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ciation de la voyelle u, que Jacques Dubois (1530) prononçait eu, et non pas u; et Ch. Bourdigné, qui écrivait à la même époque (1526), ne prononce pas autrement :

...On ne sçait quoy et ne sçais à quel jeu ; | Ce néantmoins son argent avaient heu. (Ch. Bourd., p. 30.)

Est-ce à dire que cette prononciation régnât seule? Ce serait une erreur de le croire. La diérèse éii persistera jusqu'au siècle de Louis XIV. Racan, dans la vie de Malherbe, raconte que ce tyran des mots et des syllabes lui reprochait de rimer eu avec vertu, parce que, disait-il, à Paris on prononçait éü.

Il est inutile d'accumuler les exemples. Je termine par une courte histoire, sur laquelle je compte beaucoup pour faire pénétrer mes convictions dans l'esprit de mes lecteurs.

L'évêque d'Angoulême, Octavien de S Gelais, avait écrit ces deux vers dans son Epître d'Œnone à Pâris :

Se n'es-tu pas le premier qui as eu
Plaisir d'icelle, et avec elle geu ;

imitation de ce passage de l'héroïde d'Ovide :

Ardet amore tui : sic et Menelaon amavit ;
Nunc jacet in viduo credulus ille toro. (vers 105.)

Geu dans le dernier vers est le participe du verbe gésir, jacuisti. Mais la prononciation de ce participe se confondait si bien avec celle du substantifjeu, et la diphthongue dans ces trois mots geu, jeu, eu sonnait si bien de même que les compositeurs s'y trompèrent et imprimèrent ainsi les deux vers en question :

Se n'es-tu pas le premier qui as eu
Plaisir d'icelle et avec elle jeu. (o)

Heureuse erreur ! qui sans changer le sens général de la phrase devait servir un jour à l'histoire de la prononciation de la diph

(l) Cf. Villon. Gr. Test. p. 172.

thongue eu, et appuyer mes affirmations. Quand j'aurai ajouté que ces deux rimes eu et jeu, que nous avons rencontrées à la fois dans S Gelais et dans Regnier sont encore bonnes aujourd'hui dans ce dialecte blaisois, débris certain, comme j'essaie de le prouver dans cet ouvrage, de l'ancienne langue et de l'ancienne prononciation françaises, n'en aurai-je point dit assez pour convaincre ceux qui ne ferment pas leurs yeux à la lumière?

CHAPITRE VI.

Etude sur les causes de quelques erreurs à propos des sons EU et U.

L'historique que je viens de faire de la prononciation de la diphthongue eu, et antérieurement de la voyelle u, renverse complétement, comme on peut le voir, les assertions du spirituel auteur des Variations du langage français, pag. 145et 171, et celles du savant auteur du Traité de Versification française, pag. 354 et 199. Quand on se trouve en présence de tels adversaires, c'est un devoir, à mon avis, non pas seulement de signaler leurs erreurs et de les réfuter, comme j'espère l'avoir fait, mais encore d'en rechercher les causes. Que ceux qui seraient tentés de considérer le présent chapitre comme une digression veuillent bien songer 1" qu'en remontant aux sources d'une erreur propagée sous le couvert de noms respectés, j'espère donner une nouvelle force à la thèse que je soutiens, et 2° pour céder la parole à Vaugelas luimême, « c'est qu'il y a quelque plaisir, meslé d'utilité, de considérer les voyes et la naissance d'une erreur, et quand on a relevé une personne, encore est-on bien aise de voir ce qui l'a fait tomber. »

M. Génin n'a, pour ainsi dire, pas discuté la question; il affirme trop et ne prouve pas assez. L'auteur du Traité de Versific. franç. a mieux étudié le sujet, mais son travail, si consciencieux qu'il soit, aboutit aux mêmes conclusions, à savoir que pendant tout le XVI° siècle la diphthongue eu dans les participes terminés en eu, les substantifs terminés en eure, et dans les syllabes initiales ou médiales de quelques autres mots, comme heureux, malheureux, s'est prononcée u.

PREMIÈRE CAUsE D'ERREUR. — Ce qui les a trompés tous deux, c'est cette phrase de Théod. de Bèze : « Tout ce qui parle bien en France prononce hureux. » Cela est vrai, et j'ai expliqué plus loin en parlant de la prononciation de l'eu initial (Voir p. 105), comment on avait été amené à dire hureux et hurter qui ont disparu, et hurler, qui est resté. Leur tort a été de donner à cette phrase plus d'extension qu'elle n'en comportait; ils ont conclu trop vîte du particulier au général. Aussil'auteur du Traité de rersif. franç. n'a-t-il pas de peine à découvrir une fourmilière de rimes fausses dans les poètes du XVI° siècle.

