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soer et surtout moelle (o). On n'oserait dire François ni Françoyse
sur peine d'être appelé pédant, mais il faut dire Francès et Fran-
cèse, comme Anglès et Anglèse; pareillement j'estès, je faisès,
je disès, j'allès, je venès pour j'estois, etc. » (H. Est., 1572.)
Et 12 ans plus tard Théodore de Bèze : « Oi a le son oai dans loi,
moi, foi; quelques-uns supprimant le son o prononcent seulement
ai, ainsi les Normands écrivent et prononcent fai pour soi et le
peuple parisien dit parlet, renet, allet, pour parloit, etc. Les imi-
tateurs de l'Italien prononcent de mesme Anglès, Francès, Ecossès
pour Anglois, etc. » On voit que Th. de Bèze n'est pas aussi
absolu dans son langage que Henri Estienne; il n'a point l'air de
considérer comme pédants les imitateurs de l'italien. Claude de
S'-Lien, qui écrivait en 1580, dit formellement : « Prononcez j'ai-
moé, j'alloé, moéne, toé, etc. »
Ainsi l'on peut dire que pendant le XVI° siècle les uns restent
fidèles à l'ancienne prononciation de la diphthongue oi; les autres,
se soumettant aux exigences de la mode, changent de prononciation
suivant ses caprices. J'ai dit la mode, et je ne me dédis pas :
« Chascun sçayt, écrit Peletier, qu'entre les François la prolation
change de temps en temps. » Mais chaque prolation laissait dans
le langage et dans l'orthographe des traces qu'il est facile de sur-
prendre encore de nos jours.
L'adversaire le plus fougueux du son ai attribué à la diphthon-
gue oi fut Estienne Pasquier. Avez-vous lu sa lettre à Ramus ?
Quelle ardeur, quelle énergie il déploie contre l'invasion de la
prononciation nouvelle ? Avec quelle ironie il se moque de ces
courtisans « aux mots douillets, qui vont couchant de telles paroles :

(1) Ce dernier mot a conservé cette orthographe. Il en est qui prononcent à tort moalc.
Du reste, il s'est également écrit moile jusqu'au milieu du XVIe siècle :
Je aide à tistre aux araignes leurs toilles...
De queles sont leurs substances et moiles.
(Les sept dames de rhétorique.)
Pasquier écrit encore moilon. (V. L. X. Lettre XI.)
Cf. avec boite et coiffe, écrits jusqu'à notre siècle boète, coëffe.

Reyne, allet, tenet, venet, menet, etc. Ni vous, ni moy, je m'asseure, ajoute-t-il avec résolution, ne prononcerons, et moins encore escrirons ces mots, ains demeurerons en nos anciens, qui sont forts : Royne, alloit, venoit, etc. » Pasquier pardonnait à Ramus d'employer oué pour ouè; on sent à la chaleur de ce passage qu'il lui eût gardé une rancune éternelle de donner dans la prononciation des Normands, des femmes, et des imitateurs de l'Italien. Et la prononciation d'oi en oua, que devenait-elle? Elle s'était réfugiée dans le peuple. Les grammairiens de cette époque paraissent en avoir complétement ignoré l'ancienneté. Ils la considéraient comme du dernier vulgaire, comme le comble du mauvais goût; et quand dans un de ces accès de mode, si fréquents au XVI° siècle, la cour elle-même se permet dans un petit nombre de mots d'adopter la prononciation en oua, H. Estienne ne peut s'empêcher de donner un libre cours à son indignation. « N'estes-vous pas. s'écrie-t-il, en s'adressant aux courtisans,

N'estes-vous pas de bien grands fous...
De dire pour trois mois troas moas
Pour je fay, vay, je foas, je voas? »

S'il s'en fut trouvé un parmi eux qui connût un peu la littérature du siècle précédent, il eût pu lui citer ces vers ou l'emploi du mot trois à la rime en indique assez la prononciation :

Au regard du fait de la guerre,
Souvent le plus fort ne l'a pas.
Quand les Françoys nous vindrent querre
Ils estoient dix contre trois,
Que nous amenyons le harnoys
Et les vivres devant Paris,
N'eussent pas le bon les Françoys
Auprès de Rouvray S'-Denys.
(M. du S. d'Orl. vs. 14045.)

