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formes athlétiques les montagnards de la Chaonie, contrée toujours aussi sauvage que les hommes qui l'habitent. Son extérieur âpre, la sévérité de son front, la brièveté de l'expression qu'il avait contractée dans l'habitude du commandement sans réplique qu'il avait exercé, annonçaient celui qui avait été, pendant vingt ans, le chef de la police et des bourreaux du tyran de l'Épire.

Hagos Bessiaris, atteint d'une aphonie chronique, n'était plus reconnaissable que par quelques inspirations du courage qui l'avait rendu fameux parmi les Schypetars. Quant à Alexis Noutzas, les Grecs n'eurent pas de peine à comprendre qu'il ne faisait des vœux que pour la cause de son maître. Pendant son séjour à Souli, il n'avait jamais parlé qu'avec dérision des Hellènes, en se moquant de leurs projets d'indépendance. « Ils ne pouvaient, » dans son idée, « et ne » devaient aspirer qu'à être gouvernés par le vizir Ali-pacha, qui » leur avait déjà octroyé à peu près autant de priviléges qu'ils pou» vaient en souhaiter. Il fallait donc travailler à défendre un prince » qui, après les avoir reçus depuis longtemps à sa cour, ne manque» rait pas, dès qu'il serait délivré de Khourchid-pacha, et par consé» quent à jamais séparé du gouvernement de Constantiuople, de les » admettreconcurremmentavec les Turcs à tous lesemplois publics. » Blasphémant à ce sujet la cause de la croix, et ne voyant de mauvais, dans l'administration de l'empire ottoman, que l'exclusion qui éloignait les Grecs du pouvoir, peu importait à Noutzas le sort des chrétiens. Il était à cause de cela d'avis d'abuser les paysans, afin de se mettre à la place de ceux qui avaient jusqu'alors gouverné; tel était le fond de sa pensée.

Tahir, plus sincère, prétendait « que la liberté, » chose à laquelle il n'avait, disait-il, jamais rien compris, « étant un mot vide de sens, » on devait chasser, au préalable de toute innovation, les Osmanlisde » l'Albanie. Gela fait, disait-il, Ali-pacha qui nous devra son salut, » instruit par le malheur, affaibli par les années, laissera chacun de r> nous vivre en paix, et manger tranquillement son pain à l'ombre » de sa treille. Souli restera sur le pied où il existait ancienne» ment. Varnakiotis, Rhengos, les Hyscos, les Tchellacova, Lépe» niotis, Stournaris, Colocotroni, commanderont l'Aspropotamos, » Agrapha, le Xéroméros, le Vlochos et l'Olénos, ainsi que cela se » pratiquait anciennement. Nous autres Turcs, nous vous traiterons » avec équité; » et Hagos Muhardar ayant parlé dans le même sens, les chefs étoliens, qui avaient donné le mot aux députés des Hellènes, résolurent, sans rien approfondir, de se servir des instruments du despotisme, pour en venir à leurs fins.

On décida en conséquence de se réunir, chrétiens et mahométans, afin d'assiéger Arta, et de se porter, dès qu'on aurait réduit cette place, sur Janina. On donna cent barils de poudre à Tahir, qu'on aurait mieux fait de retenir en otage, ainsi que ses collègues. Par ce moyen on crut opérer une diversion favorable à la Morée, vers laquelle on savait qu'Orner-pacha et le vizir Négrepont se proposaient de diriger un corps formidable de troupes. On se sépara ainsi, avec l'intention formelle de s'assister et de se tromper mutuellement; car Tahir Abas et les siens étaient moins sincères que les chefs des Hellènes ; mais ce plan lui-même fut bientôt contrarié 1.

