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que notre langue, qui a tant varié, ait, à l'imitation des femmes, un extrême penchant pour le féminin? Est-il vrai, comme il l'affirme ( ), que le français renferme une fois autant de mots féminins que masculins ? Je n'en sais rien, je ne les ai pas comptés; mais ce que je puis affirmer, c'est que le paysan blaisois à une tendance remarquable à attribuer le féminin aux mots terminés par un e muet. Je ne puis expliquer autrement, puisque ces mots ont toujours été masculins dans notre langue, la constance des gens de la campagne à mettre au féminin les mots asthme, centime, cigare, cmplâtre, incendie, insecte, intervalle, ivoire, légume, parase, ou, comme ils disent, patarase, (o) etc.

DES SUBSTANTIFS ESTROPIÉS.

Un grand nombre de substantifs prennent en passant par la bouche du paysan une forme toute différente du français. Les règles et les usages de la langue aux époques antérieures sont impuissants à en donner l'explication, et il faut l'attribuer, non pas seulement à l'ignorance de celui qui parle, mais encore à l'idée particulière qu'il se fait del'harmonie du langage. Quand le paysan dit un lévier pour un évier, un lhouis de cave pour un huis de cave, un nhaim pour un haim, nous trouvons en français des précédents analogues dans lierre pour l'ierre, lendemain pour l'endemain, un nombril pour un ombril, mais quelle raison, sinon celle que j'ai donnée tout-à-l'heure, pourrait expliquer la transformation de cassonade en castonnade, fil d'archal en fil d'aréchal, babines en babouines, bouilloire en bouillotte ? Je comprends par des exemples semblables que je retrouve dans l'ancienne langue que frangipane devienne franchipale ; cérébral, célébral : et angola, angora; mais

(1) « C'est une remarque que j'ai faite et que je donne pour véritable. » (Nelles obs. p. 6.) (2) Cf. Boileau, Lett. à Brossette, 9 avril 1702 : « Excusez mes pataraffes. »

qui m'expliquera générarium pour géranium, cacaphonie pour cacophonie, colaphane pour colophane, palfermier pour palfrenier, un clincailler pour un quincaillier, etc.?Les mots tirés des langues étrangères éprouvent surtout d'étranges métamorphoses ; qui reconnaîtrait laudanum dans l'eau d'ânon ? Ne nous en étonnons point quand nous entendons tous les jours dire autour de nous un aréostat pour un aérostat, un sluccia, pour un fuchsia, etc., et souvenons-nous bien que le paysan qui ne connaît ni l'étymologie ni l'orthographe n'obéit en parlant qu'à ces deux seules règles, la tradition ou le sentiment de l'harmonie.

Du reste, parmi les mots estropiés par nos paysans, je ne voudrais pas jurer que quelques-uns du moins n'aient pas été usités dans l'ancienne langue. D'un côté, je n'ai pu tout lire, et de l'autreil peut se faire qu'aucun des auteurs qui nous restent du moyen âge et des siècles suivants n'ait employé des mots qui cependant avaient cours au moment où ils écrivaient. Nous ne trouvons dans les auteurs grecs anciens le mot Pïgo; que comme nom propre, et cependant il est usité aujourd'hui comme nom commun dans les montagnes de l'Arcadie (!). N'est-il pas à croire qu'il y était employé autrefois avec la même signification qu'aujourd'hui, celle de lynx, de loup-cervier, ou d'un animal analogue ? De même qui ne croirait en entendant un paysan blaisois dire : « On gnia fait un bel épitace ! » ( ) que ce mot est un mot estropié, transformé, et qui n'a jamais existé dans la langue ? Et en effet cette opinion serait vraisemblable, si nous ne lisions pas dans le roman du Renart :

(1) Je n'ai jamais rencontré frailté pour fragilité dans nos anciens auteurs. Il est cependant formé de fragilitatem aussi régulièrement que beauté, bonté, ferté, santé de bellitatem, etc., et nous avons fraile, frêle de fragilis. Il a dû exister dans le dial. noImand ; sans quoi, où l'Anglais l'aurait-il emprunté ? Frailty, thy name is woman. (Shaksp. Hamlet.) (2) Epitace prend parfois dans la bouche du peuple un sens plus général, et signifie espèce d'inscription, par ex. une enseigne.

Ainz ont écrit une espitace

Desoz cel arbre en une place :

Ci gist Copée, suer Pintain.
(Vers 10121.)

CHAPITRE III.
Du Ve r b e.

DES TEMPS QUI MANQUENT EN BLAISOIS.

Deux temps manquent à la conjugaison des verbes dans le dialecte blaisois, le passé défini et l'imparfait du subjonctif.

$ I. Au lieu du passé défini, nos paysans emploient constamment le passé indéfini.

