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qui, vous faisant négliger et parents et patrie, arrete vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l'emploi de domestique de mon père'. Tout cela fait chez moi, sans doute, un merveilleux effet; et c'en est assez, à mes yeux, pour me justifier l'engagement ? où j'ai pu consentir; mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments 3.

VALÈRE. De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends, auprès de vous, mériter quelque chose; et, quant aux scrupules que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde; et l'excès de son avarice, et la manière austère dont il vit avec ses enfants, pourroient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Élise, si j'en parle ainsi devant vous. Vous savez que, sur ce chapitre, on n'en peut pas dire de bien. Mais

• Domestique vient de domus, maison, attaché à la maison, et il se disoit encore du temps de Molière de tous ceux qui exerçoient une charge à la cour ou dans la maison d'un grand seigneur. « La Rochepot , mon cousin germain et « mon ami intime, dit le cardinal de Retz, étoit domestique de seu M. le doc

d'Orléans, et extrêmement dans sa confidence '. » Ce mot a conservé sa signification primitive dans ces phrases : Les dieux domestiques, le bonheur domes. tique, c'est-à-dire , les dieux protecteurs de la maison, le bonheur intérieur de la familie.

? Cet engagement est une double promesse de mariage entre Élise et Valère. Molière s'est servi de ce moyen pour atténuer l'inconvenance du séjour de Valère chez l'Avare, et il faut bien remarquer qu'Elise n'a signé cet engagement qu'après plusieurs mois de résistance. Il est reparlé de cette promesse acie 1, scène in.

Ce rôle d'Élise s'annonce d'une manière charmante; elle peint avec candeur, avec abandon, un innocent amour; et, par l'effet d'un art qui est l'imitation juste de la nature, chacune de ses paroles renferme un aven et son excuse. C'est ainsi qu'Elise est fidèle à la pudeur , même en disant qu'elle aime, parcequ'elle rappelle à l'instant toutes les raisons qu'elle a d'aimer. Enfin, ses aveux, qui la justifient , servent à instruire les spectateurs d'une multitude de circonstances qu'il étoit important de leur faire connoitre ; ici tout est utile, tout est prévu , et cependant tout est naturel.

• Vémoires de Retz, tome 1, page 28. On peut voir aussi plusieurs exemples de l'emploi da mot domestique, en ce sens, dans le Negromant, comedie de Jehan de La Taille, acte IV, sene ir, p. 131; et dans la dédicace du roman de Clelie, par mademoiselle de Studéry.

enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes parents', nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous les rendre favorables. J'en attends des nouvelles avec impatience; et j'en irai chercher moi-même, si elles tardent à venir.

ÉLISE. Ah! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie?, et songez seulement à vous bien mettre dans l'esprit de mon père.

VALÈRE. Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour m'introduire à son service; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrès admirables; et j'éprouve que, pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu'ils font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance, et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie; et il n'y a rien de si impertinent et de si ridicule qu'on ne fasse avaler , lorsqu'on l'assaisonne en louanges. La sincérité souffre un peu au métier que je fais; mais, quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eux; et, puisqu'on ne sauroit les gagner que par-là, ce n'est

pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés 3.

* Ces mols annoncent qu'il y aura une reconnoissance, et que la pièce sera terminée par un dénoûment romanesque à la manière des anciens. Molière s'étoit écarté de cette route dans les chefs-d'auvre précédents, il auroit pu s'en écarter encore dans celui-ci. S'il avoit pris ce parti, l’Arare seroit peut-être son meilleur ouvrage.(L.B.)

• Sentiment délicieux, exprimé en une seule ligne. De tout ce que Valère vient de dire, Elise n'a retenu qu'une chose, c'est qu'il pourroit s'éloigner. Aussi ne répond-elle qu'à cette pensée, qui efface toutes les autres. La phrase de Valère prépare le dénoûment, celle d'Élise ne laisse voir que l'amour, et cependant tous deux sont animés du même sentiment.

* Celle réflexion est fort juste, mais elle est un peu longue. Quoique cette mo

ELISE. Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l'appui de mon frère, en cas que la servante s’avisåt de révéler notre secret " ?

VALÈRE. On ne peut pas ménager l'un et l'autre; et l'esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées, qu'il est difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et servez-vous de l'amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient. Je me retire. Prenez ce temps pour lui parler, et ne lui décou vrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos.

ÉLISE.
Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence ?.

rale soit très philosophique, elle n'en fait pas ici un meilleur effet. Molière ne moralise point ordinairement d'une manière aussi ouverte. (L. B.)

