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si elles succombent ? Non, ils vivent encore... Tant pis pour eux et pour nous! car ils n'ont pas assez de pudeur pour se résigner à la retraite, et il leur reste assez d'audace pour faire le mal, empêcher le bien, retarder le salut, consommer la perte, infester de leurs maléfices et de leurs passions ce peuple, ce malheureux peuple, qu'ils ont aveuglé et dépravé au point de croire encore en leurs mensonges et d'espérer encore en leurs promesses!

Revue des deux mondes passée dans l'autre monde, le voilà donc, ce défilé quasi funèbre, - païen à la manière de Fénelon, qui est la bonne; - shakspearien en ce sens que, malgré nos douleurs et notre deuil, quelques-uns de ces morts ou de ces vivants nous font rire après nous avoir fait pleurer. Rien n'est donné à la phrase; l'auteur, dans cet heureux cadre, n'a pas à se poser en historien, en accusateur ou en juge; il ne nous dit pas, par exemple : « Ce Voltaire, qui a fait parmi nous tant de disciples, a été, de son temps, le premier allié des Prussiens ; les statues que nous lui dressons auraient dû être

commandées par le vainqueur de Rosbach et payées par les vainqueurs de Reischoffen; » - ou bien : « M. Edmond About, qui a failli entrer à l'Académie le jour où en sortait l'évêque d'Orléans, a dignement continué les traditions de son maître et célébré, dans sa prose voltairienne, les vertus germaniques, la régénération de l'Allemagne, la puissance de cette unité allemande qui amena nos désastres de 1813 et prépara nos calamités de 1870. » Ou bien : « Les hâbleries et les bévues de M. Gambetta ont eu des conséquences si fatales qu'on ne peut comprendre que cet homme, au lieu de cacher sa honte, rêve encore un avenir et un rôle politiques.

Ou bien : « Tous nos maux remontent à l'insatiable esprit de conquête qui conduisit Napoléon Bonaparte à sa ruine et à la nôtre, et amassa, chez tous les peuples de l'Europe, des rancunes indélébiles. » Ou enfin : « M. Thiers, en qui s'est personnifiée un moment,

bien court! l'idée de restauration monarchique, a contribué, plus que tout autre de nos contemporains illustres, à populariser la légende impériale, à lui donner une sorte de consécration historique, politique et nationale, à dégager des brumes du lointain et

des nuages du lyrisme la grande, mais équivoque figure de Napoléon, pour la faire rentrer toute vivanteau sein desgénérations nouvelles, les enivrer de sa fausse gloire, les étourdir du bruit de ses canons, pallier ses crimes, excuser ses fautes, atténuer ses folies, le poser en représentant de la Révolution disciplinée et triomphante, et finalement donner à notre France oublieuse et mobile l'envie de revenir à ce nom qui aurait dû rester éternellement livré aux malédictions des femmes, des soeurs et des mères. >>

- La belle affaire ! aurions-nous répliqué; vous ne nous apprenez que ce que nous savions déjà, et ce n'était pas la peine de nous demander une audience pour nous rappeler ce que nul ne peut ignorer !...

Mais ici, dans ces Dialogues des vivants et des morts, l'accusateur s'efface; ce sont les accusés eux-mêmes qui nous font leur confession d'outre-tombe. N'ayant plus rien à dissimuler puisqu'ils échangent les bords de la Garonne contre les rives du Styx, et vont habiter les régions mystérieuses où le mensonge est inutile et impossible, ils nous apparaissent plus nets, plus vrais, plus faciles à saisir dans le détail et dans l'ensemble, au

milieu des ombres indiscrètes de ce crépuscule élyséen, que s'ils paradaient encore, sous un vif rayon de soleil, dans ce monde qu'ils ont étonné de leurs audaces, agité de leurs passions, effrayé de leurs méfaits, ébloui de leur verbiage ou amusé de leurs travers. Cette barque qui glisse à travers ce paysage funéraire, éclairé de blancheurs sépulcrales, ce n'est plus celle qu'ils dirigeaient, tant bien que mal, sur les vagues révolutionnaires, à travers nos gémissements ou nos sourires , nos applaudissements ou nos sifflets. C'est celle du vieux nocher de l'Enfer mythologique, et, à ceux qui, continuant leur rôle terrestre, voudraient essayer de le tromper, Caron répondrait en levant les épaules ; « Laissez donc ! j'ai six mille ans de barque; j'en ai vu de plus beaux, de plus grands, de plus héroïques, de plus illustres, de plus éloquents que vous, et je vous connais tous comme si je vous avais... passés. Ici la vérité fait partie du droit de péage, et ce n'est pas à ma clientèle que peut s'appliquer le proverbe : « A beau mentir qui vient de loin. » – Tout ce que je puis vous dire, pour mieux vous prouver que je vous sais par cour, c'est que, généralement, mes anciens clients étaient

supérieurs aux nouveaux. Vous, tribuns démagogues, esclaves de vos électeurs, mendiants de popularité, qui prétendiez dompter les monstres, que vous êtes loin d'Hercule et de Thésée ! Vous, parleurs de clubs et de brasseries, agitateurs de trottoir, courtisans de la plèbe, vous ne valez pas les Gracques, et c'est de vous que le poète pourrait dire:

a Quis tulerit Gracchos de seditione querentes ? »

Vous, contempteur de la foi jurée, conspirateur en parties doubles, misérablement enlacé dans le réseau de vos propres finesses, vous êtes bien inférieur à Machiavel. Vous, conquérant à outrance, vous faites regretter Alexandre et César. Mécènes vous renierait, vous, confidents ou favoris d'un nouvel Auguste. Ajax refuserait de vous reconnaître, vous, professeurs d'athéisme, rhéteurs de la libre-pensée, hardis contre Dieu seul ! Architectes de barricades, vous n'êtes pas même des Titans en caricature ou en miniature. Brûleurs de palais, de monuments et de temples, vous n'allez pas à la cheville d'Erostrate. Ainsi de suite; votre spécialité, votre

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