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nonce la pénultième en é masculin. » Ainsi frère se prononçait encore au siècle de Louis XIV, comme au temps de S Bernard : Chier freire. Du reste il s'est trouvé jusqu'au XVIII° siècle des grammairiens pour défendre le son fermé de la diphthongue ei : « Ei ou ey, dit le P. Buffier, marque le même son que l'e simple ou accentué : peine, enseigner, prononcez : péne, enségner. » Que diriez-vous en effet d'un personnage qui se conformant aux prescriptions de la Grammaire des Grammaires dirait : J'ai bien des peines (de cœur), du même accent qu'un serrurier pourrait dire : J'ai bien des pènes (de serrure)? NoTA. — Les finales en aie suivent la règle générale et se prononcent ée, mais seulement dans les noms et les adjectifs : Orfraie, raie, vraie, gaie, etc., prononcez : Orfrée, rée, vrée, guée, etc. (o) REMARQUE I. — Nous avons vu (1" partie, chap. 2, règle 2) que l'é fermé se prononce souvent comme e naturel, c'est-à-dire eu. La diphthongue ai sonne souvent de même. Ainsi pour j'aimerais, ils étaient, il se trompait, on dit tout aussi bien j'eumerée, iz eutaint ou il éteûnt, i's'troumpeut, que j'émerée, il été, i's'trompé. « Les François, dit Garnier (1558), ont trois diphthongues ay, oy, oe qu'ils prononcent généralement par e simple et plut à Dieu qu'on écrivit comme on prononce meson, oreson, foé, francoes, etC. » « Les uns, écrit Peletier, disent plesir, les autres plaisir, par un e clair. » « Aujourd'hui les uns disent eimer; les autres emer; les uns j'emois; les autres mettent i ou y en la penultime et disent j'emoye. » (Peletier, dial. de l'ortografe.) Emer opposé à eimer, n'est-ce pas la prononciation actuelle de

(l) Cf. Alphabet nouveau de la vrée et pure ortografe françoise, etc., par Rob. Poisson, Paris, 1609.

nos paysans blaisois eumer, en regard de la prononciation française aimer ?

Et par tous les saints j'emeroye
Mieux morir que n'estre vengé. (M. du S. d'Orl, vs. 15256.)

REMARQUE II. — De même que é dans certains mots se prononce a : atouner, acouter, etc., ainsi, mais dans un nombre de mots beaucoup plus restreint, ai sonne a : Agu, aguser, claron, pament, vrament, etc., pour aigu, clairon, paiement, etc.

Obliez trompettes, clarons. (Go Doo Mac. p. 7.)
Il a bien sa char revestue
De bonne pel.
(Un miracle de S Ignace, Buchon, p. 290.)
Vifs comme dars, aguz comme aguillon.
(Fr. Villon, p. 197.)
Sachez, amy, que nostre poésie
N'entre aysément en toute fantasie.
(Nic. Ell. p. 40. Cf. p. 66.)
Desjà le point du jour sur l'horizon naissant
Va dans l'air esclarcy mon idole effaçant.
(Les Dél. de la P. p. 52.)

Voir Mist. du S. d'Orl. p. 196 clarons, baffroy pour clairons, beffroy. La diphthongue ai et la voyelle é ayant le même son dans la vieille langue, il n'est pas étonnant qu'elles aient subi les mêmes modifications. Du reste, comme nous l'avons vu, le son fermé de ai se notait souvent par e dans l'orthographe : Rabesser, espesse, (épaisse), souhetter, etc.

Les autres passe, autant qu'argent l'erain.
(Cl. Marot, Epigr. 25.)

C'est par suite d'un changement analogue qu'un grand nombre de mots qui au moyen-âge avaient la diphthongue ail'ont vue transformée, les uns dès le XVI°, les autres au XVII° siècle, en a,

J'ay veu par forte glaive,
Edouard, roy Anglois,
Expulsé comme esclaive
De ses royaux angletz. (Jeh. Mol. p. 160.)
Chascun aignelet
Sera vestu de pourpre violet. (Cl. Marot, I. p. 145.)
Les jours il se cayche. (Palsgr. p. 699.)
Ses vaisseaux elle embraise
Et des encensemens mesle parmi la braise.
(J. de Montl., p. 222.)
En lassis le tressant pour les salairier. (Id. p. 405.)
Il faut mettre un a en déclaration, et un e en declerer. (Peletier.)
Bref, plus soudain que je ne le déclaire,
, Je fus muée en eau coulante et claire.
(J. de Montl., p. 907.)

