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Mais quel est cet uniforme ? (A un passant.) Monsieur, pourriez-vous me dire quels sont ces soldats?

LE PASSANT.

Monsieur, ce sont des fédérés.

NAPOLÉON.

Ah! très bien ! C'est un souvenir des CentJours. (Il se dirige vers la rue de Castiglione.) J'avais consenti à ce que l'on formât des bataillons de fédérés à Paris et à Lyon, et je me rappelle que, passant en revue ceux de la capitale, dans la cour des Tuileries, le 14 mars 1815, je leur adressais ces paroles : « Soldats fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, vos bras robustes et faits aux plus pénibles travaux sont plus propres que les autres au maniement des armes. Soldats fédérés, je suis bien aise de vous voir. J'ai confiance en vous. Vive la Nation! » Je reconnais d'ailleurs aujourd'hui que j'ai eu tort de ne pas donner à cette institution tout le développement dont elle était susceptible. (A un second passant.) Monsieur, combien Paris compte-t-il de bataillons de fédérés ?

LE SECOND PASSANT.

Monsieur, je crois qu'il y en a deux cent cinquante.

NAPOLÉON. Deux cent cinquante bataillons de fédérés ! C'est admirable ! Heureux Paris ! Heureuse France !

LE SECOND PASSANT,

à part. Vieux communard, va! (Haut.) Bonne nuit, citoyen.

NAPOLÉON, avec étonnement. Citoyen!

SCÈNE V.

Sur la place Vendôme.

NAPOLÉON, regardant la colonne. Tiens, la colonne est entouréed'unéchafaudage.. C'est Thiers qui l'aura fait dresser; il veut évidemment réparer la faute que mon neveu avait commise, il y a quelques années, en changeant ma statue, en supprimant le petit chapeau et en remplaçant la redingote grise par une toge romaine. Je vais reparaître au haut de la colonne, comme il convient, avec mon costume légendaire et tel que je suis resté dans le souvenir du peuple, grâce aux poëtes, grâce surtout à cet excellent Béranger. (Il chante :)

Il avait petit chapeau

Avec redingote grise. Allons, tout est pour le mieux dans le meilleur des empires possibles. Ma dynastie, retrempée dans les eaux du plébiscite, estinébranlable comme cette colonne. Mon neveu est en Angleterre, à la

935232A tête d'une armée victorieuse, et la patrie reconnaissante l'attend sur le rivage pour le saluer au retourd'acclamations enthousiastes. Thiers, l'homme de France qui a le plus fait pour la cause impériale, dirige les affaires pendant l'absence de Louis ; Paris, debout et en armes, fait l'admiration de l'Europe et la terreur de nos ennemis ; enfin, pour que rien ne manque aujourd'hui à mon bonheur, je vais reprendre ma place, plus triomphant que jamais, au sommet de la colonne ! (Il essuie une larme.) Je pleure..., mais c'est de joie.- Entrons un instant à l'état-major de la place et faisons-nous raconter en détail ces grands événements. (S'adressant à un garde national qui sort de l'état-major.) Je désirerais parler au général Soumain.

LE GARDE NATIONAL.

Le général Soumain ? Voilà dix mois qu'il a été remplacé par le général Trochu.

NAPOLÉON.
Le général Trochu est-il sorti?

LE GARDE NATIONAL.
Il a été remplacé par le général Vinoy.

NAPOLÉON.
Ah! - Je connais le général Vinoy, et..

LE GARDE NATIONAL.

Le général Vinoy a été remplacé par le général Bergeret lui-même.

NAPOLÉON.

Je croyais que le général Bergeret était au Corps législatif?

LE GARDE NATIONAL.

En effet, il a été remplacé ici par le général Dombrowski.

NAPOLÉON.

Hé bien! celui-ci...

LE GARDE NATIONAL.

Le général Dombrowski a cédé la place au général Cluseret.

NAPOLÉON.

Est-il possible ? Ce dernier du moins...

LE GARDE NATIONAL.

Ce dernier a eu pour successeur le colonel Rossel.

NAPOLÉON, à part. Bergeret, Dombrowski, Cluseret et Rossel... Si j'en connais pas un , je veux être pendu! (Haut.) Excusez-moi, monsieur, mais il s'est donc passé ici, depuis dix mois, des choses extraordinaires ?

LE GARDE NATIONAL.

Ah! ça ! d'où sortez-vous ? Revenez-vous de l'autre monde ?

NAPOLÉON.

Peut-être,

LE GARDE NATIONAL , riant.
Je parie que vous êtes monsieur Benoît.

NAPOLÉON.

Quel monsieur Benoît ?

LE GARDE NATIONAL. Monsieur Benoît, l'épicier de la rue de la Lune, le héros du roman de Napoléon III, qui, après un séjour prolongé en Ainérique, rentre à Paris, ignorant complétement ce qui s'est passé depuis son départ (').

NAPOLÉON. C'est justement ce qui m'arrive. De tout ce qui a eu lieu depuis le 6 mai de l'année dernière, je ne sais rien, absolument rien.

LE GARDE NATIONAL, à part. Je crois que le pauvre diable, au lieu de revenir d'Amérique, sort tout bonnement de Charenton. Mais, après tout, sa folie est fort inoffensive, et j'ai envie de me prêter pour un instant à sa fantaisie. — (Haut.) Eh bien ! monsieur Benoît , apprenez que, le 19 juillet 1870, l'Empereur a déclaré la guerre à la Prusse.

NAPOLÉON. Bravo!

LE GARDE NATIONAL. Attendez. Six semaines après, l'Empereur à été fait prisonnier à Sedan avec 80,000 hommes.

(1) Voyez Papiers el Correspondance de la famille impériale, 1, 202, Plan de roman de la main de l'Empereur.

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