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condamnant trop hardiment l'une des prononciations de deux qui sont également bonnes, ou du moins toutes deux recevables. Par exemple, il est plus doux et plus commun entre les bien disans de prononcer : Je parlais. Toutefois ce n'est pas une faute de dire : Je parlois, puisqu'à Paris, dans le barreau, et dans les chaires des prédicateurs, il y a beaucoup de langues éloquentes qui ne refuyent pas cette prononciation. » (L. Chifflet, p. 178. Cf. p. 200.)

Nos grands poètes se sont toujours montrés sur la rime d'un scrupule et d'une sévérité beaucoup plus grands qu'on ne le croit généralement.

Racine, pour ne citer qu'un exemple, était à cet égard d'une rigueur inouïe. Il avait mis dans la première édition d'Andromaque :

Lassé de ses trompeurs altraits,
Au lieu de l'enlever, Seigneur, je la fuirais.
(Acte III, sc. 1.)

Fuirais, c'était contraire à l'orthographe usuelle. Tout le siècle de Louis XIV a écrit fuirois, mais fuirois ne rimait pas aux yeux. « Autrefois, dit Vaugelas, on laissait aux poètes la liberté de rimer les imparfaits qui se prononcent en ais, comme je voulois avec des mots qui se prononcent en ois, comme voix. Présentement ces sortes de rimes ne sont plus permises : Musas colimus severiores. » Que fit Racine ? Pour rimer à la fois et à l'oreille et à l'œil, il réforma ainsi son vers :

Lassé de ses trompeurs attraits, Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais. Et l'on accuserait un poète aussi scrupuleux de rimer à faux ! Est-il bien utile maintenant de justifier ces deux vers de Corneille : Vous me parlez en vain de ce que je connoi ;

Je vous ai vu combattre et commander sous moi.
(Le Cid, acte I, sc. 4.)

On disait en 1636 je connais et mieux je connois, comme nous venons de voir que l'on prononçait, même en 1666, il parlait, et il parloit. Ni le Trésor de Nicot, ni le Dictionn. de Richelet, qui signale toujours les prononciations en désaccord avec l'orthographe, ne font mention de la prononciation connaître. Et d'ailleurs la note de Voltaire sur ce vers ne suffit-elle pas : « On prononçait alors connoi, comme on l'écrivait. » (")

$ IV. Qu'au XVIII siècle, la rime en OIS, telle que l'ont employée nos poètes, n'était pas plus fausse qu'au XVII°.

« On aurait pu croire, dit l'auteur du Traité de Versif. (p. 349), qu'une rime, qui faisait déjà disparate au XVII° siècle, ne se serait pas maintenue au XVIII°. Cependant, elle y reparaît encore quelquefois. » Et il cite François rimant avec exploits, endroit avec écrivoit, froid avec croiroit dans Rousseau, François et lois, anchois et Polonois dans Chaulieu, François (nom de saint) et Charolois dans Voltaire, cloître et connoître dans Gresset. Le XVIII° siècle hérita de la prononciation du XVII°, et Francouès, endret ou endrouet, fred ou froued, Polonouès, Charolouès, conservèrent leur droit de cité. Quant à connoître, que l'on prononçait alors connaître, il rime avec cloître, qui sonnait non pas clouâtre, mais clouêtre. Sibilet ne dit-il pas positivement qu'on peut rimer être avec cognoistre? (o) FRANSOUÈS. — Oui, l'on prononçait encore ainsi à l'Académie, même en 1733. En voici la preuve : « M. l'abbé R... dit que l'usage approuve presque également qu'on prononce la dernière

(l) Théâtre de P. Corneille avec Commentaires, 3 vol. in-8°, l764, tom. 1., p. 188, Note.

(2) V. Traité de Versif. fr., p. 345.

silabe du mot François (Gallus), et la première de croire, en fesant entendre en même temps l'o et l'i, ou comme l'è ouvert. Un Suisse me demandait à propos de cet endroit-là, si l'on prononce cro-ire et Franso-is comme Simois, ne voyant pas que le mot même temps désigne là le seul son de l'è ouvert du mot francès, ou français, au cas qu'on ne voulut pas prononcer l'o et l'i, c'est-à-dire francoès. Bien des gens au reste sont surpris d'entendre lire et prononcer fransoais, au lieu de français, dans l'Académie même par de beaus esprits qui n'oseroient prononcer ainsi dans le monde le plus poli en fait de langage. » (Biblioth. des Enf., 1733.) FRED, ENDRET, CRAITRE. — Quant à ces mots, et surtout à craître, (o) que l'on a reproché si sévèrement à Voltaire d'avoir exhumé, ils se sont prononcés ainsi jusqu'à la fin du XVIII° siècle.

