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renthèse, que je prie le lecteur de remarquer : « Autrefois on disait l'un et l'autre et plustost guarir que guérir, mais aujourd'hui ceux qui parlent etescrivent bien disent toujours guérir, et jamais guarir. Aussi l'e est plus doux que l'a, mais il n'en faut pas abuser, comme font plusieurs qui disent merque pour marque, serge pour sarge (toute la ville de Paris dit serge et toute la cour sarge), et merry que tout Paris dit aussi pour marry. » (Rem. sur la lang. franç.) Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que six mois après la grande Arthénice changea d'avis et se déclara pour serge. L'histoire ne dit pas si Vaugelas suivit son exemple : « Il faut dire serge, écrit Patru; autrefois on disoit sarge comme guarir, mais aujourd'hui la cour et la ville disent serge et guérir. » (Rem. sur les Rem. de Vaugelas.) Tout Paris, écrit Vaugelas, dit merry pour marry. Cette prononciation était toute récente; depuis les temps les plus reculés du dialecte français jusqu'à 1640, c'est marry qui domina; Ex. :

D'ileuc ving au moustier Saint-Bon
Et de Saint-Bon à Saint Marri ; (!)
La n'oi-je pas le cuer marri.
(Le dit des Moustiers, Jub. I. 111.)
Et dès demain seront justement treize (jours)
Que je fus faict confrère au diocèse
De S'-Marry, en l'église S'-Pris.

(Marot.) « Quels sont les membres de la confrérie de So Merry ? Les mal mariés. — Et pourquoi ? — Parce qu'ils sont marris d'être mariés. »

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Ainsi, c'est Paris, ce même Paris, jusqu'alors partisan effréné de la prononciation bourguignonne (o) qui devient le centre de la

(1) Merry, pour Médéric, comme Thierry pour Théodoric, Ferry pour Frédéric, etc.

(2) Cf. Mol. Sganarelle, act. I, sc. IX.

(3) Haubert rimé contre part, dit Cl. Marot, montre que Villon était de Paris, et qu'il prononçoit haubart et part. (Villon, notes, pag. 19.)

prononciation efféminée en e. Ouvrez les grammairiens du temps ; les protestations pleuvent contre l'e : « Guérir, dit l'auteur de la Lettre touchant les nouvelles remarques sur la langue française, est plus efféminé, et d'enfant de Paris qui change a en e. Erondelle est du franc badaudois (le badaudois, c'est le langage de l'enfant de Paris); de même merry pour marry, mademe pour madame. » — « A, dit le P. Chifflet (1659), garde partout sa prononciation commune, excepté en arrhes, catharre, pais, paisan, qui se prononcent errhes, caterrhe, péis, péisan. Merry et merque sont des corruptions de langage. Le peuple dit serge, mais la cour dit sarge. Dites une charrette, et non chairette ou cherette. » — « Arondelle est le vray mot, dit Patru. Herondelle (ou mieux érondelle), se dit par le peuple de la même façon qu'il dit cherrette pour charrette, chertier, charcutier, au lieu de chartier, charcutier. Hirondelle est latin, et n'est connu que de ceux qui savent le latin, et qui pensent qu'il y faut ramener le François autant qu'on peut. Néanmoins il faut confesser que maintenant hirondelle l'emporte. »

Le seul mot, condamné par les grammairiens que je viens de citer, et que j'aie rencontré dans une œuvre imprimée du temps, est le mot chercutier :

« Son père était cuisinier, et sa mère fille d'un chercutier. » (Satire en prose et en vers contre le gros Lycidas, Paris, Mich. Vaugon, 1664.) (")

Catherre (que l'on trouve écrit aussi caterre), était seul usité en prose et en vers ( ) ; de même errhes :

Mille invisibles régimens

De flus, de fievres, de caterres

Rampèrent partout sur nos terres.
(Duperron, 1618, dans Rec. des poét. tom. V, p. 150.)

(1) J'ai depuis rencontré chaircutier, ainsi orthographié, dans un ouvrage du commencement de ce siècle. — Erres se trouve encore dans Richelet, Dict. de Rim. 1781. p. 2ll.

(2) Boileau a employé catherreux. (CEuvr. div. du sieur D", Barbin, 1685. Ep. V. p. 128.)

L'aurore dans ces temps d'hyver
Gardant ses fleurs pour d'autres terres
Ne sème plus à son lever
Que des rhumes et des catherres.

(Sarasin, poés. p. 89.)
Datque arrhabonem : et luy a donné des erres.

(Trois com. de Pl. tom. II, p. 11.)
Là-bas ton dernier payement et ici-haut bientôt les erres.

(Recueil, vol. C, p. 126.)

