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même tras ( ) pour verre, foire, trois. » Mais elle paraît néanmoins avoir déjà perdu beaucoup de son influence, et ne se limiter plus qu'à un petit nombre de mots. Il est facile de suivre cette prononciation à la trace pendant le XVII° et le XVIII° siècles; c'est ce que je me propose de faire dans le chapitre suivant. REMARQUE V. — Dans un petit nombre de mots, la plupart commençant par poi, si cette syllabe n'est pas elle-même suivie d'une syllabe muette, oi se prononce 0. Ainsi poisson, poison, poignard, poitrail, poirier, tesmoigner, voisin, etc. sonneront très souvent posson, pozon, pognard, potrail, porier, tesmogner, vozin, etc. Cf. avec la Possonière, station du chemin de fer d'Angers à Nantes; avec l'orthographe pongnard : « L'ung d'iceulx lui dona un coup de pongnard » (Jeh. Bouch., fol. XLVIl, verso.) et avec porasine en cette phrase de Pantagruel (IV. 13) : « Jectoient pleines poignées de porasine. » (poix résine.)— De Boisrenard, nom d'une · famille connue du Blaisois, ne se prononce jamais autrement que de Borrenard. M. Génin prétend (Variat. p. 162.) que le son oin est d'invention moderne, et que tout le moyen âge a prononcé oin par on, oigne par ogne. - 1° OIN a évidemment sonné on-oun. Les exemples en sont nombreux; M. Génin en cite quelques-uns, mais est-ce à dire que oin n'a jamais sonné comme aujourd'hui dans les mots loing, soing, besoing, et autres semblables ? Je n'oserais le prétendre, comme le fait l'illustre étymologiste, en présence des exemples suivants :

Et les delaissez en ce soing ;
Car onc fromages de gaaing
Ne se cuit mieux qu'ils se cuiront.
(Rom. de la R., vs. 7911.)
Colperent les piez e les puinz. (Rois, p. 135.)

(l) C'est sans doute de cette époque que vient la forme je vas pr je vois-je voas-je vais.

Faut y adviser près et loing

Et à nostre oust avoir le soing

Ny ne fault avoir le cœur vain.
(M. du S. d'Orl. vs. 73.)

2° OIGNE a eu trois prononciations différentes au moyen âge, éne, ouéne et oune. Le son éne correspond à la représentation normande de oi par ei, le son ouéne à la prononciation bourguignonne et picarde de oi en oué, le son oune à la forme normande on pour oing. C'est ainsi que tesmoing, peut-être sous la forme tesmeing (dont je ne trouve pas d'exemples), a donné témégne; prononcé tesmouaing, tesmouégne; prononcé tesmoug-tesmoung, tesmougne. Le g ne sonnait pas. Ex. :

ÈNE : Le livre Ovide ou il ensegne
Comment cascuns s'amour tesmegne.
(M. de Fr., I, p. 66.)
OUÉNE : Comme Valérius tesmoigne,
Ne peut nul aimer qu'il ne preigne.
(Rom. de la R., vs. 9102.)
OUNE : Fors de sa tiere adont s'eslogne,
Et vint kacier en la vicougne.
(Ph. Mouskes, vs. 2082.)
De cui la scriture tesmonget.
(Mor. s. Job, p. 443. V. Introd. aux 4 livr. des Rois,
p. 127.)

Au XVI° siècle on prononçait encore tesmouène : « quelques nouveaux temoenent. » (Peletier.) (")

M. Génin se trompe quand il affirme (Variat. p. 161.) que le XVII° siècle figurait l'i dans les trois verbes grogner, éloigner, témoigner, et ne le prononçait dans aucun. La prononciation de l'oi devant gn était alors très controversée. Ménage veut qu'on dise

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témoigner, éloigner; Sarrasin est pour élogner, et le P. Chifflet dit en propres termes :

« L'o doit sonner clairement, presque comme s'il était seul dans besoigne, éloigner, etc. Exceptez-en témoigner et joigne, ainsi que ses composés, ou l'i se prononce comme l'è ouvert. »

Le XVIII° siècle supprima l'i de oi dans un certain nombre de mots où il ne se prononçait pas. Il le conserva dans éloigner, qui se prononça dès lors exclusivement éloègner. « Oi, dit Chambaud sans signaler d'exception, sonne devant g et n, témoigner, joindre. »

CHAPITRE VIII.

Etude sur les causes de quelques erreurs
à propos du son OI.

