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S II. — OI-OY ne s'est jamais au moyen âge prononcé AI-EI.

D'après l'auteur du Traité de Versif. fr., la bivocale oi aurait sonné ai jusque vers la première moitié du XVI° siècle. Qu'est-ce qui le prouve? Quoi! parce que vous trouvez bourgeois, croix, courtois rimant avec je fais dans Christine de Pisan; Seine et royne, aise et poyse, sait et cessoit dans Villon; hayes et monnoies, paresse et nostre paroisse dans Coquillart; françoise, courtoise, framboise, Amboise, rimant avec aise dans Cretin; roide et reméde dans Marot, tous auteurs qui n'étaient pas Normands, vous en concluez qu'on prononçait bourgeais, craix, courtais, frambaise, Ambaise, etc., pendant tout le moyen âge ! (p. 343 et 344.) Et un éditeur d'un Recueil de Farces, Sotties et Moralités du XV° siècle, adoptant les mêmes idées, n'a pas hésité, à propos de ces vers du nouveau Patelin : De même vous fais assavoir Qu'il y a deux ou trois bourgeoises De mesme qui seront bien ayses, etc.

à mettre en note : « Cette rime prouve qu'on prononçait alors

bourgeaises, comme on prononce maintenant françaises. » Je m'inscris en faux contre ces assertions. C'est absolument

comme si, à propos de ces vers d'un poète moderne :

Adieu, pleurez-moy sans me plaindre ;
Je meurs en tout espoir, et sur de vous rejoindre.
(V. de Laprade, Pernette.) (o)

un commentateur venait dire à son public dans 400 ans d'ici : « Cette rime prouve qu'en l'an de grâce 1868 on prononçait rejaindre, de même qu'aujourd'hui en 2268 nous prononçons plaindre. »

(1) Cf. ibid. saintes, jointes; et Cl. Marot, Ps. LXVI. B. joindre, estreindre : LXVIII. B. jointes, sainctes.

J'ai prouvé par des citations authentiques que oi-oué remontait aux plus anciens temps de notre langue, et j'ai appuyé mon sentiment d'une manière irréfutable, si je ne m'abuse, des opinions de Burguy et de Fallot, qui sont aussi celles de M. Leroux de Lincy. Je vais lui donner une nouvelle force à l'aide des assertions même de l'auteur que je combats.

« On n'a jamais prononcé gloire, mémoire, dit-il (p. 353.), avec le son ai, glaire, mémaire. » Je me demande alors comment le savant bibliothécaire lirait les vers suivans :

Anneaux, robes, IX ou dix paires.
Ce morceau cy m'est trop aigret.
Moult se passe tost vainne gloire ;
Femme en ses saulx meurt à regret.
(D" Mac. des femmes.)

Lira-t-il à la moderne père, gloare? Il n'y a plus de rime; il n'y pas même d'assonance. Dira-t-il poires ? Impossible, puisqu'il a déclaré (p. 343) que « pendant le XV° siècle, oi continue à se prononcer ai. » Glaire ? mais « on n'a jamais, écrit-il avec raison, prononcé gloire avec le son ai, glaire. » Qu'il lise avec la prononciation bourguignonne oué ou ouè, peu m'importe, et la rime y est :

Anneaux, robes, lX ou dix paires...
Moult se passe tot vainne glouère. (!)

Et tout est expliqué, toutes les difficultés sont levées. Pourquoi voyons-nous si souvent la dipthongue oi notée oe, non pas seulement au XVI° siècle, mais dès le XIII", sinon parce que, excepté dans le dialecte normand, on la prononçait ainsi? Ex. :

Roé — roi; soé — soi; asavoer — asavoir; poent — point; arroet — auroit; (Lettr. de Rois, vol. I. p. 133. a. 1260.)

Aussi ces beaux dorez tressouers,
Et ces riches dorez sermouers. (Rom. de la R. vs. 9730.)

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Alors il n'y a plus de fausses rimes; on peut affirmer qu'il n'y en eut que très rarement, qu'il n'y en eut peut-être même jamais à une époque où l'on était préoccupé de rimer, non aux yeux, mais à l'oreille. Je fais rime avec courtois, prononcé côurtouais ; Seine avec rôueine ; aise avec pouaise, scet avec cessouet; bourgeouaise dans le nouveau Pathelin avec aise, etc. Et faut-il s'étonner maintenant que Sibilet ait autorisé les poètes à faire rimer estre avec cognoistre prononcé connöuestre ? (o)

Ainsi oi n'a point sonné ei pendant le moyen âge. Oi-oué était la diphthongue picarde et bourguignonne et par suite française, comme ei fut la diphthongue normande.

S III. — Qu'il est faux d'affirmer d'une manière générale que la rime en OI, plus rare dans les grands poètes du XVII° siècle, fut alors certainement vicieuse.

