Images de page
PDF
ePub

bonhomme, vous ne me paraissez plus d'âge à jouer celui de Cabrion.

NAPOLÉON.

Je vous assure, monsieur le concierge...

LE CONCIERGE, d'un ton goguenard. Je vois ce que c'est... Monsieur arrive de Quimper-Corentin par la diligence qui descend rue Notre-Dame-des-Victoires. Hé bien ! puisqu'il en est ainsi, apprenez donc que le Corps législatif a été envahi et dissous le 4 septembre dernier ; que le général Bergeret lui-même occupe présentement l'hôtel de la présidence, et que la Chambre est transformée en un atelier de cartouches. Sur ce, monsieur le rural, bonne nuit. - (11 ferme la porte de la loge.)

NAPOLÉON reste fixé à sa place , sombre et préoccupé; au

bout de quelque temps, son visage s'éclaircit. Il reprend su marche dans la direction des Tuileries.

Allons, mon neveu aura fait un nouveau coup d'Etat, et le 4 Septembre aura été le couronnement de l'édifice du 2 Décembre. Appuyé sur les sept millions de Oui du plébiscite, il a balayé la Chambre, mis Ollivier à la porte et rapporté les décrets du 19 janvier. Bravo ! Louis, je reconnais là le vieux bras de l'Empereur. — Qu'est-ce que c'est que ce général Bergeret ? Je n'en ai jamais entendu parler. C'est égal, du moment que c'est un général, c'est tout ce qu'il faut. — Oui, plus j'y réfléchis, et plus je me persuade que les choses ont dů se passer de la sorte. Après sa grande victoire du 8 mai, Louis aura fait ce que j'aurais fait moimême si j'avais été vainqueur à Waterloo. Je me serais débarrassé de Benjamin Constant, — l'Emile Ollivier de ce temps-là ; – j'aurais déchiré mon Acte additionnel et mis à la porte tous ces idéologues de la Chambre des représentants. Quant à leur président Lanjuinais, je l'aurais remplacé avantageusement par quelque général qui aurait bien valu Bergeret, le général Mouton, par exemple. (Il se frotte les mains.) Et ce brave Thiers, qui a consacré tout un volume à démontrer que j'étais sincèrement converti aux idées libérales et que j'avais accepté, sans arrièrepensée, mon rôle de souverain constitutionnel ! Je ne puis y penser sans rire ! (Il rit. On entend de nouveau le bruit du canon.) Cela tient sans doute à ce que la nuit s'avance ; j'ai froid. Hâtons

le pas.

SCÈNE III.

Sur la place du Carrousel, à la grille du palais

des Tuileries.

LE FACTIONNAIRE.

On ne passe pas.

NAPOLÉON.

Je vais chez l'Empereur.

LE FACTIONNAIRE, à part. C'est un fou. (Haut.) L'Empereur n'y est pas.

NAPOLÉON.

Est-il à Saint-Cloud ?

LE FACTIONNAIRE.

Il est à Londres.

NAPOLÉON, avec enthousiasme.

Je suis sûr qu'au lendemain du plébiscite, maître absolu de la France, et, par la France, arbitre de l'Europe, il a jeté aux quatre vents du ciel les traités de 1815! (Avec une exaltation croissante.) Il a déclaré la guerre au gouvernement britannique. Il a envahi la Belgique, renversé le lion de Waterloo, et, avec sa flotte cuirassée, jeté une armée sur les côtes de la Grande-Bretagne ! Et maintenant, d'après ce que vous me dites, il est à Londres ! Il traverse en triomphateur les rues de la Cité !

[blocks in formation]

Le pauvre homme est fol à lier!

( Quelques coups de canon se font entendre du côté de l'Arc-de-Triomphe).

NAPOLÉON.

Dites-moi, mon ami, qui est-ce qui fait tirer le canon ?

LE FACTIONNAIRE.

Qui ? M. Thiers.

NAPOLÉON.

Je suis bien aise de ce que vous me dites là. Adieu, mon ami. (Il s'éloigne.) Tout cela s'explique à merveille. Au moment d'engager contre l'Angleterre cette lutte suprême, Louis a compris qu'il devait confier le ministère des relations extérieures à l'auteur du Consulat et de l'Empire, à celui que, dans une circonstance solennelle, il a si justement appelé « un historien illustre et national'. » -- (Réfléchissant.) Quel déplorable malentendu a donc pu séparer si longtemps Louis Bonaparte et Thiers, l'héritier de l'Empire et l'écrivain qui a consacré son talent à célébrer l’Empire, l'auteur des Idées napoléoniennes et l'homme d'Etat qui a le plus fait pour répandre ces idées au sein de la nation ! Ce fâcheux état de choses a enfin cessé, et « l'ardent ami de Napoléon Ier ? » est aujourd'hui le principal ministre de Napoléon III... (Nouveaux coups de canon du côté de Neuilly.) Thiers vient d'apprendre quelque grande victoire remportée par l'Empereur, et il fait tirer le canon pour célébrer la revanche de Waterloo! Comme je voudrais que Wellington et Blücher entendissent les éclats de cette grande voix ! Blücher surtout, ce gueux de Blücher ! je voudrais qu'il fût aux portes de Paris, sous nos remparts, à Saint-Denis par exemple. son ancien quartier général, et que de là il prêtât l'oreille à ces salves formidables, qui lui apprendraient qu'une ère nouvelle de triomphe et de grandeur s'ouvre pour la France et pour les Bonaparte!

• Discours de Napoléon III à l'ouverture du Sénat et du Corps législatif, session de 1860.

9 Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire , tome XII, avertissement.

(Minuit sonne à l'horloge des Tuileries. Napoléon sort de la place du Carrousel, par le guichet de la rue de Rivoli.)

SCÈNE IV.

Dans la rue de Rivoli. Deux compagnies du 112e bataillon, venant de l'Hôtelde-Ville, et se rendant sur la place de la Concorde, traversent la rue. La musique joue l'air du SALUT DE LA FRANCE. 1

NAPOLEON, avec satisfaction.
Je reconnais cet air-là. (Il fredonne :)

Veillons au salut de l'Empire !...

1 Le Salut de la France, hymne républicain composé en 1792, a dù à son premier vers de devenir sous le premier Empire un chant officiel

« PrécédentContinuer »