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esprit. Or, 1° la personne d'Alfred de Musset remplit son théâtre : il est l'amant de Camille, le neveu de Van Buch ; il montre trop d'esprit et trop de son esprit, quand il dispute contre son oncle ; 2° il rêve, il fait de la fantaisie sur la scène, de même que dans ses Nuits ou dans Rolla; qu'est-ce qu'une comédie qui s'ouvre par le chant d'un cheur : « Doucement bercé sur sa mule fringante, Messer Blazius s'avance dans les bluets fleuris ? '» Donc, Alfred de Musset est un grand poëte lyrique; il n'est pas un bon auteur comique. Nous refermons son théâtre, fort contents de notre syllogisme. J'ai dit que les Grecs, les Romains, les classiques français du dix-septième et du dix-huitième siècle, la plupart de ceux qui écrivent ou qui causent, ont toujours dogmatisé en littérature et jugé d'après des dogmes. Si nous voulons donner un nom à cette première et nombreuse famille de critiques grands théoriciens et bons logiciens, nous l'appellerons tout naturellement l'école dogmalique.

Une petite famille de douteurs (ceux qui tronvent que le doute est un mol oreiller pour me tête bien faite sont rares, surtout en littérature), une petite famille de douteurs tourmente l'école dogmatique. Nous vous mettons au défi, lui disent-ils, de prouver une seule de vos théories. Nous savons, il est vrai, qu'on ne prouve pas qu'il fait jour, qu'on ne prouve pas non plus les axiomes, qu’ainsi l'impossibilité de prouver ne prouve ellemême rien contre certaines vérités, et de peur que vous ne vous avisiez de dire que vos théories sont évidentes comme la lumière du jour ou comme les axiomes, nous allons vous montrer comment vous les formez toutes. Vous avez beau remonter à l'origine des choses et des idées ou à l’A B C de la grammaire et de la rhétorique, suivre un à un les pas de la logique ou faire appel au sens commun simplement, mettre en avant la raison ou, ce qui vaut mieux, la nature; au fond de toutes vos théories littéraires il y a un sentiment, pas autre chose, analogue, non point au sentiment large d'un homme libre de préjugés qui trouve belles toutes les belles fleurs et belles toutes les belles femmes, chacune daus son genre de beauté, mais au sentiment étroit d'un petit propriétaire qui n'a d'yeux que pour les fleurs de ses platesbandes et de ses pols, ou d'un jeune amoureux prêt à rompre les os au premier qui osera dire que sa maîtresse n'est pas la plus belle femme du monde. Vous dites, par exemple, que le poëte comique doit disparaître derrière ses personnages, et qu'il doit peindre la réalité. Eh! pourquoi donc cela? Vous goûtez, vous admirez, vous aimez Molière, ct vous avez bien raison. Mais vous avez tort de tirer de ce sentiment si juste des propositions universelles et des règles absolues sur le caractère nécessaire du génie comique, et sur l'essence éternelle de la comédie. Vous faites comme notre amoureux de tout à l'heure, qui, s'il adore une femme aux yeux d'un bleu tendre et aux cheveux d'un blond cendré, s'écrie avec l'accent de l'enthousiasme et de la foi : « Voilà le fond d'une vraie beauté! » Est-il donc impossible de concevoir un genre de comédie où le poëte, loin de disparaître derrière ses personnages, se tiendrait caché sous leur masque, prompt à intervenir à tout moment dans leurs paroles et dans leurs gestes par im feu roulant d'allusions malignes, d'épigrammes lancées contre ses adversaires, de conseils sagement fous donnés à un public ami? Gai pamphlétaire,

1 On ne badine pas avec l'amour, acte I, scène i.

couvrant de grelots le fonet de la satire, il remplirait sur la scène le rôle grave et délicat du bouffon de cour. Est-il impossible de concevoir un genre de comédie où le poëte, loin de peindre la réalité comme elle est, transporterait l'action dans un monde fantastique, donnerait à des idées abstraites une existence réelle, aux êtres réels une vie, en quelque sorte, idéale, un corps, une voix à des nuages, une constitution politique aux habitants de l'air? Non, un tel genre de comédie n'est point inconcevable; il est possible, puisqu'il existe. Aristophane l'a réalisé, et il faut bien convenir que deux petites pièces telles que le Songe d'une nuit d'été el Comme il vous plaira, de Shakspeare, sont deux chefs-d'ouvre, et deux chefs-d'euvre essentiellement différents du Tartuffe et du Misanthrope,

Au siècle où nous sommes parvenus, continuent nos sceptiques, il n'est plus permis de faire des théories littéraires. Vingt-cinq siècles d'histoire littéraire se chargent de les réfuter toutes. En voulez-vous quelque exemple ? Si vous dites, pour ciler une théorie qui jouit aujourd'hui d'une faveur incroyable, non-seulement parmi les pauvres sols

tout éplorés qu’Alfred de Musset traine à ses talons, mais auprès des esprits les plus graves de notre époque, si vous dites que le vrai poëte doit être une espèce de don Juan fatal, victime prédestinée de cet insatiable besoin d'aimer qu'on appelle le génie, et semblable au pélican qui donne à ses petits son propre cæur en pâture, s'il vous plaît de répéter cette déclamation, nous vous laisserons faire, et, quand vous aurez fini, nous vous rappellerons simplement l'admirable possession de soi d'un Cervantes et surtout d'un Shakspeare, qui dans la force de l'âge et du talent, cesse tout à coup d'écrire et se met à cultiver son jardin, comme Candide, après avoir eu la tête traversée par un effroyable torrent d'idées et d'images, dont quelques flots auraient suffi pour faire perdre l'équilibre à la plus ferme de nos cervelles. Si vous dites qu'à tout le moins l'art doit toujours être intime, personnel, sincère, nous vous objecterons l'impersonnalité d'un Sophocle, l'universalité d'un Gæthe, le désintéressement ironique d'un Mérimée. Quelle que soit la théorie que vous inventiez, nous ne serons pas longtemps à trouver un homme de génie et plusieurs chefs-d'oeuvre pour la démen

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