Je crois avoir prouvé que ni eu, ni u n'ont sonné u avant 1530, du moins dans le dialecte français. Le son u, sous la forme eu ou u (je ne parle pas de la forme ui, que j'étudierai plus tard), est une importation picarde, qui ne commença à prendre racine à Paris qu'entre 1530 et 1550. Meigret est le premier, à ma connoissance, qui en 1545 (Baïf, cité dans le Traité de Versif franç., n'avait alors que 13 ans), essaya une nouvelle orthographe j'us, tu us, il ut pour une prononciation nouvelle. Il faudrait avoir la meilleure volonté du monde pour faire remonter jusqu'à cette année la nouvelle prononciation d'heureux. Je dis la nouvelle, car auparavant on prononçait toujours heureux, et non hureux.

Ex. :

Année 1531. — Regnans par droit, eureux et glorieux,

Prononcez :

Renaun par droat, eureuz et glorieuz. (Palsgr. p. 61.)

Année 1562. — Ramus, qui invente un nouveau caractère dérivé de l'e pour noter le son eu, cite précisément pour exemples de cette diphthongue : eureu, maleureu. De Bèze est, je crois, le premier grammairien qui dans son Traité de la bonne prononciation française (1584) ait signalé le son de l'u dans la première syllabe d'heureux. « L'e, dit-il, est inutile dans le mot heureux, qui se prononce hureux, bien qu'il soit dérivé de heur ou s'entend la diphthongue eu, » et ailleurs : « Tout ce qui parle bien en France prononce hureux. » Le plus grand nombre prononçait donc heureux. Ceux qui parlent bien ne forment jamais qu'une minorité. N'a-t-on jamais été entraîné à dire hur pour heur, comme le prétend Théod. de Bèze, je n'oserais pas l'affirmer. En tout cas, on a certainement prononcé bonhur et malhur (o); on a dit Diu et liu pour Dieu et lieu, Ramus l'affirme. M. Ed. Fournier ajoute même, je ne sais sur la foi de quelles autorités, que d'autres mots en eur sonnaient aussi ur; on aurait dit par exemple : « ma sur est pleine de cur. » ( ) J'en doute ; je ne crois pas que cette prononciation se soit étendue à d'autres mots que ceux que j'ai cités plus haut (o). Mais, quoi qu'il en soit, on peut soutenir que ç'a été une prononciation passagère, de même que celle des Incroyables du Directoire ou que le Javanais d'aujourd'hui. Hûreux seul ne passa pas ; il traversa heureusement le XVII° siècle, escorté de malhureux et de valureux, et son succès a peutêtre contribué à fortifier l'erreur que je combats. Richelet (1670), Ménage (1694),le dictionnaire de Trévoux (1704) en signalent encore l'emploi. Il expira tranquillement à la fin du XVIII° siècle. « Il

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y a des gens, dit The Practical French grammar (1783), qui voudraient prononcer en u la première syllabe d'heureux et la seconde de malheureux, mais c'est contraire à l'usage. » Wailly avait fait trente ans auparavant (1754) la même remarque dans les mêmes termes. Qu'on ne croie pas que heureux ait été abandonné, même au temps où hûreux florissait. Il se maintint toujours. Nicot (1506) ne signale même pas hûreux, et le P. Chifflet dit en propres termes (1658) : « On prononce hureux et heureux. » L'auteur des Variations du langage français et l'auteur du Traité de Versification française ont donc eu tort de s'appuyer sur le son exceptionnel de eu dans heureux pour en tirer la conclusion que cu sonnât u. DEUXIÈME CAUSE D'ERREUR. — « Nous avons, dit le Traité de Versif franç. (p. 356), un témoignage formel, celui de Sibilet (1548), qui constate positivement la séparation opérée entre les mots écrits par eu : « Je trouverais rude, écrit-il, de rimer heure contre nature pour la différence du son, mais bien morsure avec (18S8?l7'8. )) Evidemment, l'auteur conclut de là que asseure sonnait assure ; c'est làl'erreur. Il y avait au XVI° siècle des noms en eure long, d'autres, en plus grand nombre, en eure bref. Heure était long; asseure était bref; J. Dubois eut noté ainsi cette différence heûre, nateûre, asseûre. (Voir 1" part., ch. V, p.49.) Heure et nature eussent doncété des rimes rudes — remarquez bien que Sibilet ne dit pas fausses — comme l'est celle d'une longue avec une brève, fables avec croyables dans Boileau, age avec courage, grace avec audace dans Racine. Asseure et morsure, qui sonnait morseure, eussent été des rimes douces, la quantité de la pénultième étant la même. Estienne Pasquier, en écrivant ces deux vers :

ll l'est vraiment, il l'est, je t'en asseure,
Et non en un desdain, mais une haine pure, etc.

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