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la diphthongue ai est incomparablement plus douce et plus délicate que l'autre, » elle descendit de la cour à la ville, passa des rangs ! de la noblesse au foyer du bourgeois, envahit tout ce que l'on appelait alors honnêtes gens, hormis les prêtres, l'Académie et les gens de robe, et pénétra enfin dans les dernières couches du peuple. C'est entre 1629, date de la première représentation de Mélite, et 1646, date de la première de Rodogune, qu'elle remporta cette victoire. Elle en abusa en véritable despote; elle poursuivit avec acharnement la diphthongue oi et la chassa d'un grand nombre de mots, « où elle faisait bonne figure. » — « Une infinité de gens, écrit Vaugelas, disent mains pour dire moins, et par conséquent néantmains; je dais, tu dais, il dait pour je dois, tu dois, il doit, ce qui est insupportable. Quelques-uns disent réage pour voyage, ce qui ne se peut souffrir, non plus que réaume pour royaume. » On le voit, c'est l'éternelle lutte du dialecte bourguignon et du normand se disputant la prédominance sur le français. Heureusement que le sentiment de la mesure était au XVII° siècle dans le langage comme dans la littérature une des qualités dominantes de l'esprit français. Une sorte de niveau entre les deux diphthongues finit par se rétablir. On répudia mains, je dais, véage, réaume et toutes ces expressions normandes qui faisaient moins « bonne figure » que les expressions rivales tirées du bourgignon. Les noms de peuple en ois, qui avaient reçu le son final ais dans le langage ordinaire, furent conservés avec la prononciation bourguignonne à l'Académie, dans la chaire, au barreau, en poésie :

Durant les premiers ans du Parnasse françois
Le caprice tout seul faisoit toutes les lois.
(Boileau, Art poét., ch. I.)

Et quant aux imparfaits et aux conditionnels, toujours écrits en oi, chacun les prononçait à sa guise, quoique le son ai y régnât plus communément :

| Et du foin que leur bouche au râtelier laissoit
De surcroît une mule encor se nourrissoit.
(Boileau, sat. X.)

Lisez ou bien laissait, nourrissait, comme aujourd'hui, ou bien laissouet, nourrissouet, comme on pouvait faire alors. Nous avons vu en effet qu'au témoignage du P. L. Chifflet « bien des gens ne refuyoient pas cette prononciation, » et j'invoquerai encore à l'appui de monassertion ce passage du Dictionn. Universel de Trévoux, qui, publié en 1704, prouve que le son ouè, dans les syllabes finales des imparfaits et probablement aussi des conditionnels, n'avait point encore, même à cette époque, complétement disparu : « Oi se prononce très souvent comme ai a l'imparfait de l'indicatif : je faisais pour je faisois. »

Quant aux autres mots, tels que froid, étroit, droit, maladroit, etc. on peut en suivre pas à pas la prononciation jusqu'à la fin du XVIII° siècle. Je laisse parler mes auteurs :

1° VAUGELAS, 1647 : « Dans toutes les monosyllabes on doit prononcer oi et non ai, excepté froid, droit, je crois, qu'il soit, qu'ils soient que l'on prononce fraid, drait, je crais, qu'il sait, qu'ils saient. — On prononce également oi dans les polysyllabes, excepté dans craire, accraire, créance, craistre, accraistre, connaistre, paraistre, etc. pour croire, croyance, etc. -

2" REMARQUEs DE PATRU sUR CELLEs DE VAUGELAS, 1647 : « 1° Croit, droit, pour jus en toutes façons se prononce avec l'oi; droit pour rectus avec ai; droit ou droite pour dextrum et dextera se prononce ai, le côté drait, la main draite. Croire et accroire se prononcent oi et ai, mais en parlant en public effroyer, effroye se prononce effraier, effraye. Effroy se prononce en oi; quelques-uns néanmoins le prononcent ai, mais mal.

3o CHIFFLET, EssAY D'UNE PARFAITE GRAMMAIRE, 1659. « Aux prétérits imparfais terminés en ois, je parlois, tu parlerois, etc. ois se prononce de meilleure grâce et avec plus de douceur en è ouvert, ou, qui est le mesme, en ai, je parlais, tu parlerais, etc. quoy qu'à la rigueur on ne condamne pas pour une faute de les prononcer en oi. Les étrangers ont tort de dire que cette prononciation est une nouveauté, car il y a plus de quarante ans que je l'ai veue dans le commun usage. Il est vray qu'on luy a long-temps résisté comme à une mollesse affectée de langage efféminé, mais enfin elle a gagné le dessus. La même prononciation de l'oi en ai est aussi fort ancienne en connoître, paroître, droit, adroit, endroit, estoit, etc. Toutefois droit, quand il est substantif, se prononce oi, par exemple : Je soutiens son droit; j'ay droit et vous avez tort. De plus les noms des nations se prononcent plus élégamment en ai, comme Français, Portugais, Anglais, etc. excepté Génois, Suédois, Liégeois. Plusieurs associent aux ai, craire, craître, fret, sait, pour croire, croître, froid, étoit et soient du verbe estre. On laisse encore passer faible et courtais, mais véage, réaume, mains, neanmains, vecy, vela, je dais, tu dais, il dait ne sont que des badineries. Avoine est mieux dit qu'aveine. L'on ne dit et l'on n'écrit plus Roine, mais Reine. »

