Images de page
PDF
ePub

suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots; et je le serois, par cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi, sans doute, trop de graces à la fois; mais peut-être n'en est-ce pas trop pour VOTRE MAJESTÉ; et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse, la réponse de mon placet.

[ocr errors][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][ocr errors][merged small][merged small]

MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE, FLIPOTE.

MAD. PERNELLE. Allons, Flipote, allons; que d'eux je me délivre.
ELMIRE. Vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine à vous suivre.
MAD. PERNELLE. Laissez, ma bru, laissez; ne venez pas plus loin :
Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.

ELMIRE. De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.
Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite?

MAD. PERNELLE. C'est que je ne puis voir tout ce ménage ci,
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée:
Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée ;
On n'y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud '.
DORINE. Si...

MADAME PERNELLE.

Vous êtes, ma mie, une fille suivante,

'Le roi Pétaud est le chef que se choisissoient autrefois les mendiants réunis en corporation. Ce nom vient du latin peto, je demande. Ce roi n'ayant pas plus de pouvoir que ses sujets, on donne par extension le nom de cour du roi Pétaud à une maison où tout le monde commande. (B.)

Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente;
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.

DAMIS. Mais...

MAD. PERNELLE. Vous êtes un sot, en trois lettres, mon fils;
C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère;

Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement,
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
MARIANE. Je crois...

MAD. PERNELLE. Mon Dieu! sa sœur, vous faites la discrète,
Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette!
Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort ;
Et vous menez, sous chape, un train que je hais fort '.
ELMIRE. Mais, ma mère...

MAD. PERNELLE. Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre conduite, en tout, est tout-à-fait mauvaise;
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux;
Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière; et cet état me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.
CLEANTE. Mais, madame, après tout...

MAD. PERNELLE. Pour vous, monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous aime et vous révère;
Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux,

Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre

Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.
Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon humeur,

Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur.

DAMIS. Votre monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute... MAD. PERNELLE. C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute; Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux,

De le voir quereller par un fou comme vous.

'Mener un train sous chape ou sous cape, c'est-à-dire cacher ses mauvaises actions comme on cache sa tê:e sous une cape. Ce mot vient de caput, et il désigne une sorte de manteau qui se termine par un capuchon. Chape ne se dit plus que de certains vêtements ecclésiastiques, mais le mot cape se trouve dans plusieurs expressions proverbiales, comme rire sous cape, vendre sous cape, mener un train sous cape, n'avoir que la cape et l'épée. (A. M.)

DAMIS. Quoi! je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique;
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
Si ce beau monsieur-là n'y daigne consentir?
DORINE. S'il le faut écouter et croire à ses maximes,
On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes;
Car il contrôle. tout, ce critique zélé.

MAD. PERNELLE. Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé.
C'est au chemin du ciel qu'il prétend vous conduire :
Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire.
DAMIS. Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père, ni rien,
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien;
Je trahirois mon coeur de parler d'autre sorte.
Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte;
J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied-plat
Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.
DORINE. Certes, c'est une chose aussi qui scandalise,
De voir qu'un inconnu céans s'impatronise;

Qu'un gueux, qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers,
Et dont l'habit entier valoit bien six deniers,

En vienne jusque là, que de se méconnoître,

De contrarier tout, et de faire le maître.

MAD. PERNELLE. Eh! merci de ma vie! il en iroit bien mieux
Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.

DORINE. Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.
MAD. PERNELLE. Voyez la langue!

DORINE. A lui, non plus qu'à son Laurent,

Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant.

MAD. PERNELLE. J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être ;
Mais pour homme de bien je garantis le maître.

s ne lui voulez mal et ne le rebutez

Vous r

Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités.

C'est contre le péché que son cœur se courrouce,

Et l'intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.

DORINE. Qui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
Ne sauroit-il souffrir qu'aucun hante céans?

En quoi blesse le ciel une visite honnête,

Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête 2

Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous?...

(Montrant Elmire.) Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
MAD. PERNELLE. Taisez-vous, et songcz aux choses que vous dites.
Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites;
Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien;
Mais enfin, on en parle, et cela n'est pas bien.

CLEANTE. Hé! voulez-vous, madame, empêcher qu'on ne cause?
Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose,

Si, pour les sots discours où l'on peut être mis,

Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.

Et quand même on pourroit se résoudre à le faire,
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
Contre la médisance il n'est point de rempart.
A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard;
Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
Et laissons aux causeurs une pleine licence.
DORINE. Daphné, notre voisine, et son petit époux,
Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire,
Sont toujours sur autrui les premiers à médire;
Ils ne manquent jamais de saisir promptement
L'apparente lueur du moindre attachement,
D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie:
Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs,
Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,
Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence,
Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
De ce blâme public dont ils sont trop chargés.

MAD. PERNELLE. Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire.
On sait qu'Oronte mène une vie exemplaire;
Tous ses soins vont au ciel; et j'ai su par des gens
Qu'elle condamne fort le train qui vient ceans.

DORINE. L'exemple est admirable, et cette dame est bonne!

Il est vrai qu'elle vit en anstère personne,

Mais l'âge dans son ame a mis ce zèle ardent,
Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant.
Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages,
Elle a fort bien joui de tous ses avantages:
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
Et du voile pompeux d'une haute sagesse
De ses attraits usés déguiser la foiblesse.
Ce sont là les retours des coquettes du temps:
Il leur est dur de voir déserter les galants.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
Ne voit d'autre recours que le métier de prude;
Et la sévérité de ces femmes de bien

Censure toute chose, et ne pardonne à rien;
Hautement d'un chacun elles blåment la vie,
Non point par charité, mais par un trait d'envie
Qui ne sauroit souffrir qu'une autre ait les plaisirs
Dont le penchant de l'âge a sevré leurs desirs.
MADAME PERNELLE, à Elmire.

Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire,
Ma bru. L'on est chez vous contrainte de se taire :
Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage
Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage;
Que le ciel au besoin l'a céans envoyé
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé;
Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
Ces visites, ces bals, ces conversations,
Sont du malin esprit toutes inventions,
Là jamais on n'entend de pieuses paroles;
Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles:
Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
Et l'on y sait médire et du tiers et du quart.
Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
De la confusion de telles assemblées :
Mille caquets divers s'y font en moins de rien ;
Et, comme l'autre jour un docteur dit fort bien,
C'est véritablement la tour de Babylone,

« PrécédentContinuer »