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SCÈNE III. ADRASTE, DEUX LAQUAIS, portant chacun un flambeau , HALI.

ADRASTE. Est-ce toi, Hali?

HALI. Et qui pourroit-ce etre que moi? A ces heures de nuit, hors vous et moi, monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir maintenant les rues.

ADRASTE. Aussi ne crois-je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son caur la peine que je sens. Car enfin, ce n'est rien d'avoir à combattre l'indifférence ou les rigueurs d'une beauté qu'on aime; on a toujours au moins le plaisir de la plainte, et la liberté des soupirs; mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler à ce qu'on adore, ne pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est pour lui plaire ou lui déplaire, c'est la plus fåcheuse, à mon gré, de toutes les inquiétudes, et c'est où me réduit l'incommode jaloux qui veille avec tant de souci sur ma charmante grecque, et ne fait pas un pas sans la trainer à ses côtés.

HALI. Mais il est, en amour, plusieurs façons de se parler; et il me semble, à moi, que vos yeux et les siens, depuis près de deux mois, se sont dit bien des choses.

ADRASTE. Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parlé des yeux; mais comment reconnoitre que, chacun de notre côté, nous ayons, comme il faut, expliqué ce langage? Et que sais-je, après tout, si elle entend bien tout ce que mes regards lui disent, et si les siens me disent ce que je crois parfois entendre?

HALI. Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manière.

ADRASTE. As-tu là tes musiciens?
HALI. Qui.

ADRASTE. Fais-les approcher. (Seul.) Je veux jusques au jour les faire ici chanter, et voir si leur musique n'obligera point cette belle à paroître à quelque fenêtre.

SCÈNE IV.

ADRASTE, HALI, MUSICIENS.
HALI. Les voici. Que chanteront-ils?
ADRASTE. Ce qu'ils jugeront de meilleur.

HALI. Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantèrent l'autre jour.

ADRASTE. Non. Ce n'est pas ce qu'il me faut.
HALI. Ah ! monsieur, c'est du beau bécarre.
ADRASTE. Que diantre veux-tu dire avec ton beau bécarre?

HALI. Monsieur, je tiens pour le bécarre. Vous savez que je m'y connois. Le bécarre me charme; hors du bécarre, point de salut en harmonie. Écoutez un peu ce trio.

ADRASTE. Non. Je veux quelque chose de tendre et de passionné, quelque chose qui m'entretienne dans une douce rêverie.

HALI. Je vois bien que vous êtes pour le bémol; mais il y a moyen de nous contenter l'un et l'autre. Il faut qu'ils vous chantent une certaine scène d'une petite comédie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux bergers amoureux, tout remplis de langueur, qui, sur bémol, viennent séparément faire leurs plaintes dans un bois, puis se découvrent l'un à l'autre la cruauté de leurs maîtresscs; et là-dessus vient un berger joyeux avec un bécarre admirable, qui se moque de leur foiblesse.

ADRASTE. J'y consens, Voyons ce que c'est.

HALI. Voici, tout juste, un lieu propre à servir de scène; et voilà deux flambeaux pour éclairer la comédie.

ADRASTE. Place-toi derrière ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera dedans, je fasse cacher les lumières.

FRAGMENT DE COMÉDIE, Chanté et accompagné par les musiciens qu' Hali a amenés.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILÈNE, TIRCIS.
PREMIER MUSICIEN, représentant Philène.
Si du triste récit de mon inquiétude,
Je trouble le repos de votre solitude,

Rochers, ne soyez point fâchés :
- Quand vous saurez l'excès de mes peines secrètes,

Tout rochers que vous êtes,
Vous en serez touchés.

DEUXIÈME MUSICIEN, représentant Tircis.
Les oiseaux réjouis, dès que le jour s'avance,
Recommencent leurs chants dans ces vastes forêts ;

Et moi, j'y recommence
Meş soupirs languissants et mes tristes regrets.

Ah! mon cher Philène !

PHILÈNE.
Ah! mon cher Tircis!

TIRCIS.

Que je sens de peine!

PHILÈNE.
Que j'ai de soucis !

TIRCIS.

Toujours sourde à mes væux est l'ingrate Climène.

PHILÈNE.
Chloris n'a point pour moi de regards adoucis.

TOUS DEUX ENSEMBLE.
O loi trop inhumaine !
Amour, si tu ne peux les contraindre d'aimer,
Pourquoi leur laisses-tu le pouvoir de charmer ?

SCÈNE II.
PHILÈNE, TIRCIS, UN PATRE.
TROISIÈME MUSICIEN, représentant un påtre.
Pauvres amants, quelle erreur
D'adorer des inhumaines !
Jamais les ames bien saines
Ne se payent de rigueur;
Et les faveurs sont les chaînes
Qui doivent lier un cæur.
On voit cent belles ici
Auprès de qui je m'empresse;
A leur vouer ma tendresse
Je mets mon plus doux souci;
Mais lorsque l'on est tigresse,
Ma foi, je suis tigre aussi.

