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Par ainsi son mal, qui se deult. Chascun dit bien : Oblye, oblye, Mais il ne le fait pas qui veult. (Al. Chart. pag. 493.) Pensez-vous que Dieu jamais souffre Vos iniquités et injures, Sans vous punir, quand le cas s'ouffre, Comme les autres créatures. (Al. Chart ) Je sonde en vain les abysmes d'un gouffre ; Sans qu'on m'invite à toute heure je m'ouffre . (Ronsard, sonnet CII.) Nadab avec Abiu feu estrange Au signeur Dieu contre son vouloir offrent, Dont est marry et sur le champ s'en venge, Car dure mort par feu céleste souffrent. (Quadr. hist. Lévitiq. X.) Vues-tu dunkes en l'ovrange de Nonosi conoistre alcune chose. (Dial. de S Grégoire, liv. I. chap., 7., Roquef. à Ouvraigne ) Je passe sous silence les mots oume, homme (de l'oume ou de la fame, Coutume de Beauvoisis, chap. 18), ounerance, ounour, oeoue-oie, attendu que le son ou y est dû plutôt à l'influence de la · lettre qui suit. 6° O se prononce ou, toutes les fois qu'il est immédiatement suivi d'une vôyelle ; Ex. : oan, oe, oil ou oyl, pron. : ouan, oue, oui ; roant, roele, roiame, pron. : rouant, rouelle, rouéiame. Un ou deux mots exceptés, cette règle existe encore en français. En effet nous prononçons aujourd'hui o comme ou dans les mots moelle, oasis, oie, oindre, oiseau, et leurs composés. Or puet-il bien fere dommage Sire Goubert d'une crasse oe ; James n'en metra en sa moe. (bouche) (Rom. du Renart, vs. 9266.) C'est celle qui a l'exemple de la forte et vertueuse femme, laquelle loe le sage, etc. (J. Gerson, sermon Pax hominibus...)

Cette règle a été trop bien démontrée par Génin (Variat. p. 164 et 199.) pour que je m'y étende davantage. Au moyen âge on écrivaitnoe pour indiquer un cours d'eau dans une prairie basse et marécageuse. Ce nom, usité encore dans le même sens dans le dialecte blaisois, n'a laissé en français que les noms propres Lanoue, Delanoue, Bellenoue, qui s'écrivaient jadis Lanoë, etc., et le verbe nouer. Quand dès le XV" siècle on commença à perdre le sens de cette règle, comme de bien d'autres, à côté des noms de Lanoue et Delanoue, prirent naissance ceux de Lanoé et Delanoé, que nous rencontrons encore aujourd'hui. Anes, malarz et jars et oes ; Et mesire Costant Desnoes, etc. (R. du Renart, 1273.)

7° En dehors de ces six règles on peut affirmer qu'il existe fort peu de cas où l'o sonne ou ; et encore peut-on les expliquer, soit par une de ces licences poétiques si fréquentes chez nos vieux auteurs, soit par la coexistence de deux formes, l'une en o, l'autre en ou dans le langage vulgaire, comme aujourd'hui dans le dialecte blaisois pomon et poumon ; soit enfin par les libertés ou l'ignorance de l'ancienne orthographe qui, plaçant un l ou un s après l'o dans bien des mots où nous l'avons supprimée, permet souvent de ramener ces apparentes exceptions à la règle. Ainsi je trouve dans le Chapelet de Virginité la prononciation en ou de la voyelle initiale d'octroyer justifiée par l'orthographe oultroyer. Voici d'autres exemples : — De cela ne faut faire doubte . — Je cuyde, moy, que tu radoubte. — Vous semble-il que je n'oy goucte? (F. du Mun. p. 248 ; Car tout soudain par bien frapper en coche

Dedans ung an il eut sa femme en cousche. (')
(Ch. Bourd. p. 109.)

(1) Cf. Enprès li monstre une grant cosche,
Puis dist la dame : Ci se couche
Misires. etc. (Auberée, A. Jub. No Rec. p. 206.)

Dame, les trives sont jurées

Et plevies et afiées

De pes fere de tot en tout,

Et est jurée tout à bout. (Rom. du Ren. v. 1845.) Je lis dans le même ouvrage, v. 6699 :

Que pense-tu, putain provée,

Quant o Renart t'ai ci trovée ?

Et je n'hésite point à lire prouvée, trouvée, ayant vu les mêmes mots ainsi écrits au vers 6321 :

ll est preudom, ce sai-je bien,
Pieça que je l'ai esprouvé.
Et encore l'ai-je trouvé
Jusques ici moult loial home.

