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alors conservé tout son empire; elle eût été bien plus puissante que les bizarres considérations que présentoit Michel.

Il faut en dire de même de Salmon et de Mirabeau.

Le premier n'eût point passé les nuits et les jours, il n'eût point perdu son temps à tirer des notes et des copies de son travail, à violer aussi formellement le secret qui lui étoit confié, si les rétributions que lui donnoit Michel, ne lui eussent dissimulé l'immoralité de sa prétendue complaisance.

Et Mirabeau ! sans les pièces de cinq ou six francs, dont Michel payoit chaque communication du livret, eût-il, lui, dont tous les pas étoient calculés et mesurés presqu'à l'aiguille des secondes, eût-il forcé sa marche, précipité sa course pour gagner à Michel trois quarts d'heure, au péril de se voir emprisonné ou chassé de son emploi ?

Ce n'est que l'amour de l'argent et non un simple sentiment de bienveillance envers un étranger qui peut porter ainsi à la violation du premier devoir de son état.

Sans cette passion cupide, Michel depuis trois ans fût resté sans moyens pour renouer le fil de ses intrigues, avec les Russes; et la sûreté de l'état, celle de nos armées, de nos enfants n'eût pas été exposée aux dangers incalculables des dernières trahisons.

Peu importe que Mirabeau et Salmon, que Saget même, si on le veut encore , soient restés dans l'ignorance du détestable usage que l'on faisoit de leurs révélations; il suffit qu'elles aient un principe condamnable , que leur action soit illicite et criminelle en soi, pour que les conséquences funestes qu'elle a entrainées doivent rendre inflexible sur la vénalité de ces prévenus.

Quand il s'agit da salut de l'état, l'imprudence seule est mise au rang des crimes, si elle a eu des résultats nuisibles à sa sûreté.

Une simple correspondance indiscrète et sans malice, non pas seulement avec les agents, mais avec les sujets quelconques d'une puissance ennemie, expose au bannissement le correspondant inconsidéré, s'il vient à en résulter , quoique involontairement, des instructions nuisibles à la situation militaire de la France. Qu'on juge par cela seul si c'est le cas de se montrer indulgent pour une infidélité qui, sans être dirigée vers ce but parricide, l'aura néanmoins atteint ! Il faut, messieurs, nous dégager de toute faiblesse humaine ; il faut voir dans un exemple devenu nécessaire, et le salut de l'état garanti pour l'avenir par votre fermeté, et le salut encore de ceux que le souvenir de l'impunité de trois employés infidèles , rendroit accessibles à la séduction, à laquelle ils ont cédé. C'est donc la véritable humanité qui commande ici surtout d'être justes, il ne faut pas que la société soit de long-temps exposée à punir des égarements aussi funestes...

Pour Michel, messieurs, nous n'en parlons plus. — Il est affligeant que l'abime où il a entraîné ses camarades nous le rappelle encore. De quelle responsabilité terrible il a chargé sa conscience ! Mais sur ce point il échappe à l'action de la justice humaine. C'est aussi de plus haut qn'il attend désormais des consolations et de la clémence.

Que pourroit pour lui le vain appui des hommes ! Ses yeux se sont ouverts, et rien ne le sauveroit de l'horreur de ses remords. Son crime a éclaté à la face du monde entier ; il porteroit partout sur son front le sceau ineffaçable de la trahison. Les étrangers auxquels il a vendu sa patrie seroient les plus ardents à le poursuivre : s'il se présentoit chez eux, ils ne pourroient se défaire trop tôt de celui qui, traître à son pays, appelle contre lui la juste défiance de tous les gouvernements et de tous les peuples.

Il n'a donc plus d'asile que dans les bras de la miséricorde infinie ; mais cette ressource inépuisable ne lui manquera pas; et c'est en lui faisant avec résignation , ainsi qu'à son pays, le sacrifice de sa personne, qu'il sera certain du pardon du ciel, et d'une meilleure existence.

RÉPONSE
De l'accusé Michel au discours de M. le Procureur-Général.

MESSIEURS, Je suis accablé du discours de M. le Procureur-Général... Jamais je n'ai eu d'intention de trahir ma patrie,

Mes révélations au préfet , la sincérité de tout ce que j'ai dit dans mes interrogatoires, prouvent la pureté de mes intentions, Jamais je n'ai fait de copie d'aucune piece officielle , ni de minutes originales. Il m'a été remis, comme j'ai eu l'honneur de le dire, deux états des corps de l'armée d'Allemagne, mais sans forces. J'ai composé ces forces idéalement, et conjointement avec Salmon.

Tout le temps que je fus au mouvement des troupes, je n'avois donné aucun renseignement important aux agents de la Russie; une fois seulement j'ai donné la situation de l'armée d'Allemagne, mais créée par inoi.

Après cela, à l'époque où Mirabeau m'a communiqué le livret, je n'étois plus dans le bureau du mouvement; si j'avois eu une intention criminelle de trahir ma patrie, j'aurois pu facilement entourer Mirabeau, profiter de son ignorance, de sa foiblesse, pour m'aider à puiser dans ce livret des notes, et les donner aux agents de la Russie.

Si cela m'est arrivé, Messieurs, c'est seulement pour les noms des officiers; mais jamais je n'ai donné la situation proprement dite, ni en dernier lieu l'état de l'armée d'Allemagne. Depuis plus d'un an, le livre qui contenoit cet état n'a pas été envoyé à la reliure.

La derniere fois que Mirabeau est venu chez moi, il y est venu de son propre mouvement.

J'ai été entouré par les agents de la Russie, et sur-tout par M. Czernicheff. J'ai refusé de me prêter à ses vues; il m'a dit que j'étois trop avancé pour reculer; il a menacé de me dénoncer lui-même. C'est alors que j'ai connu le danger auquel je m'exposois : jusque-là je n'avois jamais cru que j'étois coupable...