Nos paysans ont conservé déclairer et salairier. C'est ainsi qu'on a dit une vaiche, je saiche, une taiche ou une teche, etc. Voir le nota de la remarq. 3 du chap. I, 1" partie, sur les terminaisons en aige-age dans les substantifs, p. 5. REMARQUE III. — Ai dans les terminaisons en aie des verbes en ayer, je paie, je balaie, et dans le subj. d'avoir, que j'aie, se prononce en ay-ey mouillé : Je peille, je baleille, que j'eille. On dit aussi quelquefois que j'a-ye (Prononcez comme le subst. ail.) Je peille, je baleille, que j'eille est une prononciation parisienne constatée par Geoffroy Tory, dans son Champfleury, dès 1529 : « Les dames Lyonnoises, dit-il, prononcent gracieusement souvent a pour e. Au contraire les dames de Paris au lieu de a prononcent e bien souvent quand elles disent : Mon méry est à la porte de Péris ou il se faict péier, au lieu de dire : Mon mary est à la porte de Paris ou il se faict paier (pa-yer.) Ainsi tandis que les Lyonnoises prononçaient je pa-ye, les Parisiennes disaient je pé-ye. C'est cette dernière prononciation que l'usage avait consacrée avant que l'Académie reconnut les deux formes : Je paye, et je paie. Pourquoi cette faveur accordée au verbe payer quand elle interdit de prononcer j'esséye, il effréyera tu étéyes? Ne serait-ce pas pour parler à la fois comme Molière qui a dit : Mais elle bat ses gens et ne les paye pas. (Misanthrope.) Si de quelque retour tu payeras ma peine. (Malad. Imagin.)

et comme Racine qui écrit dans Britannicus :
Et tout autre que lui me pairoit de sa vie... ?

C'est cette double prononciation du son ai, signalée par Geoffroy Tory, pa-ier et pé-ier, qui me paraît expliquer la double forme que l'on rencontre souvent aux XV° et XVI° siècles dans les substantifs qui n'en ont plus qu'une aujourd'hui : travail et traveil, marvaille et merveille, soulail et souleil, consail et conseil, etc.

De ceste feste me lassay,

Car joye triste cueur traveille,

Et hors de la presse passay.

Si m'assis dessoubz une treille

Drue de feuilles a merveille.

(Al. Chartier, la Belle Dame sans mercy. — Voir aussi

le Lay de Plaisance du même auteur.)

Mais, se faire veut, après bon conseil,

A les garder doit mettre son traveil. (Ch. d'Orl. p. 17.)

On dit non-seulement dans le dialecte blaisois que j'éye, que tu éyes, mais encore à la troisième personne qu'il éye pour qu'il ait, comme on dit que je soye, que tu soyes, qu'il soye (pron. que je souéille; on dit aussi que je séie) pour que je sois, etc. C'est ainsi que parlait Corneille : (') J'ai vu mourir Pompée et ne l'ai point suivi . Et bien que le moyen m'en aye été ravi,

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Qu'une pitié cruelle à mes douleurs profondes M'aye ôté le secours et du fer et des ondes, etc. (Pompée, acte IlI, sc. 4.)' « Cet aye à la troisième personne, dit Voltaire est un solécisme très commun. » Que de gens qui, sans être ni Corneille, ni blaisois, le commettent encore aujourd'hui ! REMARQUE IV. — Dans le verbe baiser, ai se prononce comme un i et s comme ch; Ex. : Viens m'bicher, p'tit gâs. Dans le Maine et l'Anjou on dit biser. C'est le seul exemple de la transformation de ai en i que je connaisse, mais on n'en sera pas surpris, si l'on veut bien se souvenir que l'e, qui en mainte circonstance dans la langue du moyen-âge se confond avec ai, (meson-maison)subissait fréquemment une métamorphose semblable : Alixandre, cyens, je me desrigle, médicins, etc. La réciproque, comme nous l'avons vu, se produit également. (Voir pour plus de détails 1" partie, chap. 3, règl. I, p. 24, et 1" partie, ch. 2, règl. II. remarq. 2, p. 18.) NoTA. — Nain, parrain forment leur féminin, comme s'ils étaient terminés en in : Nine, marrine. Voir Cotgrave et Nicot aux mots parrin, marrine. ( ) Ménage écrit parrein dans un endroit (p. 291) et parrain dans l'autre (p. 180). Parrin et parrein sont plus conformes à l'étymologie patrinus, les finales en ain correspondant surtout aux terminaisons latines en anus. Parrin forme naturellement dans le dialecte blaisois parrinage.

CHAPITRE II.

De la prononciation de la diphthongue AU.

RÈGLE. — Au se prononce ou, comme dans autre, saute, cause, vaurien, se vautrer et quelquefois dans les terminaisons en

(1) Dans Nicot, il faut pour trouver marrines chercher parrins, pag. 462, éd. de 1606, en haut de la col. 2 : PARRINs et MARRINEs ; advocatio initialis, etc.

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