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Ainsi dans ces vers : J'é apperceu De Talebot droit son enseigne, Qui porte un espagneau velu Et ung petit gars qui le peigne. (M. du S. d'Orl., vs. 19738.) je lis enseigne et peigne, parce que j'ai remarqué que si i sonne souvent ei dans la vieille langue, comme le prouvent les exemples cités plus haut, jamais la diphthongue ei, non suivie d'une voyelle, n'a sonné i. Au contraire, en ces vers cités par H. Estienne :

Femme trop piteuse
Fait souvent fille tigneuse,

je lis tigneuse, comme il est écrit, et non teigneuse, comme nous prononçons aujourd'hui, parce que, tigne et teigne étant également usités (') alors, il a choisi l'orthographe et la prononciation qu'il préférait. Ennemi des nouveautés et des caprices de la mode, méthodique, H. Estienne me paraît un guide sûr pour la prononciation des voyelles et des diphthongues. Y a-t-il deux formes pour un même mot, il les signale à l'occasion, mais il indique celle qui lui paraît de meilleur aloi : « Dicitur Brebis sive Berbis, sed Brebis magis receptum est. » (Gloss. Avertissement au lecteur, pag. 3, lignes 17 et 18.)

Ce fut le XVII° siècle qui contribua à mettre de l'ordre dans ce chaos; les Précieuses et les grands écrivains fixèrent l'orthographe et la prononciation, et enfin l'Académie. Mais il ne faut pas s'étonner que les vieilles formes, condamnées alors, soient demeurées dans la bouche de nos paysans qui ne lisent point les grands écrivains, qui ne connaissent guère l'Académie, et qui n'ont jamais entendu parler des Précieuses.

(l) Ils l'étaient encore au XVIIe siècle. Voir Danet, Magnum Dictionn. latin. et gallic. au mot tinea, et Nicot à TE et à T1.

Quant au blaisois ensagner, oul'a est mouillé comme dans notre mot campagne, on en trouve de nombreux exemples :

Il li ensengeront un cercle.
(Saint-Grégoire. Cf. Roquef. à Ensengnement )
Li leus volst les siens enssengnier. (M. de Fr.)
Que pour paour li sires prangne
De son serf et subjit l'ensaingne. (Eust. Desch.)

Robert Estienne ne signale que la forme enginer; le Dictionn. abrégé de Trévoux renferme à la fois engeigner et enginer. L'orthographe d'engin, écrit autrefois engein, a sans doute contribué à la double prononciation du verbe. Ménage note de plus la forme enganer : (Cf. avec l'Italien ingannato, et Buchon, p. 101, engaigne.)

Mal enganés et malement surpris.
(Guill. au court nez. Ménag. a engigner.)

Engeigner, enginer, ou engigner, engancr correspondraient ainsi à la triple prononciation : Enseigner, ensigner, ensagner ; Peigner, pigmer, pagner, etc.

CHAPITRE W.

De la prononciation de la diphthongue EU.

RÈGLE UNIQUE. Eu se prononce généralement comme en français ; Ex. : lieu, peu, eu, prononcez lieu, peu, eu, et non tt. (Pour la prononciation de eu dans eur, voir IV" partie, ch. III.)

La prononciation de eu étant la même dans le dialecte blaisois qu'en français, il n'y a que le participe cu du verbe avoir, qui puisse être ici l'objet d'une discussion.