L'invasion que les Grecs voulaient conjurer venait de s'accomplir; la Hellade regorgeait de sang; le farouche Omer Brionès et le sérasquier de Négrepont, Khar Hadgi Ali-pacha, avaient forcé le défilé des Thermopyles. « Athènes, leur écrivait-on, a éprouvé le sort de Patras! » Ni les dieux qui la fondèrent, ni le dieu plus puissant des chrétiens, » ni son nom révéré, n'ont pu la sauver. Athènes tant de fois désolée » vient d'être anéantie par Orner Brionès. Thèbes et la Cadmêe ont » subi le même sort. Plusieurs bourgades des cantons de Patradgik » etd'Agrapha sont réduites en cendres. Les populations épouvan» tées ont fui dans les escarpements du mont OEta et du Parnasse, » n'ayant pour ressources que leur courage, pour cri que la liberté, » et pour signe de ralliement que la croix, à laquelle est attachée » leur suprême espérance. On ne sait ce qu'est devenu Odyssée. »

Ce cri d'alarme, sorti du consulat de France, retentissait à Missolonghi, à Hydra et dans la Morée, comme le dernier coup de la cloche qui annonçait les funérailles de la liberté à peine renaissante, quand on y eut connaissance d'une encyclique du patriarche Eugène, que le sultan avait donné pour successeur au martyr Grégoire. Cette pastorale basée sur un commandement du vizir, en date du 17-5

• Ce fut en remontant vers Aria que Tahir Abas, voyant les mosquées de Vrachori renversées, et le drapeau de la croix substitué partout au croissant, comprit qu'il ne pouvait y avoir de fusion entre les chrétiens et les mahométans. Il dissimula cependant, croyant que ce qui se passait était l'ouvrage des artifices de la Russie, et il ne leva le masque qu'après s'être assuré que les Grecs étaient abandonnés à -oux seuls.

août, adressée à tous les Grecs ecclésiastiques et laïques, leur annonçait que le moment du pardon général était arrivé.

Après le protocole des déceptions usitées, cette étrange amnistie portait: « Quiconque connaît la puissance de l'invincible empire » ottoman, concevra à peine l'étendue de sa clémence et de sa phi» Ianthropie; car, vous le savez, N. T. C. F., notre vie et nos pro» priétés ont toujours été aussi respectées que celles des musulmans. » Ces faveurs étaient grandes, et notre nation, objet de la sollici» tude paternelle du sultan, aurait dû, en y réfléchissant, bénir le » souverain qui gouverne ses peuples, à l'exemple de la miséricorde J> divine. Mais, hélas! N. T. C. F., un grand nombre de Grecs, né» gligeant les devoirs de la reconnaissance, ont osé prendre les armes » contre notre très-clément et très-puissant empereur. Cependant, » malgré une telle conduite, sa hautesse, ne voulant pas sévir contre » tous les traîtres et les rebelles, a exigé de notre église des brefs » d'excommunication. Ils ont été accordés par deux fois, N. T. C. F., » sans que les fauteurs de la révolte, sourds aux ordres synodiques et » apostoliques, aient cessé de persister dans leur désobéissance dia» bolique. Loin de là, ils poussent le peuple dans l'abîme, ils s'en» durcissent dans le crime, et ils couvrent du masque de la religion » la hjine qu'ils portent à tous les musulmans.

» La Sublime Porte devait user de rigueur, envers des factieux » aussi opiniâtrément attachés au crime; mais son système étant » fondé sur la commisération et la clémence qu'elle a toujours dé» ployées, elle daigne manifester des sentiments de philanthropie, » par un ordre suprême qui nous enjoint, N. T. C. F., de vous en» \oyer nos lettres d'exhortation, relativement à la subordination » qu'elle exige de vous.

» Nous vous écrivons donc, N. T. C. F., et nous vous notifions, » en vous exortant au nom de l'Esprit Saint, à déposer les armes et » à rentrer avec sincérité dans la soumission. Alors la Sublime Porte, » comme une mère charitable, vous protégera. Agissez comme nous » vous le disons, en vous conformant aux ordres de la Sublime Porte, » et gardez-vous d'y contrevenir. Constantinople 17-5 août 1821. »

A cette dépêche patriarcale était joint un firman adressé aux pachas, gouverneurs et officiers de l'empire, par lequel il leur était sévèrement ordonné de protéger les raïas fidèles.

