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Me CRÉMIEUX. Attendez donc, s'il vous plaît.

(Maitre Crémieux ôte son pardessus et paraît vétu en général de division; il décroche à une patère un képi orné de six galons d'or et le place sur ses cheveux grisonnants et crépus.)

ROCHEFORT, à part. Quelle diantre de cérémonie est-ce là ? Je n'ai rien imaginé de si drôle, lorsque j'ai écrit pour le Palais-Royal la Vieillesse de Brididi. Quel képi, et comme Victor Hugo serait heureux s'il pouvait en mettre un pareil sur son front olympien ! Me CRÉMIEUX , époussetant avec sa main droite les sextu

ples galons de sa manche gauche. Vous n'avez qu'à parler.

ROCHEFORT.

Eh bien ! quel a été votre premier acte comme ministre de la guerre ?

Me CRÉMIEUX.

J'ai commencé par chercher un homme, et pour cela....

ROCHEFORT, souriant.

Vous avez allumé votre lanterne?

Me CRÉMIEUX, de même. Précisément, et quoique ma lanterne ne vaille pas la vôtre, j'ai trouvé l'homme qu'il fallait à la France... en Italie. J'ai écrit à Garibaldi : Venez, la République vous appelle! Certains journaux avaient bien publié une lettre de l'illustre général, où il faisait des voeux pour la défaite de la France et le triomphe de la Prusse (); mais c'était là un petit détail. N'avait-il pas, dans une autre lettre, comparé la papauté à un chancre et l'Église catholique à un ulcère ? Ces deux mots valaient bien un commandement, sans doute. Je télégraphiai donc à Marseille de lui faire une réception grandiose, et m'en remis, pour l'exécution de ce programme, à notre ami Esquiros, qui venait de se signaler dans les Bouches-du-Rhône, en ouvrant bravement le feu contre les Jésuites.

ROCHEFORT.

C'était à merveille, et je ne saurais trop applaudir à votre initiative. Mais, Garibaldi une fois à Tours, qu'en avez-vous fait ? Car, entre nous, le bonhomme Giuseppe n'est qu'une héroïque ganache.

Me CRÉMIEUX.

A qui le dites-vous, et qui le sait mieux que moi ? Nous avions au siége de la Délégation, en même temps que lui et ses fils, des républicains espagnols, - Castelar et Orense, - des républi

(1) « J'ai désiré le triomphe des armes prussiennes..... » Leltre de Garibaldi à M. Schon, à Stockholm, 6 septembre 1870.

cains d'Amérique, des républicains hongrois, voire même des républicains russes ; tous s'étaient donné rendez-vous à Tours.

ROCHEFORT.

Je vois cela d'ici : la Tour de Babel.

Me CRÉMIEUX.

Je nommai Garibaldi au commandement de l'Armée des Vosges, et bientôt commença, pour lui et pour Ricciotti, son bâtard, une série de victoires que les journaux et leurs lecteurs trouvèrent toutes naturelles. Un garde mobile français s'étant emparé d'un drapeau allemand, - le premier et le seul qui ait été conquis sur l'ennemi dans cette guerre, - le télégraphe apprit aussitôt à l'Europe que ce trophée avait été conquis par Ricciotti. Les journaux cléricaux ont bien, il est vrai, produit un certificat du garde mobile établis sant que Ricciotti lui avait acheté le drapeau deux cents francs...

ROCHEFORT.

Qu'est-ce que cela prouvait ?

Me CRÉMIEUX. Cela prouvait justement que le drapeau était bien à Ricciotti...

ROCHEFORT.

Puisqu'il l'avait acheté ! Et Garibaldi lui-même, qu'en faisiez-vous ?

Me CRÉMIEUX. Oh ! nous ne l'oublions pas. La renommée grossissait ses plus petits succès et, comme nous n'avions garde de parler de ses échecs et de ses débâcles, il sera permis de le signaler à l'Assemblée comme le seul de nos généraux qui n'ait pas été vaincu. Il y a peu de jours encore, en même temps que nous apprenions à la France la fatale issue de la sortie du 19 janvier, nous lui annoncions que Garibaldi venait de remporter sous Dijon une grande victoire. Vous devinez aisément l'effet de pareilles dépêches. La France était immédiatement rassurée, consolée... (Avec attendrissement:) Cette brave France! – D'autre part, ces perpétuelles victoires d'un général républicain mises en regard des défaites perpétuelles de nos généraux français, presque tous réactionnaires, faisaient pénétrer peu à peu dans l'esprit du peuple cette vérité que victoire et République sont synonymes.

ROCHEFORT.

Vérité indéniable, et que les derniers événements viennent de mettre dans tout son jour !-Vos services n'ont pas dû se borner là?

MO CRÉMIEUX.

J'ai confié des commandements à des journalistes, à des médecins, à des pharmaciens...

ROCHEFORT.

Pour dorer la pilule. – Est-ce tout ?

Me CRÉMIEUX. Non, certes. J'ai tué le prince Frédéric-Charles , j'ai tué le prince royal, j'ai tué le roi Guillaume....

ROCHEFORT.

Ah! ça, j'aime à croire que vous nous avez également débarrassés de Bismark et de Moltke ; il ne vous en coûtait pas beaucoup plus pendant que vous y étiez.

Me CRÉMIEUX. Je ne plaisante point. Voici comment les choses se sont passées. C'était au commencement d'octobre: le sous-préfet de Neufchâteau nous informe qu’un cercueil couvert de velours noir et semé de larmes d'or est arrivé dans cette ville, où il a été reçu par les troupes allemandes avec des honneurs extraordinaires et les marques de la plus profonde douleur. D'un coup d'oeil je vois le parti que l'on peut tirer de ce cercueil mystérieux, et, par l'Agence Havas, par les journaux officieux, par les communications semi-officielles des préfets,je porte aux chefs de l'armée prussienne les coups les plus terribles. Bientôt, au lieu d'un cercueil, il y en eut deux, puis trois; avant la fin de la semaine, ils se montaient à plus de cing. Frédéric-Charles et le prince royal étaient morts des suites de leurs bles

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