« Il ne peut, dit l'auteur du Traité de Versis. fr. (p. 347.), y avoir aucun doute à cet égard; c'est une erreur de croire que ces rimes étaient bonnes du temps de Boileau et de Racine. » C'est ce que je vais examiner.

Je ne parlerai pas de la rime de françois avec lois, fois, exploits, bourgeois, si commune dans tous les poètes, même les plus sévères, du XVII° siècle. Tout le monde sait, et Régnier-Desmarais nous l'apprend dans sa grammaire (p. 42 et suiv.), que l'on disait Français dans le langage commun et François, dans un langage plus relevé.Je le cite ici textuellement, afin que l'on comprenne bien qu'au XVII° siècle il y avait deux prononciations distinctes de la diphthongue oi, même dans le même mot : « Il y a des mots de nation dont la dernière syllabe au masculin, et la pénultième au

(1) V. Traité de Versif. fr., p. 345.

féminin se prononcent ordinairement par un e ouvert, comme un François, une Françoise, un Anglois, une Angloise, quoyque dans les vers ou dans un discours public ils reçoivent la prononciation de la règle générale, » qui était que la diphthongue oi sonnait ouè. Et c'était non seulement les noms de nation, qui se prononçaientainsi, mais encore un certain nombre d'autres mots, comme l'atteste le passage suivant : « Généralement l'o et l'y, l'o et l'i, assemblez dans une mesme syllabe se prononcent comme une diphthongue, où l'on entend en même temps le son d'un o, et celui d'un è ouvert. Mais l'usage ordinaire de la prononciation excepte de cette règle les verbes croire, croistre, connoistre, paroistre, nettoyer et leurs dérivés; droit adjectif, froid et roide avec tous leurs dérivés; les trois personnes singulières du verbe estre au subjonctif, je sois, tu sois, il soit, et la personne plurielle du mesme temps, ils sôient; et enfin la dernière syllabe de tous les imparfaits des verbes dans les personnes singulières, comme j'estois, je serois, etc. et dans les troisièmes personnes plurielles, comme ils estoient, ils seroient, etc. où l'e et l'n perdent leur son. » (p. 45.) Eh bien! tous ces mots, adjectifs ou substantifs rimant avec des imparfaits en ôit, et qui vous offusquent comme fausses rimes, lisez-les conformément aux règles que je viens de citer, drette, adrette, frède, étrette, à la Normande, ou drouéte, adrouéte, frouéde, étroéte, à la Bourguignonne, et de fausses rimes, il n'y en a plus. Maladroit-maladret ou maladrouet rime avec perdroit-perdrouet; endroit-endret ou endrouet avec surprendroit-surprendret ou surprendrouet; froid-fred ou froued avec observoit-observet ou observouet. Souvent même dans la plupart des éditions antérieures à 1660, et aussi dans quelques éditions postérieures, l'orthographe de ces mots se trouve d'accord avec la prononciation. J'ai déjà cité l'exemple suivant de J. de Montlyard, poète du XVI° siècle :

Eschappé du filet qui d'une attache estrette
Les tenoyt enserrez, chascun fait sa retraite,

En voici de nouveaux puisés dans les auteurs même du XVII° siècle : Sur un sceptre d'ivoire il repose sa drette Qui donne à son maintien une beauté secréte. (S'-Garde, Ch. Martel, ch. IV.) Une tête de barbe avec l'étoile nette, L'encolure d'un cygne, effilée et bien drette. (Molière, les Fâcheux, acte Il. sc. 7.) Damoiselle belette au corps long et fluet Entra dans un grenier par un trou fort étreit. (Lafontaine, IlI, 17, éd. de 1678.) Voyez-vous ces cases etrètes? Je me suis proposé d'en faire vos retraites. (Id. IlI. 8, éd. de 1678.) L'édition de 1668 écrit étraites : « Peut-être prononçait-on ainsi, » met en note M. Walkenaer. S'il avait ouvert Richelet, il eut effacé peut-être. « Etroit, étroite, dit Richelet, prononcez étret, étrette. » Evidemment, si l'on veut appliquer à la langue du XVII° siècle la prononciation actuelle, drouate, étrouate, la rime sera fausse. Mais si vous vous refusez absolument à lire drète, étrète, prononcez drouète, étrouète et la rime y sera encore; et c'est ainsi, c'est-à-dire en ouè que je lirais ces deux vers de Racine, lesquels on a accusés d'être faux de rime (!).

Tenez, voilà le cas qu'on fait de votre exploit. (explouet.)
— Comment, c'est un exploit que ma fille lisoit, (lisait
ou lisouet.)

Je n'hésiterais pas à dire lisouet, comme on prononçait encore au Palais à cette époque. Les Plaideurs sont de 1668; or voici ce que je lis dans une grammaire imprimée pour la première fois en 1659 et dont la dixième et dernière édition fut publiée en 1697 : « Plusieurs grammairiens sont trop rigoureux en leurs censures,

(l) Traité de Versif. fr., p. 348.

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