* Autre convenance admirablement observée. Valère habite la maison d'Élise , mais il y a un tiers dans la confidence. Molière est le premier qui ait connu l'art d'ajouter à l'intérêt en multipliant les précautions de bienséance.

Il est impossible de ne pas se demander pourquoi Molière , ayant à peindre un caractère aussi marqué que celui de l'Avare, n'a pas ouvert sa pièce comme il ouvre le Misanthrope, par une de ces scènes vives et frappantes, qui vous entrainent dans le sujet. Sans doute il a dû y songer, car il a pu choisir, et Plaute lui avoit donné l'exemple. Pour résoudre cette question , il faut d'abord remarquer que tous les effets du caractère du Misanthrope se concentrent dans sa per. sonne ; lui seul est victime de ses boutades , lui seul souffre de ce qu'ell-s peuvent avoir de ridicule , ou mème de généreux. Il n'en est pas de méme des effets de l'avarice, ils se répandent autour de l'Avare , ils influent sur sa conduite, sur celle de ses domestiques et de ses enfants ; ils peuvent enfin entrainer ces derniers dans de grandes fautes, et c'est ici tout le sujet de la pièce. Molière a donc pense que la lecon seroit plus frappante, et que l'intérêt seroit mieux ménagé, s'il dirigeoit d'abord notre attention sur la famille de l'Avare. Voilà pourquoi il se hâte de nous ouvrir sa maison, et de nous en montrer les désordres avant de nous montrer l'Avare lui-même. La combinaison est excellente , parcequ'elle prépare à. la-fois les effets comiques et la morale de la pièce. Non-seulement les expositions de Moliére ne ressemblent à celles d'aucun autre auteur, mais elles différent dans toutes ses pièces suivant les passions de ses personnages et les combinaisons du sujet; on peut, en les méditant, découvrir le motif de l'auteur, et cette découverte renfermera toujours un des secrets de l'art.

1

SCÈNE II.

CLEANTE, ELISE.

CLÉANTE. Je suis bien aise de vous trouver seule, ma seur; je brûlois de vous parler , pour m'ouvrir à vous d'un secret.

ÉLISE. Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez-vous à me dire ?

CLÉANTE. Bien des choses , ma soeur, enveloppées dans un mot. J'aime.

ÉLISE. Vous aimez ?

CLÉANTE. Oui, j'aime. Mais avant que d'aller plus loin , je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour; que le ciel les a faits les maitres de nos voeux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite; que, n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre: qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de notre passion; et que l'emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma sœur , afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire; car enlin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances'.

ÉLISE. Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez?

* Les passions ne nous aveuglent pas, mais elles sont plus fortes que tous les raisonnements. Aussi Cléante, au lieu de répondre aux objections qu'il se fait à luimême, ajoute-t-il simplement, « Ah! ma seur, vous ignorez la douce violence « d'un tendre amour! » et par ce seul mot il croit avoir résolu toutes les objec

CLEANTE. Non : mais j'y suis résolu, et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter des raisons pour m'en dissuader.

ÉLISE.
Suis-je, mon frère, une si étrange personne?

CLÉANTE. Non, ma sour; mais vous n'aimez pas'; vous ignorez la douce violence qu'un tendre amour fait sur nos cæurs; et j'appréhende votre sagessc.

ÉLISE. Hélas! mon frère, ne parlons point de ma sagesse; il n'est personne qui n'en manque, du moins une fois en sa vie; et, si je vous ouvre mon cour, peut-être serai-je à vos yeux bien moins sage que vous.

CLÉANTE.
Ah! plùt au ciel que votre ame, comme la mienne...!

ÉLISE. Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez.

CLÉANTE. Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l'amour à tous ceux qui la voient. La nature, ma seur, n'a rien formé de plus aimable , et je me sentis transporté dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d'une bonne femme de mère qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentiments d'amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint, et la console, avec une tendresse qui vous toucheroit l'ame. Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait; et l'on voit briller mille graces

Cléante ne sait pas, comme les spectateurs, qu'Élise a une passion à laquelle el'e s'est abandonnée. Cette situation plait, parceque le public, qui est dans la confidence d'Élise , sent tout l'embarras où son frère la met par ses discours Cette scène est la morale de celle qui l'a précédée. (L. B.)

* Le spectateur, prévenu de la maladie de cette bonne femme. ne sera pas étonné de ne la pas voir paroitre avec sa fille.

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