Il faut savoir se borner, et je me reprocherais à moi-même d'avoir cité ces passages au lieu de les avoir résumés, si je n'eusse pensé que le texte même des auteurs contemporains dût avoir auprès du lecteur plus de poids et d'autorité. Je tenais surtout à citer ce long fragment du P. Chifflet, qui confirme toutes mes assertions, et qui prouve en même temps combien peu généralement les grammairiens du temps connaissaient l'histoire de notre langue, puisque le P. Chifflet ne fait pas remonter au-delà de quarante ans la prononciation d'oi en ai. Des mots qui viennent de nous occuper, les uns persistent, les autres tombent en discrédit, quelques-uns disparaissent complétement dans la dernière partie du XVII° siècle. Courtès s'évanouit, malgré l'autorité de Ménage; François bien qu'il doive dépasser le premier tiers du XVIII° siècle, commence à voir, même en public, , son étoile pâlir. Foible écrase son rival faible, qui l'étouffera bientôt. Craire, fred, estret, que je seis continuent à régner dans la conversation, accompagnés de craitre, dont la faveur va toujours en grandissant.

Chose étrangel pas un des grammairiens du siècle de Louis XIV ne parle du son oua, dont nous avons suivi les traces presque jusqu'à la fin du XVI° siècle. La cour l'avait condamné; il ne parut pas à la cour, et pendant la longue lutte de l'ai et de l'oi, il resta au milieu des rangs du peuple, perdu dans cette foule qui conserve le plus long-temps et le plus fidèlement les traditions du vieux langage. Nous le retrouverons au XVIII° siècle, où nous allons entrer.

Voici, d'après Régnier-Desmarais, qui publia sa grammaire en 1705, quelle était la prononciation de la diphthongue oi dans les dernières années du règne de Louis XIV :

« Oi se prononce comme dans foy et roy, c'est-à-dire oe, 1° Toutes les fois qu'il termine un mot; 2° Toutes les fois qu'à la fin d'un mot l'o et l'i ne sont suivis que d'une r; 3° Dans tous les monosyllabes, de quelque consonne qu'oi se trouve suivi ; Excepté dans droit, adjectif, froid, tant au substantif qu'à l'adjectif, roide, et tous leurs dérivés; je sois, tu sois, il soit, ils soient, ainsi que les verbe croistre, connoître, paroître, noyer, nettoyer, ou l'oi se prononce cOmme è OuVert. L'usage approuve presque également qu'on prononce la dernière syllabe de François, et la première de croire en oè, ou qu'on les prononce comme un è ouvert, avec cette différence toutefois, que la première prononciation appartient plutôt aux discours qu'on fait en public, et aux vers qu'on déclame, et que l'autre convient davantage à la conversation familière. » (Régnier-Desmarais, p. 43,44,45, 46.) Nous avons déjà vu qu'en 1733 on prononçait encore Fransoais à l'Académie. Ce furent là ses derniers retranchements. Dans la conversation Français l'avait entièrement supplanté, et dans le monde le plus poli en fait de langage les académiciens n'osaient plus introduire Fransoais. Il fut assez long-temps encore usité en poésie, et ce fut Bernis, à ma connaissance, qui s'en servit pour . la dernière fois (").

, (l) Rousseau, conduit par Polymnie, Fit passer dans nos vers françois

D'un autre côté nous savons par le Dictionn. Universel de Trévoux qu'en 1704, époque de sa publication, oi dans les imparfaits se prononçait « très souvent » ai, ce quiatteste queje saisoès, je dormoès, etc. au commencement du XVIII° siècle n'avaient pas encore disparu.

Probablement en 1730, mais certainement en 1750, la prononciation ai des imparfaits et des conditionnels est fixée. Je ne reviendrai pas sur les noms de peuple; j'ai donné plus haut une liste de tous ceux qui dans la dernière moitié du XVIII° siècle sonnaient encore en oi et l'on se rappelle que c'est seulement au seuil du nôtre que Marseillois est devenu Marseillais. Courtois demeure, il n'est plus question de courtais; faible a étouffé foible; connaître, paraître règnent sans partage; on dit croître et craître, et ce dernier est le plus usité. Charolois devient Charolais, harnois se fixe ou plutôt semble se fixer en harnais, car de nos jours l'usage et l'Académie en admettent encore la double prononciation. Bien que M. de Wailly pose en règle (1754) que oi à le son d'oè dans tous les monosyllabes, même dans froid, l'ancienne prononciation de ce mot et d'autres semblables demeure en usage. En voici la la preuve :

« Oi, dit M. Louis Chambaud, dans sa Grammaire de la langue française, publiée en 1775, sonne è;

1° Dans les verbes en oire et oître, croître, paroître, croire, je crois, croissant, participe de croître, nous paroissons, etc., prononcez craître,

Ces sons nombreux, cette harmonie Qui donnent la vie et la voix Aux airs qu'enfante le génie. (Epitre à mes dieux Pénates, petits poètes français, éd. Buchon, p. 353.) Partout ailleurs il emploie Français : Voyez sur les bords de la Seine Ce prince, l'amour des Français ; La victoire qui le ramène Annonce a grands cris nos succès. (Les Rois, ode, id. id. p. 358.)

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