Ainsi cette prononciation de la voyelle o, telle qu'elle s'est conservée dans le dialecte Blaisois, a été la prononciation de presque toute la France de la langue d'oil au moyen-âge, notamment des pays situés entre Seine et Loire, ce que Palsgrave appelle le cœur de la France. Elle a été la prononciation du peuple, des écrivains et des rois :

« Perot s'en est fouy, (") qui ne s'est pas ousé trouver devant moy. » (Lett. de François I". Gén. Variat. p. 291.)

et en la voyant dominer à la cour de Henri II, de François II et de Charles IX, Henri Estienne, qui en méconnaît l'antiquité, ne peut

Que que la dame de l'ostel

Li monstroit sa besogne tote

Et la vielle erraument boute

Le surcot par desoz la coute :

« Certes, fait-el, des Pentecoste

Ne vi-ge mais si riche lit. (Auberée, A. Jub. N°au Rec. p. 206.) Voir plus haut : toustes, male-toustes.

(1) Fouy est la vieille prononciation :
Et si le velt si soutilment
Fere, que il ne puist foir. ( Rom. du Ren. vs. 5858.)
Prononcez fouir, comme l'indiquent et la règle 6 et l'orthographe suivante :
Je sailli sus, si m'en foui. (Id. 4258.)

s'empêcher de s'écrier dans un accès de mauvaise humeur, en s'adressant aux courtisans :

N'estes-vous pas de bien grands fous
De dire chouse au lieu de chose,
De dire j'ouse au lieu de j'ose ?

On peut donc dire sans exagération que le son o (qu'il fut représenté par la voyelle o, dont je viens de parler, ou par la diph- thongue au, dont je parlerai plus loin) avait presque complétement disparu de la langue française, et l'on ne s'étonnera pas de voir Palsgrave écrire en 1530 :

« Le son de l'o le plus général en France est celui de l'o anglais dans ces mots : a boore, a soore, a coore. » (P. 7.)

A partir de la fin du règne de Charles IX cet usage commença à décliner. On n'en rencontre que peu de traces dans Régnier; on en chercherait vainement dans Malherbe. Néanmoins la cour et surtout le peuple continuèrent à prononcer certains mots à la manière de François I" et l'on peut suivre à la piste les derniers restes, les restes les plus opiniâtres de cette prononciation jusque vers la fin du XVIII° siècle.

En 1628, le sieur Auvray, dans une satire ou il critique les mœurs de la noblesse, s'écrie :

Dire chouse pour chose, etc.
Sont les perfections dont aujourd'hui se couvre
La noblesse françoise, etc.

Ainsi, cette prononciation condamnée par H. Estienne, tombée en désuétude dans les écrits des grands poètes du règne de Henri IV et de Louis XIII avait encore ses partisans à la cour. Nous en ressaisissons la trace en plein siècle de Louis XIV, dans l'écrivain le plus français de l'époque qui écrivit le mieux le français, dans cet admirable Lafontaine qui ne professait pas pour le moyen-âge le dédain superbe et ignorant de Boileau :

Doucement, notre épouse,

Dit le bonhomme. Or sus, monsieur, sortez,

Ca, que je racle un peu de tous côtés

Votre cuvier, et puis que je l'arrouse. (Le Cuvier.)

C'est ici, je crois, le dernier exemple de la voyelle o sonnant ou, que l'on rencontre dans un ouvrage littéraire. Mais si les poètes et les prosateurs ont abandonné cette prononciation, elle règne encore, dans un petit nombre de mots, il est vrai, et au barreau, et dans la chaire, et au sein de quelques salons où la poursuivent impitoyablement les grammairiens : « En matière de prononciation, dit le P. Chifflet, dans son Essay

d'une parfaite grammaire françoise, dont la première édition parut à Anvers en 1659, la dernière à Paris en 1697, il n'est pas bon de courir après les nouveautés (il appelle cette prononciation une nouveauté!), d'autant qu'il arrive assez souvent qu'elles passent comme un torrent; et venant à déchoir, elles laissent la peine de les désapprendre à ceux qui les ont voulu mettre en crédit. J'ay veu le temps que presque toute la France étoit pleine de chouses; tous ceux qui se piquoient d'être diserts chousoient à chaque période. Et je me souviens qu'en une belle assemblée un certain lisant hautement ces vers :

Jetez-lui des lys et des roses,

Ayant fait de si belles choses; quand il fut arrivé à choses, il s'arrêta, craignant de faire une rime ridicule; puis n'osant démentir sa nouvelle prononciation, il dit bravement chouses. Mais il n'y eut personne de ceux qui l'entendoient, qui ne baissât la tête, pour rire à son aise, sans lui donner trop de confusion. Enfin la pauvre chouse vint a tel mépris que quelques railleurs disoient que ce n'estoit plus que la femelle d'un chou. » Je laisse à qui de droit la responsabilité du trait d'esprit final. « Chouse, dit ailleurs plus simplement le même auteur, n'est qu'une impertinence; dites chose; » et plus loin : « L'on écrit et l'on prononce Pentecote, et non Pentecoute. »

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