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Or varra hon vostre bontei. (Rutebœuf, I, p. 150.) Si ne se perchoit li chevaliers. (Lai d'Ignaurès, p. 14.) Tu voiz, et parsois, et entens. (Ruteb. I, p. 126.) Dist Gerars : Bien puis aperchoivre Que biau parlers n'i vaut noient. (R. de la Violette, p. 213.) Trois manieres de sainteit poons apparzoivre en ces trois festes. (St-Bern. p. 542.) . Tut qu'aparceit et conoist bien. (Chr. des Ducs de Norm. vs. 1358.) Que c'est merveille en tant de termes Ou porent trover tantes lermes. (Chr. des Ducs de Norm.) C'est ris plain de pleurs et de larmes, Repos travaillant en tous termes. (R. de la Rose, vs. 4429.) Voir Jubinal, nouv. rec. tom. I, p. 332, Li avars, et p. 333, Li avers. — V. aussi R. du Ren. vs. 4964, avers; 6214, sarmonant ; 6458, SCI7"77207l.

Est-ce à dire que chacune de ces deux prononciations resta cantonnée dans les provinces où elle avait pris naissance, sans jamais en franchir les frontières ? Ce serait une erreur de le croire. Il faudrait supposer pour cela qu'il n'existât entr'elles aucune relation ni commerciale, ni politique, et que Bourguignons et Normands fussent pour ainsi dire murés dans lear pays, sans jamais en sortir, comme l'ont été longtemps le Japon et la Chine. Il est plus que probable au contraire, nous pouvons même dire certain que, de même que nous voyons Simon de Montfort dans les premières années du XIII° siècle « introduire avec ses Français la langue picarde ou le français wallon dans les villes du Languedoc » (Châteaubriand, anal. rais. de l'Hist. de France, Philip. II.), les relations de toutes sortes entre la Neustrie et l'Austrasie avaient fait pénétrer dès une époque indéterminée et peut-être même avant le XIII° siècle une prononciation étrangère au sein de la prononciation indigène en Normandie et en Bourgogne. J'en rencontre des traces en plusieurs endroits des premiers livres des rois et de la chanson de Roland dans les formes s'esclargisset (Rol. II. 298.) pour s'éclaircisse, guaret (Id. II. 725.) p'. guéret, guarir (Rois., . p. 20.) p'. guérir, aparcéurent (Id. p. 15.) p'. aperçurent, etc. Marie de France surtout nous en fournirait de nombreux exemples, si l'on pouvait se fier entièrement au texte publié par Roquefort. (Voir la thèse latine intitulée : De aetate, rebusque Mariae Francicae Nov. quaest. instituitur, auct. Eduard. Mall, Halis Saxonum, 1867.) Si le vers suivant :

Le sarpent ou vilain proia

est réellement conforme au texte de l'auteur, et n'a été altéré ni par l'éditeur, ni par le copiste, il prouverait que le bourguignon exerçait dès lors une influence sur le normand. L'e est en effet, à mes yeux, un signe tellement caractéristique du normand, que, bien que je ne connaisse pas dans ce dialecte d'exemples de guérir (o), j'hésite à croire que guarir y ait pénétré autrement qu'à la faveur d'une influence étrangère. Comment cet e s'y prononçait-il dans les mots où il était suivi de deux consonnes dont la première est un r? Ne sonnait-il pas a comme en d'autres dialectes ? Je ne le crois pas. Tandis que les textes bourguignons et français écrivent toujours en er des mots qu'il est facile de voir d'après la rime, qu'ils doivent se prononcer en ar, les textes normands représentent le son d'e et d'a par le signe alphabétique immédiatement correspondant, le son e par la lettre e, le son a par

(1) Bien qu'il y ait sans doute des exemples antérieurs, c'est dans Bert. aus. gr. p. XCIl. p. 125 que j'ai rencontré le prem. ex. de guérir.

la lettre a. Apperzoivre, serpent, bien qu'écrits par er, pourront sonner en bourguignon, et c'est ainsi que je les lirais, apparzoivre, sarpent ; en normand, jamais. Cet er normand ne sonnait point ouvert comme dans notre langue d'aujourd'hui. On a déjà vu qu'à mon avis l'er ouvert datait tout au plus de la fin du XV° siècle. J'ai d'un autre côté prouvé en plusieurs endroits (Voir notamment 1° part. ch. II, règle 2, p. 16; et 2° part. ch. XII), que e avait souvent le son eu dans l'ancienne langue (o). Ce qui me porterait à penser que er sonnait ainsi en normand au commencement et au milieu des mots dans le cas qui nous occupe, c'est qu'aujourd'hui il a conservé le même son dans la langue anglaise, qui, comme on sait, a emprunté une grande partie de son vocabulaire et de sa prononciation au normand. ( ) Le dialecte de l'Ile-de-France se trouvait naturellement placé pour servir d'intermédiaire, et pour ainsi dire de régulateur entre les divers dialectes qui l'entouraient. Dès avant le XII° siècle, Paris était véritablement par sonimportance politique et commerciale,(o) par l'influence qu'il exerçait déjà sur le langage, la capitale de cette république aristocratique que les historiens appellent le royaume de France. Dès le règne de Louis le Débonnaire, et même, dit-on, de Charlemagne, la foire du Landit, qui se tenait à la fois à Paris et à S-Denis; dès le règne de Louis le Gros, la réputation des écoles de Paris attirait dans la capitale, outre une foule d'étrangers et d'oisifs, des commerçants et des écoliers de toutes les provinces de France. Là, on entendait tous les dialectes, le nor