Errhes, catherre, chercutier, érondelle, sarge se sont fidèlement conservés dans le dialecte blaisois; cherrette, chertier, merry en ont complètement disparu. Bien qu'on ne trouve plus dans les grammairiens du XVIII° siècle aucune trace de discussion sur la substitution mutuelle de l'e à l'a, l'antique prononciation s'est perpétuée jusqu'à nos jours, non seulement dans le dialecte blaisois, mais encore dans le langage populaire, et même dans le langage bourgeois de plusieurs provinces. Qui n'a en effet rencontré quelquefois et jusque dans la capitale de ces descendantes du Bourgeois gentilhomme ou des Pourceaugnac, qui vous disent d'un air pincé et prétentieux : « Bonjour, méléme, avez-vous visité Péris ? » tout comme les « petites bouches » du XVI° siècle ? J'ai connu personnellement un officier, jadis gamin de Paris, qui ne manquait jamais de commander à ses troupiers : « Portez.... ermes ! en avant.... erche ! » REMARQUE. — Nous avons vu dans le cours de ce chapitre que dans un petit nombre de mots l'a se transforme en e, comme dans almenach, bremer, feneur, glene, chèrité. La réciproque a lieu beaucoup plus fréquemment, même dans les syllabes qui ne sont pas suivies de deux consonnes dont la première est un r; on l'observe également dans plusieurs cas ou l'e n'est suivi que d'une seule consonne : 1° Dans quelques mots ou l'e français est suivi d'un r seul, comme varité pour vérité. Peut-être cette forme varité vient-elle de l'ancienne forme verté qui par l'absence de l'i rentrait dans la règle générale et pouvait se prononcer varté ( ); Ex :

La verté de l'histoire.
(Rom. d'Alexandre cité par Fauchet.) — (V. Chron.
des d. de Norm. vers 27481.)

Le dialecte bourguignon offre une foule d'exemples de 3" pers. plur. de parf. de l'indic. ou l'e devant r se change en a. On en rencontre surtout dans S Bernard à l'origine de la langue, et plus tard dans Rabelais, Ronsard et Dubellay. « Les infinitifs en er, dit P. Delaudun d'Aigaliers, (Art. poét. franç. pag. 32), forment leur prétérit parfait en a. Ils gardent ladite lettre a en toutes leurs personnes, comme j'aymay, ils ay7m dren l. » La pluspart de ces mulets Tous chargez nous demeurarent Et les plus visles genets

Par les esperons crevarent.
(Ch. hist. II. 490.)

Cette forme de parfait ne se rencontre plus dans le dialectc blaisois (je dis plus, car je pense qu'elle s'y trouvait du temps de | Rabelais), par une bonne raison, c'est que excepté en certains cantons de la Sologne, l'on peut dire que le parfait défini n'y existe pas. C'est ainsi qu'on dit fil far (fil de fer), mar (mer), gari (guéri), pari (péri), rencharir ou mieux renchardir (renchérir), hiar (hier), etc.

Harsoir, Marie, en prenant maugré toy, etc.
(Ronsard, 2° livr. des Amours, chanson.)

(l) Un certain nombre de mots, même au XIIIe siècle, possédaient à la fois la forme populaire et abrégée, comme verté, ferté, noble et la forme directement calquée sur le latin, comme vérité, fermeté, nobile.

2° Dans un certain nombre de mots ou l'e est précédé d'un r, et par suite dans quelques-uns de ceux qui commencent par la particule itérative re :

Maintz sont qui d'entrer ens se hastent
Qui tous a l'entrée s'arrestent.
(R. de la Rose, vs. 6247.)
Empoint le bien, si l'ait fait trabuchier.
(G. de V. dans Burguy, II. p. 240.)
Or vois se j'y passe et rapasse.
(Un miracle de S'-Ignace, Buchon, p. 274.)
Puis, rapassant la mer...
(L. des Mas. p. 68.)
Cesse de plus ravasser.
(Desportes, ps. 41.)
Les pécheurs radressera. (o)
(Cl Marot, Ps. édit. de 1564, XXV. M.)

C'est ainsi que refreschir, usité au moyen-âge, est devenu au XVI° siècle rafraîchir. On trouve de même regaillardir et ragaillardir, revigorer et ravigorer, travesti depuis et conservé dans le dialecte blaisois sous la forme ravigoter. Divin harpeur, est-ce par la donzelle Ou bien par toi que suis ravigoté ? (M. Le Fèvre à M. de Voltaire, dans Naux Amus. Tom. XIV, pag. 71.) N. B. Compar. avec la règle grecque : Tout verbe dont l'e ou l'n du radical est suivi ou précédé d'un p change cet e ou cet n en x à l'aor. 2 : vpétro, évçxrov. páyvvp.t. (páyo) èooosav. vépro, évapTrov. Épéyo, à6pa/av. ( )

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(l) En cette même édition, XXVII, B, je lis redresse, comme nous dirions aujourd'hui. Cette édition est, je crois, la même que celle qu'indique ainsi Brunet : Cent cinquante psaumes de David, en rime françoise par Cl. Marot et Théod. de Bèze, etc. Lyon, 1563, in-16. Brunet ne signale pas l'édit. de 1564.

(2) V. Burnouf, gr. gr. par. 116 et H. Congnet, gramm. de la lang. grecq. 466, 4°.

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