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Ma surprise a égalé ma respectueuse reconnaissance; mais, attentif depuis long-tems à tout ce qui se fait sur la terre pour le rétablissement de la raison et l'amélioration de l'espèce humaine, je n'étais pas assez étranger aux affaires de la Pologne, pour ne pas connaître le caractère de Votre Majesté, et le prix dont un pareil suffrage doit être aux yeux d'un honnête homme: aussi dois-je avouer que l'inscription de la médaille ne peut manquer de m'enorgueillir un peu, car elle me rappelle que c'est uniquement la pureté des principes que j'ai essayé de développer, et le désir ardent que j'ai eu d’être utile, qui m'ont valu l'honneur que je reçois, et qui vous ont fait chercher dans la foule un inconnu, pour le prévenir par

aussi flatteuses de votre approbation. Vous avez, Sire, applaudi aux souhaits, et compati aux chagrins d'un homme pour qui il ne sera point de bonheur, s'il ne voit point la France libre et sage; qui soupire après l'instant où tous les hommes connaîtront toute l'étendue de leurs droits et de leurs devoirs; qui gémit de voir la vérité soutenue comme une faction, les droits les plus légitimes défendus par

des

moyens injustes et violens, et qui voudrait enfin qu'on eût raison d'une manière raisonnable.

Si l'ouvrage, quel qu'il soit, que j'ai publié dans ces intentions survit aux circonstances qui

des marques

l'ont fait naître (et il n'est pas impossible que le souvenir des distinctions dont Votre Majesté l'a honoré lui assure cet avantage), ce sera, je n'en doute pas, un des traits dont on se servira pour caractériser notre siècle et l'époque où nous vivons, qu’un pareil écrit ait été une recommandation auprès d'une tête couronnée. Mais cette particularité sera à peine remarquable dans l'histoire d'un homme-roi, dont la vie entière, animée du même esprit, n'aura été qu’un enchaînement d'efforts pour rappeler les hommes, ses concitoyens, à des institutions saines, et les élever à la hauteur de la Liberté; et qui, dans le dessein de poser ou d'affermir dans sa patrie les fondemens d'une constitution équitable et forte, aura mis en æuvre autant de soins, de ressources et d'activité que les rois en auraient employé jusqu'ici à outrager la nature humaine, et à éterniser son esclavage et sa honte. Les fables nous racontaient de semblables choses d'un Thésée; et, si les historiens antiques y joignaient les noms d'un ou de deux rois, à qui elles attribuaient aussi cette divine pensée de rendre les peuples heureux par la liberté, et de circonscrire eux-mêmes volontairement leur pouvoir dans les justes limites de la loi et de la félicité publique, le spectacle de ce qui s'était passé dans notre Europe nous faisait rejeter ces histoires parmi les fables. Cette

incrédulité ne sera plus permise à ceux qui de nos jours tourneront les yeux vers la Pologne.

Je reconnaitrais mal la bienveillance honorable que Votre Majesté m'a témoignée, si je l'embarrassais ici

par des louanges que ceux qui les méritent n'aiment pas à recevoir en face. Je crois, d'ailleurs, que les princes capables de concevoir et d'exécuter de si belles entreprises goûtent dans leur conscience une satisfaction trop au-dessus des louanges. Après ce témoignage intérieur, quel autre plaisir pourrait vous toucher, si ce n'est la réussite complète de ces vues humaines et bienfaisantes, et la douceur de sentir un jour et d'entendre tous les Polonais avouer que leur bonheur est votre ouvrage? Et il ne manquerait rien sans doute à la récompense qui vous est due, si ce noble exemple fructifiait à vos yeux dans tous les empires, et pouvait être imité par tous les rois. Puisse ce dernier succès vous être aussi assuré que les bénédictions de vos contemporains et de la postérité!

Agréez avec bonté, Sire, l'expression de mon respect et de ma reconnaissance, et les voeux ardens que je fais pour votre prospérité, que vous avez inséparablement attachée à celle de votre brave nation.

Paris, 18 octobre 1790.

LETTRE

DE MARIE-JOSEPH CHÉNIER.

Paris, 17 février 1788. Je n'ai pu, mon cher frère, répondre plus tôt à votre lettre du 4 de ce mois. Elle m'a été remise quelques jours après l'arrivée du courrier; et j'ai employé quelques autres jours à chercher la tragédie d’Agis' que je vous envoie, et qui ne se trouvait point chez la veuve Duchesne, à qui l'on s'adresse ordinairement pour les pièces de théâtre. Je n'ai d'ailleurs jamais eu tant d'occupations. Je faisais imprimer une ode sur la rentrée des protestans en France, quand un petit évènement m'a engagé à m'occuper d'un autre ouvrage. Il a paru, dans cette ville des facéties, une facétie intitulée : Almanach des grands hommes. On accuse de ce chef-d'ouvre anonyme un comte de Rivarol et un M. de Champcenetz, que trop vous connaissez. C'est une longue satire en prose où l'on insulte les vivans par ordre alphabétique. Dans cette liste de six cents auteurs, la plupart absolument ignorés , on en trouve quelques-uns qui ne le sont pas, l'abbé Delille, par exemple, et d'autres. Ces messieurs m'ont fait l'honneur de penser à moi. Ils n'ont point parlé des ouvrages que j'ai publiés jusqu'ici, mais ils assurent que je dirige les Étrennes de Polymnie. C'est un recueil de vers qui parait tous les ans au mois de janvier, et dont ils m'ont appris le nom. J'ai fait, à l'occasion de cette sottise, qui n'a pas laissé d'avoir de la vogue, précisément parce qu'elle blâmait quantité de personnes, j'ai fait, dis-je, un Dialogue clu public et de l'anonyme'. C'est une pièce d'environ trois cents vers. Elle est d'un goût assez nouveau; et ces messieurs, qui n'y sont point nommés, seront, à ce qu'on dit, passablement corrigés. Je me suis nommé, car c'est une satire. Je suis d'avis qu'on ne doit attaquer personne; mais il est bon de se venger, surtout lorsqu'en se vengeant on peut se faire autant d'amis. Quel

1. La mort d’Agis IV, roi de Sparte, a été le sujet de plusieurs tragédies. Alfieri en a composé une; et Guérin Dubouscal en fit représenter une autre en 1642. Crébillon en avait commencé également une troisième; et l'on prétend même que, sous ce titre, il voulait introduire sur la scène la mort de Charles Ier.

Quant à la tragédie dont parle Marie-Joseph Chénier, elle est de M. Laignelot; les acteurs du Théâtre-Français la jouérent en 1782. Ce même M. Laignelot donna, neuf ans plus tard, au théâtre dit de la Nation, une tragédie intitulée Rienzi, qui, malgré quelques beaux vers, n'obtint aucun succès.

(Note de l'Éditeur.)

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1. Voyez le volume des Poésies de Marie-Joseph, OEuvres anciennes, tome III, page 111. (Note de l'Éditeur.)

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