(l) Cf. Lett. de Rois, tom. I, p.436, Eudduart, p.402, Andreu. (2) I am alpha, says the saviour, I omega likewise am. I was dead, and live for ever, God Almighty and the Lamb. (Hymns on various subjects, by the rev. Jos. Hart, London, Hamilton, s. d. p. 209.) (3) V. Ch. Nisard. Etud. sur le langage populaire ou patois de Paris, etc. Paris, Franck., 1873.

mand, le bourguignon, le picard sans compter les idiômes étrangers et les ratiocinations en latin. Paris était une sorte de terrain neutre ou les différentes formes de la langue d'oil se rencontraient et se donnaient la main, et de ces formes diverses, quoique ayant un aircommunderessemblance et deparenté, qualem decetesse sororum, il s'en était créé une à lui, que l'on parlait à la cour, s'il m'est permis de me servir d'un nom trop ambitieux pour cette époque, que Quesnes de Béthunes regretta plus d'une fois de ne pas parler assez purement, où tous les dialectes se disputèrent l'honneur d'apporter leur contingent, et qui devait un jour enfin devenir la langue française. On eût dit que Paris, par un pressentiment de sa destinée, tenait déjà à réaliser, en fondant avec mesure tous les dialectes français en un seul, cette unité française dont les rois et les siècles devaient poursuivre l'accomplissement. Ainsi se mêlèrent les dialectes ; ainsi de leur contact se produisit, même avant le XIII° siècle, l'invasion pacifique et successive de l'un dans l'autre. De là, pour en revenir à l'objet principal de ce chapitre, dans le dialecte de l'Ile-de-France, de là dans la langue française de nos jours la rencontre fréquente de l'a bourguignon à côté de l'e normand. Dans Rutebœuf, dans Jeh. de Meung, ou G. de Lorris vous rencontrez amere, avere (amarus, avarus), ils serchent, formes normandes à côté de je varrai, darnier, parsevoir, formes bourguignonnes. Aujourd'hui encore, si vous dites ferme et non farme, vert et non vart, dernier et non darnier, je verrai et non je varrai, vous faites de la prose normande sans le savoir. Dites-vous au contraire larme, gendarme, arrhes, catarrhe au lieu de lerme, genderme, errhes, catherre, c'est du bourguignon le plus pur. Le dialecte de l'Ile-de-France, ou comme on l'appelait déjà, le Français prit donc parti tantôt pour l'e normand, tantôt pour l'a bourguignon. Il paraît néanmoins avoir eu pour celui-ci jusque vers le milieu du XVI° siècle une prédilection plus marquée. En voici quelques exemples tirés du roman de la Rose :

Sans mettre en leurs pleurs fins ne termes,
Que tous se plungent en leurs larmes.
(vs 6289.)
Travail et douleur la hébergent,
Mais ils la lient et la chargent.
(vs. 4733.)
Ne cuidez pas que les départe,
Mais s'entr'aiment par grant desserte.
(vs. 4799.)
Ainçois despendent en taverne
Toute leur gaigne et leur espargne.
(vs. 5271.)
Moult est fol qui tel chose esparne ;
C'est la chandelle en la lanterne.
(vs. 7787.)

M. L. Quicherat a lu espergne dans un texte. (V. Traité de Versif.

franç. p. 362, note.) « Je transcris un bon manuscrit, » dit-il; et

il en conclut que le son de l'e normand prévalait dans ces deux vers. Même en admettant son texte, je ne saurais me ranger à son opinion, et voici mes raisons : Il ne faut pas juger d'après deux vers de leur prononciation; ce n'est qu'après avoir étudié l'ouvrage dans ses détails phonétiques, considéré la patrie de l'auteur, le pays et le dialecte où il a écrit, qu'on peut asseoir sur la prononciation des termes, dont l'écrivain s'est servi, un jugement qui puisse ne pas trop s'écarter de la vérité. Or est-il vrai que dans le roman de la Rose se trahisse une tendance générale à observer la règle que j'ai formulée plus haut? On n'a qu'à jeter les yeux sur les exemples que je viens de citer, et dont j'aurais pu aisément décupler le nombre. Quand bien même les meilleurs manuscrits écriraient à la Normande toutes les rimes par moi citées plus haut, et écrites à la Bourguignonne dans l'édition que j'ai sous les yeux, e'est-à-dire lermes, chergent, déperte, (lequel je n'ai jamais rencontré en normand), espergne au lieu de larmes, chargent, etc., je

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