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député, il a proclamé à la tribune la déchéance de Napoléon III; ministre, il a gouverné la France pendant quatre mois, brisant les conseils municipaux et les conseils généraux, destituant les chefs d'armée, brouillant tout, renversant tout....

CARON.

Mais ne renversera-t-il pas aussi ma barque, qui est vieille et qui fait eau partout ? Pourquoi vas-tu te charger de telle marchandise ? Il valait mieux le laisser parmi les vivants. Son ombre me fait peur. Comment s'appelle-t-il?

MERCURE.

Gambetta. N'en as-tu pas ouï parler ?

CARON.

Gambetta ! Hé! toutes les ombres qui viennent me rompent la tête à force de m'en entretenir. Il n'en est pas un, parmi les nouveaux arrivants, qui ne fredonne autour de moi : Gambetta, Gambetta-ballon, Gambetta-discours, Gambetta-pigeon, Gambetta-Longjumeau; car ils ont mis à son nom une flamboyante aigrette de sobriquets.

MERCURE (à part). Ce pauvre Caron a de singulières façons de parler depuis qu'il est devenu romantique pour avoir passé le bon poëte Auguste Vacquerie, l'ombre de l'Ombre de Victor Hugo. (Haut.) Allons, Gambetta, ne nous attardons pas sur la rive.

CARON.

N'est-ce pas lui qui a soutenu dernièrement, contre le philosophe Jules Simon, cette lutte épique dont les péripéties ont tenu, pendant cinq jours, les deux mondes en suspens?

MERCURE.

C'est lui-même. J'ai appris tous les détails de ce grand combat à la Bourse de Bordeaux, où je vais quelquefois.

CARON.

Raconte-moi cela, Mercure.

MERCURE.

Gambetta avait publié un décret au nom du gouvernement provisoire de Bordeaux. Survient Jules Simon, délégué du gouvernement provisoire de Paris, et porteur d'un décret diametralement contraire. Douze journaux publient le décret de Paris; Gambetta les fait saisir. Protestation des journalistes, qui vont frapper à la porte du Recteur chez lequel Jules Simon était descendu. Notre philosophe était sorti. Les visiteurs laissent leurs cartes et annoncent qu'ils reviendront le lendemain matin, à dix heures. Le lendemain, à l'heure indiquée, ils se présentent de nouveau. Notre philosophe venait de sortir.

CARON.

Et que faisait pendant ce temps Gambetta , pour parer les bottes que Simon lui portait ainsi sans relâche ?

MERCURE.

Par Hercule! Gambetta n'était point en reste. Il se faisait céler chez lui, et à ceux qui demandaient à le voir, il faisait répondre énergiquement qu'il était indisposé. Cependant les journalistes, gens peu faciles à contenter, insistaient pour que Jules Simon usât vis-à-vis de son collègue des pleins pouvoirs qui lui avaient été donnés à Paris. Jules Simon leur dépêcha un secrétaire, qui leur apprit que ces pleins pouvoirs avaient été mis naturellement dans la malle du philosophe, que cette malle avait été, non moins naturellement, oubliée à la gare d'Orléans, et que le général prussien, commandant le corps d'occupation, s'était écrié en la voyant : Cette malle doit être à moi ! Jules Simon, qui joint au courage du lion la prudence du serpent, recommandait instamment aux journalistes de se tenir cois jusqu'à l'arrivée de trois autres membres du gouvernement de Paris : Pelletan, Arago et Garnier-Pagès,

les trois Anabaptistes, – et, en attendant, de faire comme lui, de prendre des mesures personnelles de précaution.

CARON.

Ses jours étaient-ils menacés ?

MERCURE.

Hé! hé! Gambetta qui joint à la prudence du serpent le courage du lion, avait signé l'ordre de l'arrêter et de le conduire à la citadelle de Blaye, lui et les douze journalistes. Seulement, l'heure de l'exécution venue, il mit l'ordre dans sa poche.

CARON.

Et comment finit ce terrible duel ?

MERCURE,

Il durait depuis cinq jours et cinq nuits lorsque, tout à coup, il finit comme le combat d'Olivier et de Roland dans la Légende des Siècles. Le poëte Vacquerie, que tu n'as certainement point oublié, Caron, nous a récité ces beaux vers pour prix de son passage, et je les ai retenus. Il semble vraiment que Victor Hugo les ait écrits pour apprendre aux races futures comment se dénoua cette formidable lutte entre Simon et Gambetta:

Plus d'épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes.
Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,
A grands coups de troncs d'arbre, ainsi

que

des géants. Pour la cinquième fois , voici que la nuit tombe. Gambetta tout à coup, aigle aux yeux de colombe, S'arrête et dit :

« Simon, nous n'en finirons point. Tant qu'il nous restera quelque tronçon au poing, Nous lutterons ainsi que lions et panthères. Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères ?

Ecoute , j'ai du vin, mon hardi compagnon,
Vidons un broc ou deux.

Je veux bien, dit Simon.
Et maintenant buvons, car l'affaire était chaude. »
Ils burent du Limoux, département de l'Aude (-).

CARON.

Ne crains-tu pas qu'un homme aussi redoutable, qui a tenu tête à Jules Simon, ne mette le trouble dans le royaume de Pluton et ne menace son autorité ? Aussi bien , je crois m'apercevoir qu'il est borgne, et, dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

MERCURE.

Je te le livre tel qu'il est. S'il fait autant de fracas aux Enfers qu'il en a fait toute sa vie sur la terre, ce sera chez vous un beau vacarme ! Mais demande-lui un peu comment il fera. O Gambetta, dis à Caron comment tu prétenus faire ici-bas.

GAMBETTA.

Moi, je prétends y passer mes jours le plus doucement du monde, à la façon antique, entre Epicure et Anacréon. Pluton peut dormir en paix: Jupiter me garde de conspirer contre lui! Pour Proserpine, je lui dirai des nouvelles de la Sicile qu'elle a tant aimée, je peux lui en donner de toutes fraîches, que je tiens de mon illustre ami

(*) Voyez, dans la Légende des Siècles, « le Mariage de Roland. .

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