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tome V de mes Causeries du Lundi, que « les premières odes de Le Brun sont consacrées à ce jeune ami Racine, qui avait quitté la littérature pour le commerce, et qui bientôt périt à Lisbonne, dans le tremblement de terre de 1775 (^). »

M. SAINT-MARC GIRARDIN.

Le fils de Louis Racine était, en effet, l'intime ami de Le Brun-Pindare. Il partit en 1754 pour Calix, et nous trouvons au livre I des Odes de Le Brun, une ode intitulée : A mon ami le jeune Racine, partant pour Cadix, et quittant les Muses pour le commerce :

Quoi ! tu fuis les neuf Sæurs pour l'aveugle Fortune!
Tu quittes l'Amitié qui pleure en l'embrassant !
Tu cours aux bords lointains où Cadix voit Neptune

L'enrichir en le menaçant. L'année suivante, le tremblement de terre qui détruisit Lisbonne se fit aussi sentir à Cadix, et le jeune Racine périt sur la chaussée qui joint cette ville à la terre ferme. Cette double catastrophe fut le sujet de deux grandes odes de Le Brun, l'une sur le Désastre de Lisbonne, l'autre sur les causes physiques des tremblements de terre et sur la mort du jeune Racine.

Des reflux troublant l'harmonie,
Autour de la froide Hibernie

La

(4) Voyez Causeries du Lundi, article sur Lebrun-Pindare. même assertion se retrouve au tome III des aux Lundis, p. 70, dans un article de M. Sainte-Beuve sur les Lettres inédites de Jean Racine et de Louis Racine.

L'onde bondit de toutes parts;
Tandis qne sa vague rapide
Va, sous les colonnes d’Alcide,
De Cadix noyer les remparts.
Toi qui grondes sur ces rivages,
Mer! si tu connais la Pitié,
Epargne au moins dans tes ravages
L'objet de ma tendre amitié....
Reviens... la mer s'élance... Arrête!
Vois, crains, fuis ces flots suspendus!
Ils retombent! Dieux! la tempête

L'entraîne à mes yeux éperdus! (1) Vous le voyez, les odes mêmes de Le Brun renferment la preuve que le jeune Racine est mort à Cadix. Et cependant vous le faites mourir à Lisbonne ! Vous commettez cette erreur justement dans une causerie consacrée aux peuvres de Le Brun. Il paraît que vous les avez lues à peu près aussi attentivement que mon ami Janin a lu les vôtres.

M. SAINTE-BEUVE. Je reconnais ma faute, et pour ma pénitence, je vais vous lire une page charmante, la meilleure, à coup sûr, que M. Janin ait jamais écrite. Suivant mon habitude, je l'ai notée sur mon cahier vert. Il y est traité de l'Art de parvenir en temps de révolution. (Il lit.)

Hippias est administrateur-général. Comment cela, bon Dieu? – Hippias, le 24 juillet, s'est foulé le bras en

(") Odes de Le Brun, livre II, ode XVIII.

tombant de cheval ; il est resté six jours dans sa chambre; le septième, il est sorti le bras en écharpe, et le huitième il a été nommé administrateur-général. Voilà l'histoire d'Hippias. Ajoutons qu'il a renvoyé le valet qui l'accompagnait le jour de sa chute. -- Mais Hippias n'entend rien à l'administration; c'est un homme aimable. Vous savez... -- Tête sans cervelle! Je vous dis qu'Hippias est sorti le bras en écharpe. )

M. VICTOR COUSIN.

La Bruyère n'eût pas désavoué ce croquis.

M. JULES JANIN, d'un air modeste. Il est certain que le jour où j'ai écrit ces lignes, j'ai été assez heureusement inspiré.

M. SAINT-MARC GIRARDIN.

Mais cette page est de moi !