Oi sounds like ai or é open in verbs ending in oître as connoître, CRoiTRE, paroître, etc. in monnoie, foible, roide. There are several well bred people in France, who always make this sillable an improper diphthong 1" in droit (right), froid, and other derivatives; 2° in avoine, harnois, étroit, netoyer and noyer (drown), which they pronounce drait, fraid, avaine, etc. » (Porny, 1783.)

Ainsi il est avéré que tandis que droit, froid et leurs composés avaient deux prononciations, l'une en oué, l'autre en ai, croître n'en avait qu'une seule, craître. Voltaire n'a point eu à l'exhumer. NoMs DE PEUPLE, CHARoLoIs, PoLoNoIs, ETC. — L'abbé de Chaulieu, qui a commis le crime de faire rimer Polonois (o) avec

(l) « Voltaire ose encore se servir de la même rime, et pour la faire passer, il exhume l'ancienne prononciation :

Quel parti prendre ! où suis-je et que dois-je étre ?

Sur quel terrain puis-je espérer de craître ? » (Tr. de Versif. fr., p. 351.) (2) Ne serait-ce pas plutôt Boulonnois que Polonois :

Ce seigneur courtois,

Qui, toujours entouré d'anchois,

D'un grand fromage Boulonnois

Faisait une chaise percée.

(Chaulieu, épître au duc de Nevers, pag. 95, édition d'Amsterdam, 1733.)

anchois, mourut en 1720. Or nous venons de voir qu'en 1733 on prononçait encore Fransoais même à l'Académie. N'est-il pas bien probable que dans le langage relevé on prononçât aussi Anglois,

Polonois, etc. ?

Voici les noms de peuple et de pays qui en 1783, d'après une grammaire du temps, sonnaient en oi :

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On voit qu'à l'exception de Maltois et de Japonois, ces noms sont les mêmes qu'aujourd'hui. Voici ceux qui en 1775, d'après L. Chambaud, sonnaient encore

en oi :
Bavarois
Danois
Hongrois
Liégeois
Cretois
Japonois
Iroquois
Maroquois
Albigeois
Rochelois
Remois
Gatinois
Angoumois
Rhetelois

Hibernois
Vaudois
Malthois
Comtois
Dunois
Vermandois
Bazadois
Chinois
Gaulois

· Carthaginois

Beaujolois
Champenois
Piémontois
Blésois

Suédois
Hessois
Génois
Aragonois
Navarrois
Modénois
Barrois
Crémonois
Artois
Valentinois
Nankois
Gantois
Condomois
Valois

Bourdelois Auxerrois Brussellois
Genevois Agenois

La liste des noms qui sonnent en oi est, comme on le voit, beaucoup plus longue en 1775 qu'en 1783, et elle le deviendrait davantage, à mesure que l'on remonterait plus avant vers le XVII° siècle. J'ai voulu montrer en la transcrivant que c'est progressivement, d'année en année, pour ainsi dire, que cette transformation d'oi en ai a eu lieu. Ainsi pour revenir à Charolais, bien qu'il sonnât comme aujourd'hui en 1783 et en 1775, il est certain qu'à l'époque où Voltaire le faisait rimer avec François, c'était autorisé par la prononciation usuelle. J'en trouve la preuve dans cette note de Duclos à la Grammaire générale : « On a dit autrefois roine et reine, et de nos jours Charolois est devenu Charolais, harnois a fait harnès, etc. » Or ces lignes datent, si je ne me trompe, de 1756, et le quatrain galant que l'auteur du Traité de Versification met en cause, est de 1720 :

Frère Ange de Charolois,
Dis-nous par quelle aventure
Le cordon de So François
Sert à Vénus de ceinture ?

Voltaire, qui n'avait alors que 26 ans, se conformait à l'orthographe et à la prononciation générales; ce ne fut que plus tard qu'il entreprit sa campagne pour la transformation d'oi en ai.

Les deux auteurs, dont j'ai tiré les noms de peuple et de pays que je viens d'énumérer, ont oublié le mot Marseillois. Je ne veux pas dire qu'ils n'en aient point omis d'autres, mais je m'attache à celui-là de préférence, parce qu'il m'offre l'occasion de raconter une anecdote, qui prouve avec quelle lente progression ces noms en ois se sont insensiblement transformés, On y verra de plus que ces transformations ne se sont pas produites si loin de nous, qu'on se le pourrait trop facilement imaginer; et l'on en conclura peutêtre que, de même qu'une langue, si parfaite qu'on la suppose,

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