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sures; Bismark était mort de maladie; de Moltke était mort de vieillesse.

ROCHEFORT.

Et Guillaume ?

Me CRÉMIEUX. Guillaume? Il était mort de rage et de désespoir.

ROCHEFORT.

Les gens que vous tuez se portent assez bien. Et avez-vous su qui était dans le cercueil mystérieux ?

Me CRÉMIEUX.
Il paraît que c'était le duc de Nassau.

ROCHEFORT.

Tiens! justement celui dont l'armée, composée de vingt-quatre hommes et de six officiers, avait tant amusé Victor Hugo , qui en parle quelque part dans ses Lettres sur le Rhin, redevenues aujourd'hui un livre de circonstance, et que je relisais hier en wagon. « Au loin, sur la rive opposée, sous de beaux noyers qui ombragent une pelouse, on voit manoeuvrer les soldats de M. de Nassau en veste verte et en pantalon blanc, et l'on entend le tambour tapageur d'un petit duc souverain (1).» Hélas ! les soldats de M. de Nassau sont maintenant les soldats de M. de Moltke. (Après quelques instants de silence. C'est égal, votre

(1) Le Rhin, T. I, p. 323.

cercueil a bien son prix, et si c'est le sous-préfet de Neufchâteau qui vous l'a procuré, je n'hésite pas à dire que cet intelligent fonctionnaire mérite un enterrement, je veux dire une préfecture de première classe.

Me CRÉMIEUX.

Très-joli, très-joli.

ROCHEFORT.

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Vous êtes trop bon; mais pendant que vous portiez ainsi Malbrough en terre, que faisiez-vous, mon cher maître, pour délivrer Strasbourg ?

Me CRÉMIEUX.

Je faisais l'impossible. J'ai dirigé contre l'armée du général Werder les télégrammes les plus renversants. J'ai repoussé une fois dans une seule journée jusqu'à trois assauts.... qui n'ont jamais eu lieu.

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Le Français, né malin, créa... le télégramme

MC CRÉMIEUX.

Un beau matin, – il fallait en finir, — je publie une dépêche ainsi conçue : « Les renseignements sur Strasbourg sont très-bons. On peut être certain qu'il tiendra plus d'un mois. La défense est assurée. » Enthousiasme général. Joie indicible.

Quatre jours après, on apprenait qu'à l'heure même où j'expédiais ma dépêche, la capitulation de Strasbourg était un fait accompli.

ROCHEFORT.

Ah ! le bon tour, et comme le général Werder a dû avoir le nez long! Le pauvre homme n'était pas de force à lutter avec vous. Et Metz ? Vous n'avez pas dû faire moins pour Metz que pour Strasbourg?

Me CRÉMIEUX.

J'ai fait plus encore. Je n'ai pas laissé passer une semaine sans battre l'armée du prince Frédéric-Charles. J'avais déjà remporté plusieurs victoires, aussi décisives les unes que les autres, lorsque vint Gambetta, et aussitôt je dus reconnaître mon maître. Tous les deux jours, il faisait faire à l'immortel Bazaine une grande sortie. Tantôt Bazaine allait à Thionville, en écrasant l'infanterie prussienne; tantôt il allait jusqu'à Pont-à-Mousson, en écrasant la cavalerie saxonne. L'admiration était sans limites et la confiance sans bornes : soudain, le 28 octobre, les journaux anglais se permettent de dire que Bazaine avait capitulé la veille, le 27. Aussitôt Gambetta lance un télégramme pour faire connaître que la situation de Metz, de l'illustre maréchal et de son armée, n'a jamais été meilleure. Nous triomphons ainsi pendant trois jours, et le dimanche, jour réservé aux mauvaises nouvelles, nous apprenons à la France que l'illustre maréchal a trahi, et que Metz est tombé, le 27 octobre..., comme l'avaient annoncé les journaux anglais.

ROCHEFORT.

Pourquoi ne faisiez-vous pas saisir ces journaux à la frontière, et comment ne poursuiviez-vous pas les feuilles françaises qui avaient l'audace de dire la vérité ? On peut être indulgent pour les fausses nouvelles, mais on doit être impitoyable pour les colporteurs de nouvelles vraies !

MC CRÉMIEUX. Attendez, ceci s'adresse au ministre de la justice.

(Il prend sur une chaise sa robe de garde des sceaux, la passe par dessus sa tunique de général et remplace son képi, aux galons d'or, par une toque aux galons d'argent.)

ROCHEFORT.

Cedant arma toga. (Bas.) Qu'il est laid !

Dame Nature. eût pu le créer mieux. (iłaut.) Savez-vous bien, mon cher collègue, qu'en vous voyant ainsi tour à tour sous l'habit militaire et sous l'hermine, je ne puis me défendre de songer au vers du Tasse :

Armé, c'est le dieu Mars ; désarmé, c'est l'Amour.

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Mais voyons si le ministre de la justice a été à la hauteur du ministre de la guerre. L'heure s'avance ; dites-moi en deux mots...

Me CRÉMIEUX. J'ai destitué.

ROCHEFORT.

Naturellement.

Me CRÉMIEUX.

J'ai destitué, destitué, destitué. J'ai destitué des procureurs généraux, j'ai destitué des substituts, j'ai destitué des juges de paix.

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ROCHEFORT, faisant la moue. C'est peu de chose.

Me CRÉMIEUX. J'ai rendu un décret brisant l'inamovibilité des juges (-) ; j'ai cassé des premiers présidents.

ROCHEFORT.

C'est mieux.

Me CRÉMIEUX.

J'ai signé l'ordre de mettre en liberté Berezowski, condamné pour avoir attenté à la vie de l'empereur Alexandre.

ROCHEFORT.

Voilà qui est tout à fait bien, et je ne manquerai pas de louer comme il convient cette excellente

(4) Décret du 20 janvier 1871, signé Ad. Crémieux, L. Gambetta, amiral Fourichon, Glais-Bizoin.

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