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baloyure, balayure et baliure, formes dialectales dont le XVIl° siècle avait adopté la troisième, tandis que le nôtre a choisi de préférence la seconde :

Apprends-nous sous quel ciel, sous quel angle du monde
Le ciel nous a jetés, ballieures de l'onde.
(Les Dél. de la poés. fr., p. 143.)

Long-temps déjà avant le XVI° siècle, le dialecte de l'Ile-deFrance avait parmi ces formes employé les unes au détriment des autres. Il avait emprunté au picart foudrier, au normand nayer, esmayer, au bourguignon renoyer, de préférence aux formes foudroyer, noyer, esmoyer, renier. Au XV° siècle, Villon fait de même. Il emprunte rayé au normand :

Et l'asne rayé qui reculle.
(Fr. Villon, Pet. Testam., XII.)
Et croie pour craie au bourguignon :
Et tous les jours une grosse oye,
Dix muys de vin blanc comme croye.
(Id. XVII.)

Le dialecte de l'Ile-de-France fut essentiellement éclectique, et c'est ce qui explique la diversité de formes qui règne encore dans le français. Nous disons aujourd'hui voir qui est bourguignon, et je verrai qui est normand; peine qui est normand, et avoine, qui est bourguignon ; sarcler, qui est bourguignon, et cercler, qui est normand. « Pour enrichir la langue, s'écrie Peletier, puisez à pleines mains dans les patois. Que le poète apporte mots picards, normands et autres qui sont sous la couronne. Tout est françoys, puisqu'ils sont du pays du roy. » Son conseil fut entendu ; une foule de mots de tous les dialectes fit invasion dans la langue française. Chaque auteur y apporta non-seulement le langage, les expressions, les tournures, mais encore la prononciation de sa province. Beaucoup de ces locutions faisaient double emploi ; la prononciation manquait d'unité. Faire un tri parmi ces expressions diverses ; donner un sens différent à chaque forme du même mot, quand on en conservait deux, par exemple ployer et plier, doigt et ; (o) assigner à deux prononciations diverses du même mot un emploi différent en réservant celui-ci pour le discours public, celui-là pour la conversation familière ; imposer, autant que possible, à la France polie et lettrée l'unité de langage, tel fut le rôle des grammairiens au XVI° siècle ; tel fut au XVII° le rôle des précieuses, des grammairiens, de l'Académie, et surtout de cette pléiade de grands écrivains qui firent du français une langue européenne, et contribuèrent plus que qui que ce soit à fixer son dictionnaire et sa grammaire.

Au commencement du XVI° siècle, dans le dialecte français, devenu définitivement la langue française, la plupart des verbes qui nous occupent se terminaient en oyer, non en eyer : Guerroyer, nettoyer, baloyer, noyer, etc :

Il leur aydoit à la balloyer et nectoier.
(Jeh. Bouch. folio XXIII.)
Je balye ant je baloye.
(Palsgr. p. 745.)
N'effroyez pas.
(Id. p. 471.)

Au lieu de ployer, on employait de préférence plier (plicare) ou plessier (plexiare ?). Dès la fin du règne de François I", les formes en eyer, ayer se propagent; elles dominent même un instant pour décroître ensuite, et le XVI° siècle ne lègue au XVII° que les formes suivantes dont l'orthographe et la prononciation ne fussent pas fixées :

(l) Engrillonné poules et detz.
(Fr. Vill., p. 48.)

, Baloyer, balayer, balier ;
Aboyer, abayer ;

Effroyer, effrayer;

Nettoyer, météier ;

Noyer, mayer ;

Ployer, plier ;

Tutoyer, tutayer.

Ces formes, jusque vers 1660, furent employées, les premières dans le style relevé, les autres dans la conversation familière. Les poètes mêmes se servirent souvent des formes en eyer, et Corneille et Boileau dans leurs premières éditions n'usèrent pas d'autre expression que néier. « Les poètes, dit Richelet, n'usent de noyer, nettoyer, que quand la rime les oblige. » A la fin du XVII° siècle abayer et effroyer ont disparu ; on ne dit plus qu'aboyer et effrayer; ployer et plier sont toujours en lutte, et malgré les distinctions de sens qu'on essaie de faire s'emploient souvent, comme de nos jours, indifféremment l'un pour l'autre. Balier, qui a régné, du moins dans le langage domestique, pendant tout le siècle de Louis XIV (o), cède le pas à balayer. Nettéier et néier subsistent jusqu'en 1783, où ils tombent définitivement dans le langage populaire. Tutayer et tutoyer seuls ont vécu jusqu'à nos jours, mais on peut prévoir dans un temps prochain le triomphe absolu de tutoyer. Tutayer se dit encore dans quelques provinces, et bien que Molière s'en soit servi, l'Académie ne le reconnaît plus.