Mon défenseur va présenter les moyens de ma défense.

. PLAIDO YER

De M. PETIT-D’AUTERIVE pour Michel Michel.

MESSIEURS,

Quel exemple plus beau de modération, de puissance et de grandeur, que l'acte du souverain qui vous a saisis de la connoissance de ce grand procès, qui vous a saisis de l'appréciation du fait et de l'intention de l'accusé Michel dans la question de culpabilité qui est soumise à ses concitoyens et à ses pairs!

En jetant un regard en arriere, que de sujets de bénir un gouvernement trop fort pour être ombrageux, qui, loin de voir des complots, des trahisons dans les circonstauces les plus frivoles, trouvant au moins dans les premiers éléments de l'instruction les preuves constantes de l'oubli des devoirs les plus saints pour tout bon Français, permet d'examiner encore, et dans des formes tutélaires, si l'accusé Michel est sans excuse, sans moyens valables de défense; si on n'a pas plutôt à lui reprocher une grave erreur qu'un grand crime!

Remplissons donc, Messieurs, le voeu du souverain et de la loi; produisons, dans un simple exposé des circonstances qui ont placé Michel sur le banc du crime, les motifs qui l'ont fait agir.

Apprécions en droit l'accusation; apprécions l'excuse intentionnelle proposée constamment par l'accusé, et cherchons, s'il se peut, à enlever à l'étranger ce premier et cruel triomphe obtenu par la coupable séduction d'un homme simple et sans instruction, de perdre un Français égaré.

Il est, Messieurs, un point incontestable dans ce fameux procès : c'est que jusqu'à l'époque des faits de l'accusation, Michel fut irréprochable.

Militaire, il paroît avoir servi son pays avec honneur; il a obtenu un emploi au ministere de la marine, après s'être retiré du service. .

Employé au ministere de la guerre, nulle plainte sur son exactitude et son travail. S'il est renvoyé du bureau du mouvement, c'est pour être placé dans les bureaux de l'habillement à l'administration de la guerre; et là encore aucune plainte ne s'est élevée contre lui: la cause même de cet évènement est justificative; l'accusé Michel vous a expliqué que sa disgrace eut pour motif la discussion très vive qu'il eut avec un employé qui s'étoit chargé de lui faire escompter un billet de 300 fr. dont il avoit gardé la valeur.

Vous voyez que Michel, à cette époque, n'étoit point riche des bienfaits d'un gouvernement étranger.

Déja pourtant un hasard fatal avoit procuré à Michel la connoissance de divers agents diplomatiques de la Russie. Il avoit rencontré, un matin sur le boulevard, M. d'Oubril, ancien secrétaire de la légation russe : Michel tenoit à la main in tableau qu'il portoit à son frere, employé dans la Garde Impériale, pour l'instruire dans son art, et il est attiré chez M. d'Oubril, frappé de la beauté de ce tableau.

C'est comme un copiste habile dans son art (ne l'oubliez pas, Messsieurs ), que Michel est accueilli d'abord, qu'il est employé; ce n'est point lui qui va offrir ses services à l'étranger pour trahir son prince et sa patrie. On lui laisse d'abord des ouvrages de peu d'importance à transcrire; mais il est magnifiquement payé. ...

Michel ayoit un traitement modique, qui s'est élevé successivement jusqu'à la somme de 2000 fr. par année. Les liens de la reconnoissance l'attachent bientôt à M. d'Oubril, en voyant améliorer sa position.

. M. d'Oubril, secrétaire d'ambassade, dont le rang et l'état devoient le tenir à une très grande distance de Michel, le fait asseoir dans ses conférences auprès de lui, le flatte , le caresse, lui demande des renseignements, que Michel a toujours dit de peu d'importance. : Dans ces premiers instants, et on peut bien le croire, Messieurs, le secret de l'Etat ne fut pas demandé à un homme qui n'étoit encore lié par rien aux agents étrangers. .

Sous les dehors de l'affection, il est facile de séduire un homme étranger au langage et à l'artifice des cours. C'est ce qu'on avoit calculé en apprenant la qualité de Michel, d'employé au bureau du mouvement des troupes; c'est ce qui reussit. Bientôt néanmoins M. d'Oubril part; la guerre s'allume, et dèslors il n'apparoit plus aucune trace d'intelligence entre Michel et la Russie : loin d'être convaincu, Michel, n'est pas même accusé de cette lâche trahison..

La paix de Tilsitt réunit les deux puissances : M. d'Oubril revient, revoit Michel, qu'il appelle auprès de lui. Des renseignements lui sont demandés sur le bureau des prisonniers de guerre, et sur les divisions militaires, qui sont indiqués par Michel. · Peut-être, Messieurs, si c'étoit à cela que se réduisît l'accu'n sation, n'y trouveriez-vous pas un grand crime, en ouvrant le premier ouvrage imprimé, l'almanach impérial lui-même, vous y rencontriez l'indication et l'organisation des divisions militaires de la France, il n'y manque qu'une indication positive des forces.

Michel, au surplus, vous a dit que cette organisation qu'il avoit livrée étoit toute idéale, qu'elle avoit été le produit d'un calcul approximatif, dont s'étoient contentés les agents de la Russie.

M. de Nesselrode, conseiller de légation, vient à Paris avec l'ambassadeur, M. le comte de Tolstoy; il appelle encore Michel au nom de M. d'Oubril. On étoit en pleine paix ; il demande, il obtient, à force d'instances, comme ses prédécesseurs, quelques renseignements que Michel déclare avoir crus sans consé quence, avoir créés et donnés également par approximation.

M. Krafft , secrétaire d'ambassade, succede à M, de Nessel

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