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frayer encore plus ceux qui ne veulent pas désespérer. Etait-ce une lueur de bon sens ramené par des excès de folie? l'aube d'une régénération morale qui seule pouvait rendre possibles, durables et efficaces, une renaissance politique, une revanche nationale? Ou bien était-ce le dernier éclair précédant le dernier coup de foudre, le reflet du glaive de l'ange exterminateur planant sur les décombres de la nouvelle Ninive? Nous ne le savions pas; tout ce qu'il nous était facile de deviner, c'est qu'il nous restait, à nous, hommes de tradition monarchique, libres de tout engagement avec les funestes régimes du 2 décembre et du 4 septembre, deux grands devoirs à remplir, deux moyens de salut peut-être : lutter, combattre, parler, écrire, agir, nous tenir obstinément sur la brèche, donner l'exemple du travail à cette démagogie qui nous traite. d'oisifs et d'inutiles; mettre largement en pratique le laboremus de l'empereur Sévère;

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et, pour que notre tâche fùt plus féconde, remonter des effets aux causes, des oeuvres aux personnes, venger la vérité, la liberté, la justice, la morale, tant de fois offensées par les précurseurs et les continuateurs de nos désastres; les saisir au passage avant qu'ils dis

paraissent de la scène ou soient amnistiés par l'oubli; et, après les avoir remis en présence de leurs contradictions, de leurs sophismes, de leurs fautes, nous donner le droit de dire à ceux-là: « Comment, avec un tel dossier, osez-vous songer à revenir? » Et à ceux-ci : << Comment, avec un dossier pareil, avez-vous le courage de rester? »

En indiquant ce double devoir, il me semble que je caractérise l'auteur des Dialogues des vivants et des morts, et que je rends un premier hommage à son livre, dont le succès intéresse tous les amis de la bonne littérature et de la bonne politique. Combien de fois, sous le coup de ces rapides catastrophes qui nous frappaient sans relàche, dans ce grand naufrage où les passagers se sont faits trop souvent complices de la tempête, je me disais « Pour prévenir ces malheurs, qu'aurait-il fallu? » Et plus tard : « Pour les réparer, que faudrait-il? » — Et ma pensée allait chercher à travers l'espace l'homme de bien, le père de famille, le travailleur infatigable, qui a fait deux parts de son existence si active et si bien remplie : l'une au foyer domestique, aux chers objets de ses tendresses, à ce labeur journalier où les âmes

d'élite se retrempent et se fortifient; l'autre, à des études littéraires, acceptées et poursuivies, non pas comme mirages d'imagination. ou futiles contentements d'amour-propre, mais comme moyen de servir les nobles et saintes causes, de renseigner l'histoire, de protester contre l'erreur, de réfuter les préjugés et les engouements populaires. Je le voyais, dans ce demi-jour qu'il préfère au bruit et à l'éclat, recueillant ses souvenirs, compulsant les dates, retrouvant les visages sous les masques, opposant le passé de nos grands hommes à leurs fières tentatives pour tromper et gouverner le présent, profitant enfin de sa merveilleuse mémoire, de sa passion de vérité, de justesse et d'exactitude, pour remettre chacun à sa place, refaire d'après nature les portraits de fantaisie, obliger les acteurs de ces tristes drames ou de ces lugubres comédies à s'infliger à eux-mêmes d'accablants démentis, et montrer ce que nous ont coûté tour à tour la conquête sans frein, l'orgueil sans contrepoids, la déclamation sans idées, l'ambition sans vergogne, la vanité sans talent, l'éloquence sans vertu, l'esprit sans foi ni loi, l'ensemble de ces grandeurs factices, de ces vocations forcées, de ces appétits faméliques,

de ces gloires mensongères, de ces charlatanismes tapageurs qui commencent à Napoléon Bonaparte et finissent, en attendant mieux ou pire, au dictateur Gambetta.

Mais que dis-je ? L'auteur des Dialogues des vivants et des morts ressemble si peu à ses personnages, il diffère si absolument de nous tous, artistes et hommes de lettres, amoureux de panaches et de fanfares, en quête de louanges, préférant le vacarme au silence et plus ou moins imitateurs de l'illustre philosophe Victor Cousin, toujours prêt à fermer un livre ou à rejeter une page où il ne rencontrait pas de grand C, que je crains de lui déplaire en le nommant, en donnant un trop libre essor à mes ardentes sympathies, en parlant de lui plutôt que de son ouvrage, et de son ouvrage plutôt que de ses sujets, ses sujets, qui, comme l'Amour auquel ils ne ressemblent guères, ont été, sont ou seront encore nos maîtres.

Ce n'est pas la première fois que des écrivains ingénieux, mettant en présence la mort et la vie, s'accordent le malin plaisir de ressusciter quelques défunts et de tuer quelques vivants, pour les forcer de rétablir à leurs

dépens les vérités qu'ils ont méconnues. Que d'aveux dans ces dialogues! Que de leçons dans ces aveux! Quoi de plus piquant que ces récriminations réciproques où chacun dit son fait au voisin sans réussir à se justifier luimême? Lucien, on le sait, cet aïeul de nos libres-penseurs, beaucoup plus spirituel que les voltairiens, presque aussi spirituel que Voltaire, nous a donné les premiers modèles de cette fiction qui exige, hélas! si peu d'efforts pour se rapprocher de la réalité. La mort est si près de la vie, qu'on n'y change presque rien en leur demandant de se confondre. Parfois, en lisant le livre que je vous recommande aujourd'hui, j'en étais à ne plus savoir si tel ou tel de ces interlocuteurs était mort ou vivant. Je répétais tout bas

vivent-ils encore, ce grand dignitaire de l'Empire, ce président du Sénat, ce secrétaire intime de Louis-Bonaparte, ce procureur général du césarisme, greffé sur un royaliste de 1814, sur un libéral de 1820, sur un orléaniste de 1830, ce conteur sobre et charmant, à qui la Corse de Colomba, le Paris du Vase Etrusque, la Russie du faux Démétrius, ont fait plus d'honneur que les petits papiers de l'Impératrice, cet académicien sé

A*

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