Il tutaye en parlant ceux du plus haut étage.
(Le Misanthrope, II, sc. 5.)

Le génie de cette langue permet de tutayer., etc.
(Mém. de Litt. I, p. 135.)

(1) D'une robe à longs plis balier le barreau.
(Boileau, sat. l. 1666.)

D'une robe à longs plis balayer le barreau.
(Id. Cologne, P. Marteau, 1672.)

CHAPITRE X.

De la prononciation de la diphthongue OU.

RÈGLE. — La diphthongue ou sonne o dans un certain nombre de mots, Ex. : tourment, poumon, nourrir, etc., prononcez : torment, pomon, norir, etc.

Très usitée dans ces mots et dans quelques autres, ainsi que dans leurs composés, cette prononciation est rare néanmoins dans les autres mots où se rencontre la diphthongue ou. Elle date du XVI° siècle, et surtout de cette période d'indécision, qui s'étend de 1550 à 1580, où parmi les grammairiens les uns plaidant pour la voyelle o, les autres pour la diphthongue ou, les deux prononciations règnent de concert, jusqu'à ce que l'une ait été adoptée et imposée par la langue littéraire, tandis que l'autre persiste dans le peuple. Cette prononciation d'ou en o dans quelques mots est une des conséquences de cette bifurcation.

« Qui t'accordera, s'écrie Peletier, en s'adressant à Meigret, qu'il faille prononcer par o simple ces mots bone, comode, conu, come, home, honeur, pour bonne, commode, connu, etc.? et qui pis est, qu'on doive prononcer troup, noutres, couté, clous, nous anciens par diphthongue ou, au lieu de trop, notres, côté, clos, nos anciens par o simple ? Au contraire, à qui as-tu entendu dire coleur, doleur par le même o simple que tu appelles o ouvert ? C'est le vice de certains pays, comme de la Gaule Narbonnoise, Lionnoise, et de quelques endroits de l'Aquitaine, où ils disent : Le haut bot, un huis overt, du vin roge, au contraire un mout, une chouse, des pourreaux. N'épousons point si hardiment la prolation de nos pays. J'ai eu souvent occasion de hanter les courtisans ; je n'en ai jamais ouï un qui prononçast les mots, ainsi que je les escris. » Et Mo Livet, auquel j'emprunte cette citation, ajoute : « Mais Meigret ne demeurait-il pas aussi à Paris, au bout du PetitPont ? Ne témoigne-t-il pas dans sa préface du Menteur qu'il était assidu à la cour ? Auquel croire ? »

L'embarras en effet serait grand, s'il n'existait des règles à l'aide desquelles il est facile de résoudre ces difficultés. Aux yeux de Peletier, Meigret était coupable de prononcer bone, comode, honeur, etc., comme nous le faisons aujourd'hui, car il violait une règle généralement acceptée, et que j'ai déjà formulée plus haut, à savoir que tout o suivi dans la même syllabe d'un n ou d'un m se prononce ou. C'est en vertu de cette règle que l'on a d'abord prononcé avec un son nasal, indiqué par l'n, mounstrer, mounstier (d'abord monestier), counvent, puis moustrer, moustier, couvent : (o)

Si nommeray le mot tout oultre,

Bien fait qui sa folie monstre.
(Rom. de la R. vs. 5955; voir aussi vs. 9370.)

Qui ce brevet recouellera,

Garde se bien, qu'il ne le moustre,

Ou de le dire tout en oultre,

Fors a tous ceux qu'il trouvera.
(Vers cités par M. E. J. B. R. Intermédiaire du 10 août

1866, col. 463.)

Enfin parune de cesinconséquences quel'on rencontre dans toutes les langues, l'n au commencement du XVII° siècle se fixa définitivement dans môntrer, tandis qu'il disparaissait à jamais de moutier et de couvent. Nous disons, contrairement à l'ancienne prononciation, le parc Monceaux, (o) et en nous y conformant, Pont-à-Mous

(1) Cf. xx:& ti g25arez» — suivant la montre, l'échantillon. (Trad. grecq. de la cour du Vicomte dans les assises de Jérusalem, art. 37.) (2) Le peuple dit encore Mousseaux.

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