PHILÈNE ET TIRCIS, ensemble.
Heureux, hélas ! qui peut aimer ainsi!

HALI. Monsieur, je viens d'ouïr quelque bruit au-dedans.
ADRASTE. Qu'on se retire vite, et qu'on éteigne les flambeaux.

SCÈNE V.

DON PÈDRE, ADRASTE, HALI. DON PÈDRE, sortant de sa maison, en bonnet de nuit et en robe de chambre, avec une épée sous son bras. Il y a quelque temps que j'entends chanter à ma porte; et sans doute cela ne se fait pas pour rien. Il faut que, dans l'obscurité, je tâche à découvrir quelles geps ce peuvent êtrc.

ADRASTE. Hali!
HALI. Quoi ?
ADRASTE. N'entends-tu plus rien ?
HALI. Non.

(Don Pèdre est derrière eux, qui les écoute.) ADRASTE. Quoi! tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment à cette aimable Grecque! et ce jaloux maudit, ce traitre de Sicilien, me fermera toujours tout accès auprès d'elle!

HALI. Je voudrois de bon coeur que le diable l'eût emporté, pour la fatigue qu'il nous donne, le fåcheux, le bourreau qu'il est. Ah! si nous le tenions ici, que je prendrois de joie à venger, sur son dos, tous les pas inutiles que sa jalousie nous fait faire!

ADRASTE. Si faut-il bien pourtant trouver quelque moyen, quelque invention, quelque ruse, pour attraper notre brutal. J'y suis trop engagé pour en avoir le démenti; et quand j'y devrois employer...

HALI. Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est ouverte; et, si vous le voulez, j'entrerai doucement pour découvrir d'où cela vient.

(Don Pedre se retire sur sa porte.) ADRASTE. Oui, fais ; mais sans faire de bruit. Je ne m'éloigne pas de toi. Plůl au ciel que ce fût la charmante Isidore ?

DON PÈDRE, donnant un soufflet à Hali. Qui va là?
HALI, rendant le soufflet à don Pèdre. Ami.

DON PÈDRE. Holà ! Francisque, Dominique, Simon, Martin, Pierre, Thomas, Georges, Charles, Barthélemy. Allons, promptement, mon épée, ma rondache, ma halebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils. Vite, dépêchez. Allons, tue, point de quartier!

SCÈNE VI.

ADRASTE, HALI. ADRASTE. Je n'entends remuer personne. Hali ! Hali! HALI, caché dans un coin. Monsieur. ADRASTE. Où donc te caches-tu ? HALI. Ces gens sont-ils sortis ? ADRASTE. Non. Personne ne bouge. HALI, sortant d'où il étoit caché. S'ils viennent ils seront frottés.

ADRASTE. Quoi! tous nos soins sont donc inutiles ! Et toujours ce fâcheux jaloux se moquera de nos desseins !

HALI. Non. Le courroux du point d'honneur me prend : il ne sera pas dit qu'on triomphe de mon adresse; ma qualité de fourbe s'indigne de tous ces obstacles, et je prétends faire éclater les talents que j'ai cus du ciel.

ADRASTE. Je voudrois seulement que, par quelque moyen, par un billet, par quelque bouche, elle fût avertie des sentiments qu'on a pour elle, et savoir les siens là-dessus. Après, on peut trouver facilement les moyens...

DALI. Laissez-moi faire seulement. J'en essaieraitant de toutes les manières, que quelque chose enfin nous pourra réussir. Allons, le jour paroit; je vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que notre jaloux sorte.

SCÈNE VII.

DON PEDRE, ISIDORE. IŠIDORE. Je ne sais pas quel plaisir vous prencž à me réveiller si matin. Cela s'ajuste asscz mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris de me faire peindre aujourd'hui; et ce n'est guère pour avoir le teint frais et les yeux brillants que se lever ainsi dès la pointe

du jour

DON PÈDRE. J'ai une affaire qui m'oblige à sortir à l'heure qu'il est.

ISIDORE. Mais l'affaire que vous avez eût bien pu se passer, je crois, de ma présence; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goûter les douceurs du sommeil du matin.

DON PÈDRE. Oui. Mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est pas mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants; et cette nuit encore on est venu chanter sous nos fenêtres.

ISIDORE. Il est vrai. La musique en étoit admirable.
DON PÈDRE. C'étoit pour vous cela se faisoit?
ISIDORE. Je le veux croire aussi, puisque vous le dites.
DON PÈDRE. Vous savez qui étoit celui qui donnoit cette sérénade?
ISIDORE. Non pas; mais, qui que ce puisse être, je lui suis obligée.
DON PÈDRE. Obligée?
ISIDORE. Sans doute, puisqu'il a cherché à me divertir.
DON PÈDRE. Vous trouvez donc bon qu'il vous aime?
ISIDORE. Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant.

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