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MAITRE JACQUES... CRÉMIEUX“)

Maître Crémieux, Henri Rochefort, deux mar

chands de journaux.-M. Glais-Bizoin, personnage muet.

(La scène se passe à Bordeaux, le 14 février 1871, dans une chambre de l'hôtel Richelieu.)

Me CRÉMIEUX , seul. L'Assemblée nationale va se constituer définitivement aujourd'hui....... sans moi et sans GlaisBizoin !

(Entre le citoyen Rochefort en costume d'artilleur de la garde nationale de Paris.)

ROCHEFORT.

Bonjour, mon cher collègue. J'arrive de Paris où j'ai eu , comme vous le savez , sans doute, un assez joli succès, 163,248 voix.

M® CRÉMIEUX, s'efforçant de sourire. Ce succès ne m'étonne point: les Parisiens n'ont pas voulu mettre la lanterne sous le boisseau.

(1) Ce dialogue a été publié pour la première fois le 10 mars 1871.

ROCHEFORT, lui serrant la main. A peine descendu de wagon et installé dans cet hôtel, j'apprends que vous occupez une chambre voisine de la mienne, et je viens prendre langue auprès de vous avant de me rendre à l'Assemblée.. (s'apercevant que Me Crémieux le regarde avec stupéfaction.) Hein! que dites-vous de mon costume ? Est-ce assez crâne? Paul-Louis était canonnier à cheval ; ma foi, je me suis fait canonnier comme lui.

Me CRÉMIEUX.

Avec cette légère différence que vous êtes, si je ne me trompe, un canonnier... à pied. Je suppose que votre canon a fait merveille: vous deviez tirer à boulets rouges.

ROCHEFORT.

Je n'affirmerais pas qu'il ait fait grand mal aux Prussiens. Ce qui est certain, c'est que, si les soldats de Guillaume ont pris tous les canons des forts, ils n'ont pas touché au canon de Rochefort.

Me CRÉMIEUX. Ah! parfait ! parfait !

ROCHEFORT.

C'est seulement au lendemain du 31 octobre que je me suis fait canonnier. Mais je n'avais point attendu jusque-là pour prêter un concours actif à la défense.

Me CRÉMIEUX,

Vous vous étiez enrôlé dans un bataillon de marche ?

ROCHEFORT, avec embarras. Non.., non..; mais, dès les premiers jours du siége, j'ai accepté la présidence de la Commission des barricades, chargée d'élever de nombreuses lignes de défense à l'intérieur de l'enceinte.

Me CRÉMIEUX.

Excellente idée! Ainsi, vous combattiez... intrà nuros.

Iliacos ultrà muros pugnatur el intrà.

ROCHEFORT.

Cette Commission était très-sérieuse, je vous assure , et comptait dans son sein les hommes les plus énergiques de Paris, Floquet, Dorian, Flourens, Martin Bernard, Bastide et Dréo, le gendre de notre collègue Garnier-Pagès. — A propos, Garnier-Pagès a-t-il été élu en province ?

Me CRÉMEUX, avec une satisfaction mal dissimulée. Non. - A-t-il été nommé à Paris ?

ROCHEFORT.

Ah! bien oui, il n'est même pas arrivé bon soixantième.

Me CRÉMIEUX , poussant un soupir de soulagement. Ce pauvre Garnier-Pagès!

ROCHEFORT.

Entre nous, je ne donnerais pas 45 centimes pour qu'il eût été nommé. — Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit pour le moment. Débarqué de ce matin, j'ignore entièrement ce qui s'est passé en province depuis cinq mois, depuis que vous avez quitté Paris avec Fourichon et Glais-Bizoin. Nous recevions bien de temps en temps des nouvelles par nos pigeons, mais je ne l'étais point assez, — pas n'est besoin de vous le dire, - pour croire un traître mot des messages que ces honnêtes volatiles nous apportaient sous leurs ailes. (Il fredonne):

Pigeons, vous que la Muse antique
Attelait au char des Amours,

Où volez-vous ?....
Voyons, que s'est-il passé ? Qu'avez-vous fait à
Tours et à Bordeaux ?

Me CRÉMIEUX.

Je suis prêt à vous répondre; mais est-ce au ministre de la guerre ou bien au ministre de la justice que vous voulez parler? car j'ai été l'un et l'autre.

ROCHEFORT. C'est à tous les deux.

Me CRÉMIEUX.

Mais à qui des deux le premier ?

ROCHEFORT.

• Au ministre de la guerre.

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