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celui qui lui était étranger, étendait sa méfiance jusqu'aux rares passages où ce langage était demeuré intact.

Remplir cette lacune était une oeuvre pleine de difficultés : nous croyons les avoir surmontées autant qu'il était possible de le faire ; du moins nous y avons travaillé, non-seulement avec patience, c'eût été trop peu pour une pareille tâche, mais avec l'infatigable passion qu'inspire aisément la mémoire d'un écrivain en qui se rencontrent, dans une merveilleuse alliance, la beauté de l'âme et la grandeur du génie.

Avant de dire comment nous avons procédé dans l'exécution de ce long travail, nous devons faire connaître succinctement ce qui a été fait par les précédents éditeurs.

Peu d'années après la mort de Pascal, ses parents et ses amis eurent l'idée de publier ses écrits posthumes, parmi lesquels se trouvaient des fragments, plus ou moins étendus, matériaux d'un grand ouvrage qui devait être consacré à l'apologie de la religion chrétienne, des pensées sur tous les sujets, des lettres, et divers écrits sur quelques sujets distincts de philosophie, de théologie ou de morale.

Mais le retentissement des Provinciales subsistait encore dans toute sa force. La Société que Pascal avait couverte d'un ridicule immortel était puissante à la cour. Enfin, le pape Clément IX, à

la sollicitation de Louis XIV, avait essayé d'imposer silence aux querelles théologiques en proclamant la paix de l'Église. Dans de pareilles circonstances, publier un livre de morale et de religion, signé du nom de Pascal, c'était une entreprise délicate assurément. Ce nom devait éveiller bien des susceptibilités et bien des rancunes, et les jésuites n'auraient pas manqué de saisir le moindre prétexte pour taxer d'hérésie les opinions d'un homme qu'ils avaient déjà accusé de partager les doctrines de Luther et de Calvin.

De là, pour les éditeurs des Pensées, une première nécessité de soumettre les manuscrits de Pascal à une sorte d'épuration sévère ; de là aussi une première cause d'altération.

En effet, Arnauld, Nicole, le duc de Roannez, et les autres amis de Pascal, supprimèrent ou modifièrent toutes les pensées dont la hardiesse eût pu prêter à interprétation ; et ils traitèrent de même les passages dirigés contre la morale des casuistes. Ainsi , par exemple, Pascal avait dit : « Toutes les religions et les sectes du monde ont « eu la raison naturelle pour guides, les seuls chré« tiens ont été astreints à prendre leurs règles « hors d'eux-mêmes, et à s'informer de celles « que Jésus-Christ a laissées aux anciens pour « être transmises aux fidèles. Cette contrainte « lasse ces bons Pères : ils veulent avoir, comme « les autres peuples, la liberté de suivre leurs « imaginations. »

Au lieu de ces mots : Celle contrainte lasse ces bons Pères , les éditeurs ont dit : Il y a des gens que cette contrainte lasse. Les jésuites disparaissent ici devant la prudence de Port-Royal pour faire place à des personnages anonymes auxquels Pascal n'avait point songé.

De même qu'on retranchait tout ce qui allaquait, ou pouvait choquer les jésuites, on supprima aussi avec soin tout ce qui eût semblé porter atteinte au pouvoir de la papauté et à l'orthodoxie catholique. Sous ce rapport, les éditeurs de Port-Royal ne furent que trop bien secondes par les pieux théologiens qui furent chargés d'approuver le livre des Pensées.

Aucun ouvrage de religion ne pouvait alors paraître, sans avoir été examiné et approuvé par un certain nombre de docteurs. L'auteur ou l'édileur choisissait lui-même' ses approbateurs ; mais il était d'usage, si l'ouvrage s'imprimait à Paris, que ces approbateurs fussent pris, du moins en partie, dans la faculté de théologie. Cette approbation n'en était pas îmoins une véritable censure.

"On voit, dans un entretien qui eut lieu entre l'archevêque de Paris et le libraire Desprez, à l'occasion du livre même des Pensées, que l'archevêque trouvait beaucoup à redire à cette faculté laissée aux éditeurs de choisir eux-mêmes leurs approbateurs, et qu'il se proposait de faire césser ce qu'il appelait un abus. (Voy. Appendice, no IX.)

La première édition des Pensées est précédée de neuf approbations, signées de trois évêques, d'un archidiacre et de treize docteurs de Sorbonne, parmi lesquels on distinguait M. Fortin, proviseur du collége d'Harcourt, et M. Le Camus, aumônier du roi.

Or, chacun de ces nombreux approbateurs fit ses remarques, ses corrections, el même ses suppressions, afin de donner à l'oeuvre posthume de Pascal le plus haut degré d'orthodoxie. La preuve en est dans une lettre que l'évêque de Comminges écrivait à M. E. Perier le fils, pour le remercier de l'honneur qu'il lui avait fait de vouloir que son nom parûl dans cet excellent ouvrage (les Pensées). « Pour « les endroits , monsieur, sur lesquels j'ai pro

posé des doutes, j'ai sujet, ajoutait l'évêque,

de me louer de la bonté de ceux qui ont pris « soin de l'impression; et ils ont bien voulu avoir « assez de condescendance pour faire les chan« gements qui m'ont paru nécessaires, etc.'. »

Il faut voir aussi une lettre d'Arnauld au même E. Perier, dans laquelle il est question des difficultés

que

faisait M. Le Camus, l'un des approbateurs : « Je n'ai pu vous écrire plus tôt, ni con« sérer avec ces messieurs, sur les difficultés de «M. l'abbé Le Camus. J'espère que tout s'a« justera, et que, hormis quelques endroits qu'il

'Leltre du 21 janvier 1670. Voyez Appendice, n' VI.

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a sera absolument bon de changer, on les fera conve« nir de laisser les autres comme ils sont, etc. '. »

A ces témoignages, il faut ajouter encore un extrait de la relation, adressée par le libraire Desprez à Perier le père, d'un entretien qui eut lieu entre ce libraire et l'archevêque de Paris. L'archevêque dit à Desprez qu'un fort habile homme lui avait dit « qu'il avait lu le livre de M. Pascal, “ et qu'il fallait être d'accord que c'était un livre

admirable; mais qu'il y avait un endroit où il y « avait quelque chose qui semblait favoriser la « doctrine des jansenistes, et qu'il valait bien « mieux faire un carton que d'y laisser quelque « chose qui en pût troubler le débit; qu'il en se« rait fâché, à cause de l'estime qu'il avait pour « la mémoire de feu M. Pascal.

« Je lui exprimai de mon mieux, ajoute Des« prez, que pour ce que lui avait dit cette pera sonne, je ne lui en pouvais pas parler , parce « que cela n'était pas de mon métier; mais que je « le pouvais assurer que, depuis qu'on imprime, u on n'avait point imprimé de livre qui ait été « examiné avec plus de rigueur et plus de sévé« rité que celui-là ; que les approbateurs l'avaient « gardé six mois pendant lesquels ils l'avaient lu « et relu , et que tous les changements qu'ils ont « trouvé à propos de faire, on les avait faits sans

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