Le journal de Smyrne, en rapportant cette pièce, que nous avons

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abrégée, disait : « Depuis quelque temps, nous avons la douleur de » voir encore des assassinats. Ces jours derniers, un pauvre batelier » grec et son fils ont été blessés dangereusement ; hier, un tonnelier » a été tué par deux Turcs, qui n'ont pas même pris la peine de » fuir. » L'autorité, qui était aussi indifférente sur le meurtre des raïas qu'elle avait l'injonction de défendre, venait également de faire pendre sans enquête cinq Grecs, accusés d'avoir tué sur la route de Magnésie un courrier mahométan qui se portait bien. Et le cabinet ottoman osait parler de clémence!

Hélas! quand la Porte l'aurait voulu, chose qui n'entra jamais dans la pensée de son monarque, il n'était plus en son pouvoir de calmer les passions qu'elle avait déchaînées; « il ne s'agissait même » plus pour les Grecs, » comme l'a dit M. de Bonald, « de liberté et » de bonheur, il s'agissait d'existence '. Il ne dépendait plus des » puissances chrétiennes, pas même de la puissance ottomane, de » faire habiter dans les mêmes lieux les Grecs et les Turcs; ces der» niers (ces paroles sont prophétiques) ne sont peut-être plus en » état d'entretenir des relations d'amitié avec les chrétiens. »

Les Hellènes, dominés par ces pensées d'un homme d'État, pleins de l'amour du Dieu qui les avait suscités, foulèrent aux pieds l'encyclique d'Eugène, successeur intrus de Grégoire. Les prélats dji Péloponèse anathématisèrent cet apostat, qui fut solennellement qualifié du titre de Judas Iscariote, et l'armée chrétienne répondit à la pastorale du loup couvert de la peau de l'agneau par les cris de vaincre ou de mourir.

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CHAPITRE IV.

Les Souliotes s'emparent de Regniassa. — Leur stratégie particulière. — Tentative qu'ils font contre Arta. — Ils inquiètent Khourchid; —rétrogradent pour combattre lesChamides; — les battent. — Succès de Marc Botzaris, — dans l'Athamanie, à Placa. — Secours arrivés à Khourchid-pacba ; — négocie avec Ali-pacha.

— Appel des Souliotes aux habitants de Parga. — Les Toxides révoltés s'emparent de Tébélen; — marchent contre Janina ; — se dispersent. — Renforts considérables que reçoit Khourchid. — Rupture des négociations avec Ali-pacha.

— Déblocus d Arta. — Projets contre les Grecs en général. — Préparatifs des Turcs contre l'Acarnanie, — la Macédoine, — et la Thessalie. — Diamantis soutient les insurgés de Cassandre. — Forces des Grecs. — Expédition dirigée contre la Morée. — Blocus de Tripolitza. — Combat du Trochos, ou Kaki Scala. — Nice tas avec quatre-vingt-dix Grecs bat trois mille cinq cents Turcs. — Arrivée do quelques officiers étrangers devant Tripolitza. — Considération sur les auxiliaires des Grecs. — Idée de l'état des insurgés. — Signe extraordinaire de ralliement. — Le démagogue Antonious est banni d'Hydre.

La victoire répondait à ce cri des braves dans les montagnes de l'Epire. Les Souliotes, que nous avons en quelque sorte perdus de vue, au milieu des événements qui se succédaient à Constantinoplc, sur les côtes de l'Asie mineure et dans l'Archipel, après avoir arrangé leurs différends avec les Schypetars de la Thesprotie, avaient résolu de remplir leurs engagements avec Ali-pacha, en inquiétant l'armée impériale campée devant Janina. Ils avaient plus d'une fois poussé des reconnaissances jusqu'en vue des tentes de Khourchid-pacha, lorsqu'un de leurs détachements surprit et mit en déroute, le 15 mai, près de Lélovo, le bey Tahir Papoulis, issu de la trop célèbre famille qui désola la Morée en 1770. Ce chef, qui avait succédé à Jousouf-pacha dans le gouvernement de la Cassiopie, irrité de sa défaite, ayant osé s'avancer jusqu'à Candja 1, fut de nouveau vaincu et fait prisonnier, avec quatre cents hommes. On le conduisit à Souli avec ses soldats, et ils y furent employés, en attendant rançon, aux travaux de l'agriculture, dans la Paraliequi avoisine le marais Achérusien.

• Voyez tome II, pages 81, 84, 63,74,77 de mon Voyage dans la Grèce.

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