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M. PINGARD.

(Bas.) Il paraît que notre baronne a lu Tallemant des Réaux. (Haut.) Voici la porte de la tribune qui s'ouvre : M. le duc de Noailles introduit Mme de Maintenon. ( Les dames qui entourent M. Pingard montent sur leurs chaises et regardent, qui avec un lorgnon, qui avec une jumelle.) Voyez-vous maintenant Mme Recamier au bras de M. de Châteaubriand ?

LA BARONNE, riant. Oh! quel affreux turban!

M. PINGARD.

Ne riez pas, madame la baronne. Ce turban, c'est Mme de Staël, c'est Corinne, conduite, non par Oswald, mais par le duc de Broglie, son gendre.

LA MARQUISE. Tiens, Delphine qui va s'asseoir à côté de Corinne.

LA COMTESSE. Comment ! cette dame qui a de grosses épaules et de gros bras, et dont le nez tend à rejoindre le menton, c'est Mme Émile de Girardin! Que sont devenues ces blondes tresses, qui faisaient autrefois son orgueil!

Mon front était si fier de sa couronne blonde,
Anneaux d'or et d'argent tant de fois caressés !
Et j'avais tant d'espoir quand j'entrai dans le monde,

Orgueilleuse et les yeux baissés !

Pauvre femme! comme ses cheveux ont grisonné !

LA BARONNE.

C'est la faute du mari.

M. PINGARD.

Hé! hé! ce n'est plus la Muse de la patrie, cette éblouissante jeune fille qui récitait si bien ses vers, avec un front d'inspirée, avec un timbre de voix précis et sonore, telle que nous l'a peinte M. Hersent, gracieusement entourée de cette écharpe bleu-clair, couleur de ses yeux.

Elle chante, et, devant son écharpe légère,

Corinne courberait l'orgueil de son laurier. Je n'oublierai jamais cette séance de l'Académie française où Mlle Delphine Gay fut couronnée pour avoir chanté le dévouement des soeurs de SainteCamille pendant la peste de Barcelone. C'était le 16 avril 1822.

LA BARONNE, à la marquise. Vous deviez assister à cette séance, puisque vous n'en avez manqué aucune?

LA MARQUISE, piquée. Êtes-vous folle, ma chère? En 1822! C'est l'année où je suis entrée aux Oiseaux.

LA BARONNE,

J'y ai été élevée moi aussi ; j'y suis entrée en 1846.

LA MARQUISE.

(A part.) Et vous en êtes sortie avec une tête de linotte. (Haut, à M. Pingard.) N'est-ce pas la duchesse de Liéven que j'aperçois au fond de la tribune?

M. PINGARD.

Elle-même. Elle cause avec Mme Guizot.

LA MARQUISE.

En attendant mieux.

M. PINGARD.

Il y avait au grand Opéra, comme vous vous le rappelez sans doute, mesdames, une loge que l'on désignait sous le nom de Loge infernale et qui servait de repaire à tous les lions de Paris. Nous avons ici également la loge infernale où se réunissent les lions de la littérature, les écrivains restés en dehors de l'Académie et que la postérité a appelés aux honneurs du quarante et unième fauteuil.

LA COMTESSE, LA BARONNE, LA MARQUISE, avec vivacité. Montrez-nous cette loge, monsieur Pingard !

M. PINGARD.

Presque en face de nous, au-dessus du bureau. Elle est à peu près vide; ils ne sont encore que trois.

LA BARONNE,

Je parierais que ces trois-là ont de l'esprit comme quatre,

LA COMTESSE.

Et vous gagneriez votre pari; si je ne me trompe, ces trois messieurs ne sont autres que Molière, Pascal et Balzac.

LA MARQUISE. Je reconnais, en effet, M. de Balzac à sa grosse canne à pomme d'argent. Pascal regarde Mme Colet; l'auteur des Pensées semble peu flatté pour sa seur du voisinage de l'auteur de Penserosa, et il lui fait signe, je crois, de changer de place. - Molière sourit d'un air mélancolique en apercevant son buste dans la salle.

M. PINGARD.

Voilà M. Piron, mon compatriote; nous sommes de Dijon tous les deux. Il s'approche de M. Poquelin, et trouve moyen de le dérider. Je donnerais bien quelque chose pour savoir ce qu'il lui a dit.

LA BARONNE.

Eh! mon Dieu, monsieur Pingard, Piron dit à Molière : Ces hommages posthumes, ce buste de marbre, l'inscription qui le décore, tout cela, c'est de la moutarde de Dijon après dîner.

LA COMTESSE, frappant dans ses mains. Oh! la drôle de chose! Il faut venir en ce monde-ci pour assister à d'aussi curieux spectacles. Voici maintenant M. de Balzac en grande conver

sation avec Pascal. M. de Balzac rit de son bon gros rire, et les grands yeux tristes, la noble et pâle figure de Pascal s'illuminent d'un sourire · presque joyeux. De quoi peuvent-ils bien parler ?

LA BARONNE.

Et de quoi voulez-vous qu'ils parlent ensemble, si ce n'est du Port-Royal de M. Sainte-Beuve ? Balzac cite, sans doute, à Pascal tant de passages merveilleux de celui que la duchesse d’Abrantès appelait Sainte-Bévue, sur les religieuses de PortRoyal, sur ce troupeau d'avettes qui est la matière même d'où s'engendrera la mélancolie poétique des passions, d'où éclôra la scur de René, d'où s'embrasera en flammes si éparses et si hautes et que quelques-uns appellent incendiaires, celle qui a fait Lélia! sur ces ricochets qui sont une marche générale de la littérature; une fin d'hiver fructueux et mûrissant ; saint François de Sales qui tient à Bernardin de Saint-Pierre par son coloris fondant, par son âme veloutée et savoureuse! (')

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LA COMTESSE.

Voyez, voyez donc. La porte de la loge infernale vient de s'ouvrir avec fracas et de donner passage à un flot de nouveaux arrivants. Dites-nous leurs noms, s'il vous plaît, monsieur Pingard.

(1) Revue Parisienne, par H. de Balzac, 25 août 1840. Lettre sur l'Histoire de Port-Royal par M. Sainte-Beuve.

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