifier devant vous du crime de complicité de haute trahison imputé à Michel : ils l'ont fait 'en établissant l'ignorance dans laquelle ils étoient de l'usage que Michel pouvoit faire des reuseignements qu'ils lui fournissoient, et l'absence de tout concert entre eux.

Quant à Mosès, messieurs, cet accusé reste isolé dans la cause; on ne l'accuse point de complicité avec Michel, on ne lui reproche qu'un simple délit.

En effet, la Cour impériale, chambre des accusations, a délibéré sur son sort; elle a reconnu que s'il avoit communiqué à Michel le livret de situation générale des armées, cependant il n'étoit pas présumable, d'après les circonstances qui se rattachoient à sa personne, qu'il eût été mis par Michel dans sa confidence.

Ainsi, le plus lourd fardeau ne pese point sur lui; je n'ai point à le disculper de ce crime ; vous n'avez point vous-mêmes à examiner la question de savoir s'il est ou non complice de Mi.

chel; l'arrêt qui vous saisit de l'affaire ne permet pas cet examen; et, au nombre des questions que vous soumettra la Cour, ne se trouvera point celle de la complicité relativement à Mosès.

L'existence de ce malheureux n'est donc point menacée. Mais, messieurs, j'ai à défendre son honneur; et vous savez maintenant, vous qui avez apporté tant d'attention aux débats, combien l'honneur est précieux pour Mosès.

L'instruction écrite, l'acte d'accusation lui-même, offrent sur la probité de Mosès des preuves nombreuses et satisfaisantes; hier aux débats vous avez entendu son chef, M. Gérard. Il vous a dit que cette probité avoit été cent fois mise à l'épreuve, et que toujours elle étoit restée incorruptible; que de cette maniere il avoit conquis la confiance entiere des chefs, notamment du caissier, qui le chargeoit journellement de sommes immenses sans la moindre crainte. . Voilà, messieurs, les témoignages certains que vous avez sur la probité de cet homme. Combien il seroit malheureux qu'en un seul instant il eût abandonné des sentiments qui lui font tant d'honneur, à lui qui, né dans la classe la plus obscure, privé peut-être de cette portion d'intelligence que la nature accorde à tous les hommes, étoit cependant parvenu à mériter l'estime de ses chefs, à un si haut degré! Heureusement il n'en est pas ainsi.

On l'accusé d'avoir communiqué à Michel le livret de la situation générale des armées, de l'avoir fait par cupidité; en un mot, on l'accuse d'avoir, comme préposé d'une administration publique, reçu de l'argent pour faire un acte de son emploi, non licite et non sujet à salaire.

Mais toutes les propositions contenues dans cette accusation sont, permettez-moi de le dire, inexactes. Est-il bien certain que Mosès ait fait un acte de son emploi? L'emploi d'un garçon de bureau est de veiller sur les bureaux, et d'exécuter les ordres des employés. Si, par exemple, Mosès eût reçu de l'argent d'un étranger pour souffrir que cet étranger s'introduisît frauduleusement dans les bureaux, afin d'y prendre des renseignements; comme il étoit chargé de la garde de ce bureau, je concevrois qu'il eût fait un acte de son emploi non licite, et qu'il eût reçu criminellement un salaire. Mais l'action de porter le livret de l'administration de la guerre chez le relieur est moins le fait d'un garçon de bureau proprement dit, que le fait d'un commissionnaire : ainsi rigoureusement il n'a pas fait un acte de son emploi. Hé! messieurs, quand l'honnête homme est accusé, ne doit-on pas tout interpréter en sa faveur?.

" Mais, au surplus, à qui cette communication a-t-elle été donnée ? Est-ce à un étranger? Non. C'est à Michel, qui, pendant deux années, lui avoit donné des ordres; à Michel, employé alors dans un autre bureau, mais à qui le secrét étoii si formellement prescrit, puisque, suivant la déclaration du chef de bureau, le secret étoit recommandé à tous les employés, sous peine de perdre la vie.

Onel a donc éré le motif déterminant pour ce malheureux? Je puis le dire en toute assurance, car vous en êtes déja convaincus, ce n'a été qu'un motif d'obligeance. Michel lui a persuadé (et d'après la connoissance que vous avez de son caractere, vous pensez que cela étoit bien facile), Michel lui a jersuadé qu'il avoit des renseignements utiles, importants à prendre sur un officier supérieur de l'armée, qu'il disoit êue son parent, ou dans la succession duquel il prétendoit avoir ces droits a exercer.

Ces motifs, pour un homme comme Mosès, deroient être plausibles; et comment, on elset, dans sa simplicité, dans son ignorance, pouvoil-il soupçonner la foi d'un employé du ministre de la gnerre si éminemment intéressé à ne poini commettre d'indiscrétion ? C'est, je le répele, l'obligeance toute pure, l'obligeance seule qui a été son mobile, et non pas, comme on l'a dit hier, l'intérêt précaire, le vil appât de quelques pieces d'argent. . Cette derniere persée (d'après la certitude que vous avez de la probité de Mosès), vous ne l'admettrez pas, vous qui connoissez le coeur de l'homme. En effet, Mosès sa voit, comme les autres employés, que le secret étoit recon mandé; il savoit combien éioii important le livret; el bien! s'il se fùt déterminé à trahir sa patrie, son prince, à commettre, en un mot, un crime, il auroit exigé de Michiel une somme d'argent équivalente aux dangers qu'il couroit, il ne se fût point borné a demander quelques pieces d'argent.