J'ai été amené naturellement, pour m'expliquer cet usage, à rechercher les différences qui existent en français entre l'emploi de l'un et l'autre de ces temps. Ce qui m'a frappé tout d'abord, en étudiant les grammairiens, c'est le peu d'accord qui règne entre eux sur le nom que l'on doit donner à ces deux formes du passé. J'attache une certaine importance aux noms ; ils sont un indice de la clarté ou de la confusion qui règne dans les idées. Or, tandis que les uns appellent le passé défini prétérit défini, comme le P. Chifflet, ce qui est après tout la même idée, si ce n'est qu'il est inutile d'employer le mot latin de prétérit, quand nous avons le mot bien plus clair de passé, ou prétérit simple, comme le P. Buffier, parce qu'il envisage uniquement la forme non composée de ce temps, les autres comme Vaugelas, Port-Royal et RégnierDesmarais le nomment prétérit indéfini, ou comme l'abbé Girard, aoriste absolu. En revanche ils appellent notre passé indéfini, les trois premiers, prétérit défini ; le dernier, prétérit absolu. Pour M. Jullien, celui-ci est le parfait ; l'autre est le prétérit simple, de sorte que, selon le point de vue différent considéré par les grammairiens, le même temps s'appelle à la fois passé indéfini, prétérit défini et parfait. Et nunc, erudimini. En compensation, l'accord le plus parfait règne entre eux sur l'usage que l'on doit faire de ces temps. « Le prétérit défini, dit le P. Chifflet, n'est jamais employé quand on parle du même jour, ou du même mois, ou de la même année, ou enfin du même temps qui est encore en course, comme qui diroit : Aujourd'huy matin je fus bien en peine, etc. Un tel langage est inconnu à toute la France. » Et là dessus, Port-Royal copie Chifflet, Régnier-Desmarais Port-Royal, le P. Buffier Régnier-Desmarais, Wailly le P. Buffier, et les grammairiens modernes Wailly. Evidemment la règle remontait plus haut que Chifflet; j'ai consulté Vaugelas, qui n'en parle pas ; enfin j'ai découvert dans les Sentimens de l'Académie sur le Cid, au sujet du premier vers de l'acte II : « Il n'a pu dire : Je lui fis l'affront, car l'action vient d'être faite : il fallait dire : Quand je lui ai fait, puisqu'il ne s'était point passé de nuit entre deux. » Où l'Académie avait-elle découvert cette règle? En remontant jusqu'au XVI° siècle, je finis par trouver dans Henri Estienne la page suivante, où pour la première fois sont déterminés en français, et comme je le démontre plus loin, dans un sens inconnu au moyen âge, les rôles de nos deux passés, ou pour me servir de son expression, de nos deux prétérits parfaits : « Quand nous disons : J'ay parlé à luy et lui ai faict response, cela s'entend avoir esté faict ce jour là ; mais quand on dit : Je parlay à luy et lui fei response, cecy ne s'entend point avoir esté faict ce jour mesme auquel on raconte ceci, mais auparavant, sans qu'on puisse juger combien de temps est passé depuis. Car soit que j'aye faict ceste réponse le jour de devant seulement, soit qu'il y ait jà cinquante ans passez ou plus, je diray : je luy fei response, ou alors, ou adonc je sei response. Voilà comment par ce prétérit nous ne limitons point l'usage du temps passé. » Et voilà comment il se fait, qu'adoptant l'interprétation d'Henri Estienne, certains grammairiens ont appelé notre passé défini prétérit indéfini, indéterminé, illimité. Et ce qui démontre à mes yeux d'une manière péremptoire que c'est dans H. Estienne que le P. Chifflet est allé chercher sa théorie du participe passé, ce sont les lignes suivantes qu'il a copiées en les abrégeant : « De cent estrangers à grand peine s'en trouvera il dix qui ne heurtent, voire choppent à ceste différence de nos deux prétérits... Car d'un homme qui fust venu parler à eux depuis un quart d'heure, voire depuis une minute de temps, ils eussent dict : ll vcint icy, il parla à moy. Et mesmes sans qu'il soit besoing de les escouter long-temps pour en donner sentence, ils font quelquefois leur procès eux-mesmes, quand ils disent : Il me veint parler aujourd'huy. Car ce jourd'huy qu'ils ajoutent porte leur condamnation. » (Ap. Livet, p. 440.) Robert Estienne me paraît avoir agi bien plus sagement en n'essayant pas de déterminer d'une manière aussi précise l'emploi des deux passés. Il y a, dit-il, deux sortes de prétérit parfaict; « l'une est simple, qui dénote l'action ou passion parfaicte, duquel toutes fois le temps n'est pas bien déterminé, de sorte qu'il despend de quelque autre, comme : je vei le roy lorsqu'il fut couronné; je fei ce que tu m'avois commandé, soudein que je receu tes lettres ; je leu hier les lettres que tu m'avois envoyées il y a huict jours. — L'autre est composée du verbe avoir et d'ung participe du temps passé, et signifie le temps du tout passé, ne requérant aucune suite qui luy soit nécessaire pour donner perfection au sens, comme : j'ay veu le Roy, j'ay faict ce que tu m'as commandé, j'ay leu tes lettres. » (Ap. Livet, p. 430.) Ainsi, d'après H. Estienne et l'Académie, il faut l'intervalle d'une nuit pour être autorisé à employer le passé défini. Dire : J'étudiai ce matin « c'est une faute grave. On ne doit se servir de

prétérit qu'en parlant d'un temps absolument écoulé, et dont il ne

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