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mes yeux et mes oreilles. Elle est adorable en tout temps, il est vrai ; mais ce moment l'a emporté sur tous les autres, et des grâces nouvelles ont redoublé l'éclat de ses beautés. Jamais son visage ne s'est paré de plus vives couleurs, ni ses yeux ne se sont armés de traits plus vifs et plus perçans. La douceur de sa voix a voulu se faire paroître dans un air tout charmant qu'elle a daigné chanter ; et les sons merveilleux qu'elle formoit passoient jusqu'au fond de mon âme, et tenoient tous mes sens dans un ravissement à ne pouvoir en revenir. Elle a fait éclater ensuite une disposition toute divine, et ses pieds amoureux, sur l'émail d'un tendre gazon, traçoient d'aimables caractères qui m'enlevoient hors de moi-même, et m'attachoient par des noeuds invincibles aux doux et justes mouvemens dont tout son corps suivoit les mouvemens de l'harmonie. Enfin, jamais âme n'a eu de plus puissantes émotions que la mienne; et. j'ai pensé plus de vingt fois oublier ma résolution pour me jeter à ses pieds , et lui faire un aveu sincère de l'ardeur que je sens pour elle.

MORON. Donnez-vous-en bien garde, seigneur, si vous m'en voulez croire. Vous avez trouvé la meilleure invention du monde, et je me trompe fort si elle ne vous réussit. Les femmes sont des animaux d’un naturel bizarre ; nous les gâtons par nos douceurs ; et je crois tout de bon que nous les verrions nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions où les hommes les acoquinent.

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LA PRINCESSE. Pour moi, je le confesse, Moron, cette fuite m'a choquée, et j'ai toutes les envies du monde de l'engager pour rabattre un peu son orgueil.

. MORON. Ma foi, madame, vous ne feriez pas mal, il le mériteroit bien ; mais, à vous dire vrai , je doute . fort que vous y puissiez réussir.

LA PRINCESSE.
Comment!

MORON.
Comment ? c'est le plus orgueilleux petit vilain
que vous ayez jamais vu. Il lui semble qu'il n'y a
personne au monde qui le mérite , et que la terre
n'est pas digne de le porter. !

LA PRINCESSE.
Mais encore , ne t'a-t-il point parlé de moi?

W MORON.
Lui ? non.

LA PRINCESSE.
Il ne t'a rien dit de ma voix et de ma danse ?

5 MORON.
Pas le moindre mot.

LA PRINCESSE. Certes, ce mépris est choquant, et je ne puis souffrir cette hauteur étrange de ne rien estimer.

MORON.
Il n'estime et n'aime que lui.

LA PRINCESS E.
Il n'y a rien que je ne fasse pour le soumettre
comme il faut

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MORON. Nous n'avons point de marbre dans nos montagnes qui soit plus dur et plus insensible que lui.

E . LA PRINCESSE. Le voilà.

MORON. Voyez-vous comme il passe , sans prendre garde à vous?

LA PRINCESSE. De grâce, Moron, va le faire aviser que je suis ici , et l'oblige à me venir aborder. non so si ga bo

SCÈNE IV. LA PRINCESSE, EURIALE, ARBATE, MORON.

MORON, allant au-devant d'Eoriale, et lui parlant bas. SEIGNEUR, je vous donne avis que tout va bien. La princesse souhaite que vous l'abordiez : mais songez bien à continuer votre rôle ; et, de peur de l'oublier, ne soyez pas long-temps avec elle.

LA PRINCESSE. Vous êtes bien solitaire, seigneur; et c'est une humeur bien extraordinaire que la vôtre, de renoncer ainsi à notre sexe, et de fuir à votre âge cette galanterie dont se piquent tous vos pareils.

'EURIALE. Cette humeur, madame, n'est pas si extraordinaire qu'on n'en trouvât des exemples sans aller loin d'ici, et vous ne sauriez condamner la résolution que j'ai prise de n’aimer jamais rien, sans condamner aussi vos sentimens, .. .

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