Théod. de Bèze partage à ce sujet les idées de H. Estienne : « Une faute très grave des Parisiens, dit-il, c'est de prononcer voarre, foarre, troas et même tras, pour voirre, foire, trois. » Ainsi quatre prononciations de la diphthongue oi, savoir : oué, ouè, oua et ai-è ont régné au XVI° siècle avec des succès divers. Le XVII° n'en adopta que deux : ouè et è. Mais de même que nous avons vu dès la fin du XV° siècle le son ouè faire concurrence au son oué, de même nous voyons au XVII° le vieux son de l'e normand, c'est-à-dire é-ée, lutter contre la prédominance toujours croissante de l'è ouvert. Les uns s'obstinaient à dire, selon la vieille prononciation de J. Dubois, Francés, j'allés, ou même Francées, j'allée; les autres, à la mode d'Henri III et de Charles IX, Francès, j'allès. Que comprenait alors le domaine de la prononciation d'oi en è, non pas à la ville où, comme je l'ai déjà dit, toutes les prononciations avaient laissé des traces plus ou moins profondes, mais à la cour ? 1° Tous les imparfaits et conditionnels des verbes; 2° Un certain nombre de noms de peuple, parmi lesquels François, Anglois, Ecossois, etc. 3° Divers adjectifs et substantifs, tels que dret et ses composés, adret, fred, etret, rede, harnès ; 4° Les verbes connoître, paroître, croître, et leurs composés. Ce serait se tromper étrangement de croire que ces prononciations en è datent toutes de la fureur d'italianismes qui régna à la cour de Henri II, et contre laquelle s'éleva si énergiquement H. Estienne. Nous avons vu que Dubois est le premier qui dès 1531 ait signalé les imparfaits normands comme un modèle de beau langage. Palsgrave nous apprend qu'à cette époque Reine était déjà la prononciation la plus commune. Or ce ne fut que deux ans après que Catherine de Médicis épousa Henri II, et que l'influence ltalienne commença à se faire sentir. Je comprends que le strctto et le freddo des Italiens aient pu déterminer le fred et l'estret des courtisans; Francese, Inglese dans la bouche d'une reine florentine ont sans doute contribué au succès de Francès et d'Anglès auprès des femmes de la cour, quoique nous n'ayons pas attendu les Italiens pour former retrécir, et que ces mots étreit, freid, franceis, etc. soient aussi anciens que le dialecte normand lui-même; mais l'Italien destro, dritto ne saurait m'expliquer les formes dret, adret, encore moins rigido, spavento les formes raide, effrai. Il faut absolument pour se rendre compte de la transformation d'oi en ai au XVI° siècle admettre une autre influence que l'Italien, une influence antérieure, et pour moi je considère avant tout cette prédominance du son ai à cette époque, comme issu de la réaction du dialecte Normand contre le dialecte Bourguignon qui, au siècle précédent avait dominé presque exclusivement dans le dialecte de l'Ile-de-France. Je m'appesantis à dessein sur ce sujet, parce que je ne partage point l'opinion de M. Ed. Fournier qui attribue à Malherbe et à Corneille, poètes Normands, une part considérable dans la propagation du son ai-ci (o). Personne n'oserait contester leur influence sur les progrès de la langue; ils n'en eurent aucune, à mes yeux, sur la prononciation; ils la suivirent, sans la devancer jamais. C'est entre 1620 et 1630 que le son ai atteignit à la cour son apogée. Courval-Sonnet, qui écrivait en 1622, le constate en ces termes : Bref, que diray-je plus?Il faut dire il allet, Je crè, Francès, Anglès, il diset, il parlet.

Et Auvray, l'auteur du Banquet des Muses, écrivait en 1628, un an avant la représentation de Mélite :

Dire chouse pour chose et courtez pour courtois
Paresse pour paroisse, et Francez pour François

(1) V. Correspondant du 25 février 1867, p. 427. — Loin de donner dans les travers de cette prononciation, Corneille se sert constamment de la forme Bourguignonne, harnois, et non harnès, je connoi, et non je connais.

Faire du Simonnet à la porte du Louvre (o)
Sont les perfections dont aujourd'hui se couvre
La noblesse françoise, etc.

Ainsi, quoique déjà ancienne de 100 ans, cette prononciation, déchue de la vogue dont elle avait joui sous Henri III, était considérée alors comme une affectation ridicule, et particulière à la noblesse et aux courtisans. Néanmoins elle se répandit insensiblement dans le peuple. Les gardiens naturels du langage, la partie lettrée de la nation resta fidèle à la vieille langue, au vray son et énergie, selon l'expression de Pasquier, de la diphthongue oi ; et la chaire, le barreau, les parlements, et bientôt l'Académie résistèrent à toute espèce d'innovation. De l'obstination contagieuse des uns, de la résistance opiniâtre des autres naquit un double langage. Autour du foyer domestique, dans la conversation familière, on admit peu à peu le son ai. Parlait-on en public, c'était le son oi qu'on préférait. Racine et Boileau, causant entr'eux dans les jardins d'Auteuil, diront comme nous aujourd'hui : Je lisais des vers français. Transportez-les à l'Académie, où dès l'origine règne le respect de la tradition, ils vous diront d'une grande ouverture de bouche : Je lisoais des vers françoais. Jamais, même dans les genres les plus simples, on ne vit plus de différences de style et surtout de prononciation qu'au siècle de Louis XIV entre le langage de la conversation et le langage d'apparat.

Les excentricités de la cour sous Louis XIII n'auraient peutêtre pas réussi à faire passer la diphthongue ai dans tant de mots, d'où elle était jadis exclue en français, sans l'appui que leur prêtèrent et Vaugelas et les Précieuses, chez lesquelles plus d'une fois il alla chercher le mot d'ordre. Confinée à la cour, elle eût peutêtre fini par périr en laissant peu de traces dans la langue, mais adoptée par les Précieuses, par Vaugelas, « parce que, dit celui-ci,

(1) Voir sur le sens de cette expression : Faire du Simonnet l'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux du 10 février 1867, col. 8l.

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