Je me propose de combattre quatre erreurs qu'un savant de nos jours a accréditées, et appuyées de l'autorité de son nom; la première, c'est que la diphthongue normande ei soit antérieure à la diphthongue picarde et bourguignonne oi; la seconde, que oi ou oy se soient jamais prononcés ai pendant le moyen âge ; la troisième, que la rime en oi, ois, oit, plus rare dans les grands poètes du XVII° siècle, fut alors certainement vicieuse; (o) la quatrième, que « cette rime qui faisait déjà disparate au XVII° siècle, se soit maintenue au XVIII°. »

(!) Voir Traité de Versification française, p. 339, 340 et suiv.

$ l. — Que EI n'est point antérieur à OI.

Bien que l'auteur du Traité de Versif. franç. ne prétende pas en propres termes que oi soit antérieur a ai, comme forme d'écriture, il est impossible de nier qu'il le considère comme antérieur pour la prononciation. « Nos plus anciens textes, dit-il, (") présentent presque toujours ei à la place de oi, » et plus loin : (*) « Primiti' vement oy avait le son de ay. »

Il est vrai qu'un grand nombre d'anciens textes, par exemple, la Chanson de Roland, la Chronique des ducs de Normandie, le Roman de Rou, présentent presque toujours ei à la place de oi. Mais il ne suffit pas de citer des textes anciens; il faut citer des textes de provenance diverse, et tous ceux que l'auteur met en avant sont Normands. Or il n'est pas douteux et personne ne conteste que la Normandie ait professé et témoigne encore de nos jours pour le son ei un culte tout particulier. Je trouve dans Burguy (I. p.25.)une réponse qui me semble péremptoire aux opinions du savant philologue : « D'où nous vient, dit-il, la diphthongue oi inconnue aux autres langues romanes? L'attribuera-t-on à l'influence celto-belge? Oi répond en effet au gallois wy qui s'emploie également pour e long et a latin, que nous traduisons par oi; de plus la diphthongue oi a été prédominante au nord de la France, au sud de la Belgique, et un peu plus tard dans la Bourgogne proprement dite, contrées habitées par les Celtes Belges. Je crois néanmoins qu'il ne faut pas chercher une origine étrangère à la diphthongue oi; elle est aussi organique que les autres. Je n'accorde pas, comme on le fait ordinairement, une plus haute ancienneté à l'ei qu'à l'oi, en ce sens que ei aurait été d'abord employé pour oi, où l'on trouve aujourd'hui ce dernier. Ni le chant d'Eula

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lie, ni le fragment de Valenciennes, etc. ne nous permettent de tirer une telle conclusion, parce qu'on ignore par qui et où ont été écrits les manuscrits qui nous sont parvenus. Les monuments postérieurs, chartes, romans, nous montrent partout l'oi et l'ei en parfait accord avec la vocalisation de la province à laquelle ces monumens doivent être rapportés. »

J'ajouterai que deux des plus anciens monuments de la langue française, le Livre des Rois et le Livre de Job, le premier en dialecte Normand, le second en dialecte Bourguignon, tous deux écrits dans la seconde moitié du XII° siècle, confirment l'opinion du grammairien. Dans l'un, c'est l'ei, dans l'autre, l'oi qui domine. Fallot ne s'y est pas trompé : « Le langage Normand, dit-il, écrivait en ei ou simplement en e la syllabe oi française, substituant ainsi des formes grêles et tenues aux syllabes pleines et sonores des autres dialectes. » (G. Fallot, Rech. p. 25.) On peut voir dans le Traité de Versif. fr. de nombreux exemples d'orthographe et de prononciation normandes; en voici un de prononciation bourguignonne tout aussi ancien :

« Quar la cremmors, cui je cremmoi, moi est venue, et ce que je redotoi, moi est chaüt. (M. s. J. p. 471.)

Je pourrais en citer mille autres pris, et dans le Livre de Job, écrit, comme je l'ai dit, dans la seconde moitié du XII° siècle, et dans les sermons de S'-Bernard, dont la copie, qui date du XIII° siècle, a été faite très scrupuleusement, au témoignage de M. Leroux de Lincy, sur une du XII°.

Pourquoi n'abriterai-je pas mon opinion sous l'autorité du savant Est. Pasquier, qui écrivait à Ramus : « Nous avons une diphthongue oy qui est née avec nous, ou qui par une possession immémoriale s'est tournée en nature, diphthongue dès pieça reconnue estre nostre par les estrangers, etc. »

Il me semble suffisamment démontré que l'oi bourguignon est aussi ancien que l'ei normand.

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