La prononciation en est très diverse; on dit évu, éii, eu, u, c'està-dire que le dialecte blaisois reproduit les différentes prononciations, que ce mot a revêtues depuis les origines de la langue jusqu'à la fin du XVI° siècle et même jusqu'au premier tiers du XVII°. Aucune contestation ne peut s'élever au sujet des diérèses évu, éü. Un seul point est contesté, et ici j'ai le regret de ne pas me trouver d'accord avec le savant auteur du Traité de Versification française (p. 354), (!) c'est qu'on ait jamais prononcé le participe eu comme il est écrit. La question prend immédiatement un caractère général, car il saute aux yeux que les évolutions suivies par le participe eu deviendront pour un esprit non prévenu applicables à tous les participes aujourd'hui terminés en u. Si je prouve que à évu et éii, prononcés probablement d'abord évou et éou, éveu et éeu, a succédé eu, de même que ce dernier a été remplacé par u, j'aurai prouvé implicitement qu'on a dit d'abord conné-u, pé-u, sé-u, prononcés conné-eu, pé-eu, sé-eu, puis conneu, peu, seu, en dernier lieu connu, pu, su et de même pour tous les autres participes de terminaison identique. M. Génin, et d'autres après lui, a très bien prouvé l'existence des diérèses évu, éü. (Variat. p. 114, 143 et suiv.) Les exemples en sont innombrables, et l'on peut suivre la trace d'évu jusqu'à la fin du XV° siècle, d'éu jusqu'au XVII°. C'est à mes yeux une question jugée et sur laquelle il n'y a point à revenir. Reste la forme eu, prononcée eu, dont on a contesté la prononciation. « Baïf, dit l'auteur du Traité de Versif franç. (p. 356), qui tenta d'introduire une nouvelle orthographe, destinée à noter exactement la prononciation, écrivait j'usse au lieu de j'eusse. » Et

(1) Traité de Versific. franç. où sont exposées les variations successives des règles de notre poésie, et les fonctions de l'accent tonique dans les vers français par L. Quicherat, agrégé de l'Université, bibliothéc. à la Biblioth. Ste Geneviève, 2e édition, Paris, Hachette, 1850.

fondé sur cette unique autorité, oubliant tout ce qu'il y avait de mobile et de variable dans la prononciation du XVI° siècle, il cite en les accusant de rimer à faux ces deux vers de Regnier:

Et pour ne perdre point le renom que j'ai eu
D'un bon mot du vieux temps je couvre tout mon jeu.

Et encore (p. 356) : « La prononciation du mot seur et de ses composés, a toujours été ce qu'elle est aujourd'hui : sûr, assurer. Pareillement j'eus s'est toujours prononcé de même. »

J'ai parlé déjà et je reparlerai ailleurs de sûr et d'assurer. Il ne saurait être question dans ce chapitre que des temps du verbe avoir, eu, j'eus, etc.

C'est dans le Mystère du siège d'Orléans que j'aperçois la transition du son éü au son eu. On y rencontre au hasard les deux formes, selon les besoins de la mesure ou de la rime :

Nous avons héu grant travail,
Ainsi comme chacun peut croire.
(M. du S. d'Orl., vs. 8868.)
Vous avez héu du courroux
Et de l'annuy pour vostre royaume. (Id. vs. 10028.)
Vous estes bien ici venue,
Sans nulle fortune avoir eue.
Vous n'estes plus qu'à une lieue
D'Orleans, comme je puis entendre
Ferons icy une repeue. (Id. vs. 11555.)

Lisez vencue, eue, lieue, repeue,

Y n'ont pas éu l'avantaige,
Mais un très piteux désarroy
Ont éu, et un grand dommaige. (Id. vs. 12740.)

Et quatorze vers plus bas :
Sans avoir eu aucun repoux. (Id. vs. 12756.)

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Nous devons rendre grâce à Dieu
De la très puissante journée,
Quant la victoire avons eu
Et leur puissance subjuguée. (Id. vs. 4788.)

Je trouve dans le cours du XVI° siècle des traces de cette prononciation. (!)

1° Dans Jehan Molinet (p. 180) :
Il tint en sa demaine
Des fleurs de lis le neud ;
Puis le temps Charlemaigne
Homme si grant bruyt n'eut.

2° Dans une chanson de 1544 reproduite par M. Ler. de Lincy, et dont l'orthographe est significative :

En cest instant je m'esveillay,
Et tous les mots que entendus j'eu :
Legierement escrire alay,
Et par ce plainement congneulx
Que l'an M. V. C. vingt et deux
En haulte et basse Picardie
Requerent trois monstres hideux.
Le hault Dieu du ciel les maudie. (Ch. hist. II. p. 149.)

3° Dans Ronsard, 1552 (Elégie 27) :

Car, feuilletant nos livres, ell'ont eu
Ce qui attise et amortit le feu.

4° Dans Tabourot, 1572 :

Las, Monsieur, l'aumône pour Dieu !
Faites-moy donner du potage.
Attendez ; les chiens n'ont pas eu
Encore à présent leur partage.

5° Enfin l'on a pu voir dans le chapitre intitulé : De la pronon

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