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dont la Prusse devait recueillir tous les fruits. Vous avez, le plus adroitement du monde, tiré les marrons du feu, et c'est Bertrand, je veux dire Bismark, qui les a croqués. (Ici les lunettes d'Émile éprouvent un léger tressaillement.) Allons ! allons ! ne vous fâchez pas. Ce que je dis là n'est point pour vous être désagréable. Tous tant que nous sommes, empereurs et tribuns, maréchaux et ministres, avons-nous donc fait autre chose, depuis dix ans et plus, que travailler pour le roi de Prusse ? Je ne fais aucune difficulté de reconnaître, en ce qui me concerne, que j'ai mis la main à quatre ou cinq Sadowas français, auprès desquels le vôtre n'était que de la Saint-Jean. (Il s'arréte.) Pardon, je crois apercevoir à côté de vous...

ÉMILE.

Oh! ne faites pas attention. Ce n'est rien... C'est Philis, qui ne me quitte pas plus que mon ombre... - Mais, si je ne me trompe, il y a aussi quelqu'un derrière vous...

LÉON.

Ce n'est rien... c'est Laurier, qui ne me quitte pas davantage. Si vous le désirez je vais lui donner l'ordre de se tenir à distance.

(Il fait un signe à Laurier qui s'éloigne, pendant que Philis, sur un signe semblable d'Émile Ollivier, se retire également)

PHILIS,

à demi-voix.
Le cyprès, qui toujours croît auprès du laurier,
D'une sombre couronne environne Laurier.
Laurier n'est pas du bois...

LAURIER.

Je crois, Philis, que tu fais rimer Laurier...

PHILIS.

Avec guerrier ? Le ciel m'en préserve!

LAURIER.

Que dis-tu donc ?

PHILIS.

Oh! mon Dieu ! je répète le vieux refrain :

Nous n'irons plus au bois ;
Les lauriers sont coupés !

(Ces deux ombres s'évanouissent. )

ÉMILE, à Léon. Laissons-là le Plébiscite, j'y consens. A mon passage aux affaires se rattachera, dans l'histoire, un événement qui suffirait à rendre mon nom immortel. (Se rengorgeant.) C'est moi qui ai déclaré la guerre à l'Allemagne, sans hésitation et sans crainte, le front haut, le coeur léger (TM). (Il se détourne.)

LÉON. Tout cela est vrai ; mais si votre nom est irrévocablement lié à la déclaration et au début de cette

(1) Déclaration de M. Ollivier au Corps législatif, séance du 15 juillet 1870 : « Oui, de ce jour, commence pour mes collègues et pour moi une grande responsabilité; nous l'acceptons, LE CEUR LÉGER. »

guerre, le mien n'est pas moins indissolublement uni aux événements qui en ont signalé la fin, et j'ose dire qu'ici la fin a été digne du commencement. Ce que vous aviez entrepris avec un coeur léger, je l'ai continué avec un front d'airain. () J'ai eu sur vous cet avantage de diriger des armées.

ÉMILE.

Des armées ? Et combien ?

LÉON.

L'armée de la Loire, l'armée du Nord, l'armée de l'Est, sans parler des douze camps dont j'avais décrété la formation et qui devaient contenir deux millions de soldats. Je nommais et je révoquais les généraux ; je jetais sur le papier des plans pour la campagne et des proclamations pour la ville ; je copiais de mon mieux les bons modèles. Je copiais les membres de la Convention, et je jurais comme eux de faire un pacte avec la Victoire ou avec la Mort.

ÉMILE.

Vous me faites trembler! (Il se détourne une seconde fois.)

LÉON. Rassurez-vous, mon ami ; vous savez bien qu'on ne se tue pas pour si peu. – Je copiais le dauphin,

(4) Dépêche de M. Gambetta à MM. Jules Favre et Trochu, 13 janvier 1871.

prenant le Pirée pour un nom d'homme, et je mettais bravement Epinay-sur-Orge à la place d'Epinay-Saint-Denis. (') Je copiais Carnot, décrétant quatorze armées. Je copiais surtout Napoléon.

ÉMILE.
Lequel ? Napoléon Ier ou Napoléon III?

LÉON. Napoléon III, parbleu! Mes plans valaient les siens. La marche sur Belfort, exécutée par Bourbaki , d'après mes ordres, ne le cède guère pour la beauté de la conception et la grandeur des résultats à la marche sur Sedan exécutée par Mac-Mahon, d'après les ordres de l'empereur. (Émile se tourne une troisième fois.) Qu'avez-vous ?... Ah! je vois ce que c'est... Il nous manque quelque chose à tous les deux : depuis que nous avons perdu, vous, Philis, et moi, Laurier, nous ressemblons à ce pauvre Pierre Schlemill qui avait perdu son ombre. Mais, rassurez-vous, Philis et Laurier ne sont pas loin, et, avant une heure, ils auront pris leur place à nos côtés.

ÉMILE.

Vous avez raison. - (Après un instant de silence.) Vous avez réalisé, vous aussi, de grandes

(") Voyez la proclamation de M. Gambella sur la sortie du 30 novembre 1870. Epinay-Saint-Denis est situé au nord de Paris, à une licue de Saint-Denis; Epinay-sur-Orge est à quatre lieues au sud-ouest de Paris.

choses, Gambetta. J'hésite pourtant à vous présenter à mon ami Guicciardin.

LÉON.

Vous voulez dire sans doute Girardin ? Est-ce que le pauvre diable ?...

ÉMILE, haussant les épaules. Je parle de Francisco Guicciardini, l'auteur des Avis et conseils en matière d'Etat. Je crains, si je vous présente à lui et à mon autre ami Machiavel, qu'ils ne vous demandent, par exemple, ce que vous avez fait en matière d'élections. Comme moi, je le sais, vous avez déclaré dans tous vos discours que le suffrage universel était chose sacrée, qu'il n'y fallait pas toucher, même du bout du doigt, et que la plus légère atteinte à la liberté électorale était le plus monstrueux des attentats.

LÉON.
Certes, je l'ai dit et suis prêt à le redire...

EMILE.

C'est fort bien; mais avez-vous, comme moi, écrit à tous vos préfets de déployer une activité dévorante ? Avez-vous fait placarder à la porte de toutes les mairies, le jour même du vote, des affiches annonçant la découverte d'un affreux complot ? () Avez-vous....

(1) Tout en signalant la maneuvre électorale qui contribua si puissamment au succès du plebiscite du 8 mai 1870, il convient,

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