La modiciié de la somme est constante; vous n'avez sur la quouité de l'argent recu que la déclaration de Mosès; il n'y a au procès aucwe autre preuve. Or, il faut la prendre tout enliere ou la rejeter. Si vous l'adoptez, Mosès n'awa reçu qu’uue sonime de 25 ou 30 fr., car il n'a recu qu'une piece de 5 fr. par chaque conmunication; el ces communications auroient eu lien cinq ou six fois.

Si au contraire vous ne l'admettez pas, aucune somme n'a été reçue, et Mosès n'est pas même soupçonné d'un délit.

Si 30 fr. seulement ont été recus, ce n'est point là un salaire proprenient dit, mais un simple pour boire (passez-moi cette expression triviale qui convient à ma pensée ) un simple pour boire que Michel donnoit à Mosès en raison du circuit qu'il étoit obligé de faire, et de l'accélération qu'il devoit apporter dans sa marche.

Vous avez recueilli liier un trait de lumiere; c'est ce que dit Mosès à Michel lorsque celui-ci lui offrit la premiere piece d'argent : « Ce n'est point pour de l'argent que je viens ici, Ini « dit-il; je n'y viendrois point si je savois que vous dussiez me « compromettre; je ne fais cela que par complaisance, »

Michel ne l'a pas démenti sur ce point; vous ne douterez pas de la sincérité de cette déclaration. . C'est donc à vous, messieurs, à déterminer l'influence que doit avoir sur le sort de Mosès la perception qu'il a faite de cette modique somme de 25 à 30 fr. Vous penserez sans doute qu'il étoit dans une pleine confiance. Si Salmon plus éclairé que lui étoit effectivement dans l'ignorance de l'utilité que Michel pouvoit tirer des révélations, à bien plus forte raison, Mosès dépourvu du sens ordinaire des hommes y étoit-il aussi.

Vous voyez, messieurs, en résumé, que Mosès est contrevenu à la discipline des bureaux, qu'il est contrevenu à l'ordre qui lui avoit été donné par ses chefs, de ne point ralentir sa marche, mais non aux lois pénales: vous penserez dès lors qu'il est bien suffisamment puni pap la perte de sa place, par la détention inquiétante qu'il a subie et par sa présence devant vous. Pen. serez-vous en effet que cette simple perception de sommes qui seule l'accuse, soit assez puissante pour l'entraîner sur l'échafrut, pour subir une comparution humiliante, et lui faire perdre ainsi l'honneur qu'il a tant eu soin de conserver jusqu'ici.

Je mets son sort, messieurs, entre vos mains; rappelez-vous combien cet homme est honnête; rappelez-vous qu'il a toujours mené une vie irréprochable; eh bien! c'est aujourd'hui, c'est au moment où son honneur est compromis, qu'il doit en recevoir le prix.

Donnez, messieurs, ce grand exemple à la société; apprenez au peuple que l'honnête homme, si par malheurilest mené devant la justice, pourra se prévaloir avec succès de sa bonne conduite antérieure, et que vous l'écouterez avec intérêt, sollicitude, indulgerice.

C'est peut-être le moyen le plus efficace de servir les hommes en les rappelant à la vertu.

Après les plaidoyers des Avocats, M. le Procureur-Général à annoncé qu'il avoit quelques observations à présenter. Il s'est exprimé en ces termes :

MESSIEURS LES SURÉS,

Nous croyons essentiel de rétablir quelques faits et quelques principes qui, dans la défense des accusés, nous ont paru manquer d'exactitude. · Sur les faits, on a dit, à l'égard de Michel, qu'il n'avoit fourni à monsieur d'Oubril que des renseignements qu'il préparoit de tête et d'imagination; qu'il faisoit les calculs à sa maniere, et en donnoit les résultats par approximation. Et, sur l'observation qui lui étoit faite qu'il trompoit donc les agents de la Russie, il a prétendu que c'étoit son plaisir. · Ce n'est qu'à l'audience que Michel a allégué pour la premiere fois cette intention de tromper les Russes, et prétendu qu'il ne leur donnoit à cet effet que des situations imaginaires de nos armées et des organisations fictives; mais, si l'on se rapporte au contraire aux réponses qu'il a fournies dans le cours de l'instruction, voici la maniere dont il s'expliquoit:

« Ce fut peu avant ou peu après la remise du billet de 1000 fr.' # qu'on me demanda chez monsieur d'Oubril. Il m'invita à m'asseoir : « près de lui, me témoigna beaucoup d'amitié, et me dit que j'étois a en position de lui rendre quelques services, que l'alliance qui « existoit entre les deux empires faisoit que je pouvois, sans me

compromettre et sans nuire à mon pays, lui procurer quelques « renseignements dont il avoit besoin; qu'il desiroit seulement « connoître la situation des divisions militaires de la France, et le « nombre des troupes qui se trouvoient dans l'intérieur. J'eus beaux coup de peine à accéder à cette demande; mais monsieur d'Oubril « m'ayant fait beaucoup d'instances, je lui promis; et, environ « quinze jours après , je lui remis ce qu'il m'avoit demandé. »

On a voula à l'audience dénaturer tous ces faits, et l'on a dit que c'étoit le lendemain, et en quelque sorte sans prendre le temps de réfléchir, que l'on fournit l'état desiré par monsieur d'Oubril.

Vous voyez au contraire, messieurs, que cette communication a été le résultat d'un long travail et d'une méditation profonde. Eh! qui pourroit se prêter à la supposition tardive que Michel ait entrepris de tromper les Russes, et qu'il ait voulu les jouer!' La

« PrécédentContinuer »