M. SAINTE-BEUVE, faisant l'étonné. Comment! de vous! Je l'ai copiée au tome III de l'Histoire de la littérature dramatique, page 108, et M. Janin la donne bel et bien comme de lui.

M. SAINT-MARC GIRARDIN.

Je l'ai écrite au lendemain des journées de Juillet et publiée dans le Journal des Débats du 16 août 1830. Charles Labitte l'a citée au cours de l'article qu'il m'a consacré dans la Revue des Deus Mondes du 1er février 1845, et je l'ai reproduite dans mes Souvenirs d'un journaliste.

M. JULES JANIN, à M. Saint-Marc Girardin. Excusez-moi, mon cher ami, je ne puis m'expliquer cela que par une erreur de mon copiste.

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M. SAINT-MARC GIRARDIN, souriant. Il paraît que les Jules jouent de malheurs avec leurs copistes (").

M. SAINTE-BEUVE. Certes, ces copistes sont d'affreuses gens, capables de compromettre la réputation et l'honneur des plus hommes de bien. Quels tours ne vous ont-ils pas joués, mon pauvre Monsieur Janin, sans parler de celui que nous venons de découvrir? En 1842, vous publiez un volume sur le duc d'Orléans, le Prince-Royal. Le Journal des Débats en fait l'éloge, ce qui ne surprend personne; mais dans le N° du lendemain (13 août 1842), le lecteur stupéfait rencontre ces lignes : « On trouve,

(1) On se rappellera longtemps que M. Jules Favre, à peine sorti du ministère, publia sur les affaires de Rome un livre dans lequel il prêtait à Pie IX un langage qui était le démenti de toutes ses paroles et de tous ses actes depuis la guerre de 1859. Ce langage du Saint-Père, l'ambassadeur de France, M. le comte d'Harcourt, l'avait entendu et consigné sur le champ dans une dépêche officielle, dont M. Jules Favre reproduisait les termes : qui pouvait suspecter la bonne foi de M. le comte d'Harcourt ? - A quelques jours de là, on apprit que la minute de la dépêche disait précisément tout le contraire du texte cité par M. Jules Favre. Ce dernier ne se troubla point pour si peu, et, par une lettre insérée au Journal officiel du 16 novembre 1871, il apprit urbi et orbi qu'il n'y avait en tout cela qu'UNE ERREUR DE SON COPISTE !

textuellement reproduites dans cet ouvrage, le Prince-Royal, cinquante pages empruntées à la série publiée par les Débats en 1837 sur le mariage, et, plus tard, sur la mort et les obsèques de M. le duc d'Orléans. Nous devons tous ces articles à la collaboration de M. Cuvillier-Fleury qui n'a autorisé personne à les reproduire et qui n'a pas été consulté sur ces emprunts. » Le coup était rude, et cependant vous étiez bien innocent ! C'était la faute de votre copiste.

Sous ce titre: ROSETTE, histoire du XVIIIe siècle, vous publiez dans la Revue de Paris (4) un conte où l'on s'accorde généralement à voir votre chefd cuvre. Les éditions se multiplient, et, avec elles, les éloges de la critique et les applaudissements du lecteur. Survient un trouble-fête , M. Quérard : il dit que votre Rosette se retrouve mot pour mot dans un petit roman publié en 1750, Thémidore, ou mon histoire et celle de ma maitresse (), par Godard-d'Aucour. Il le dit, et le prouve en mettant en regard, sur deux colonnes, Rosette et Thémidore : jamais soeurs jumelles ne furent plus ressemblantes (5). Certes, la révélation était désagréable; mais, après tout, c'était la faute de votre copiste.

(") 1832, 1re série, t. XXXVII.

(2) Contes fantastiques et contes littéraires, édition de 1832, 4 vol. in-12. Contes fantastiques et contes littéraires, édition de 1863, 1 vol. in-18.

(3) Voy. Les supercheries littéraires dévoilécs , par J.-M. Quérard, tome II, Ire partie.

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