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II.

A LE BRUN.

Ami, chez nos Français ma Muse voudrait plaire;
Mais j'ai fui la satire, à leurs regards si chère.
Le superbe lecteur, toujours content de lui,
Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui,
Veut qu'un nom imprévu, dont l'aspect le déride,
Égaie au bout du vers une rime perfide:
Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit.
Mais qu'Horace et sa troupe, irascible d'esprit,
Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent :
J'estime peu cet art, ces leçons qu'ils nous donnent
D'immoler bien un sot, qui jure en son chagrin,
Au rire âcre et perçant d'un caprice malin.
Le malheureux déja me semble assez à plaindre
D'avoir même avant lui vu sa gloire s'éteindre,
Et son livre au tombeau lui montrer le chemin,
Sans aller sous la terre, au trop fertile sein,
Semant sa renommée et ses tristes merveilles,

Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles
Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids.

Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois,
Que d'une débonnaire et généreuse argile
On ait pétrì mon âme innocente et facile;
Soit, comme ici, d'un oeil caustique et médisant,
En secouant le front, dira quelque plaisant,
Que le ciel moins propice, enviât à ma plume
D'un sel ingénieux la piquante amertume,
J'en profite à ma gloire, et je viens devant toi
Mépriser les raisins qui sont trop haut pour moi.
Aux reproches sanglans d'un vers noble et sévère
Ce pays toutefois offre une ample matière :
Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant,
Et juges endormis aux cris de l'innocent;
Ministres oppresseurs dont la main détestable
Plonge au fond des cachots la vertu redoutable.
Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers ,
Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers,
Qui savent bien payer d'un mépris légitime
Le lâche qui pour eux feint d'avoir quelque estime.
Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux
Serait utile au moins s'il était dangereux ;
Sans aller, aiguisant une vaine satire,
Chercher sur quel poète on a droit de médire;
Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé,
Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé.

Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, A mes goûts innocens, ami, je m'abandonne. Mes regards vont errant sur mille et mille objets. Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble, Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front; Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne, et vole Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule. Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois. Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes, Tous, ensemble quittant leurs coques maternelles, Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir, Ensemble sous le bois voltiger et courir. Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage, Commencer, travailler, finir un seul ouvrage; Mais quoi! cette constance est un pénible ennui. « Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui ?» Me dit un curieux, qui s'est toujours fait gloire D'honorer les Neuf Sæurs, et toujours, après boire, Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés, Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés.

-Qui, moi? Non. Je n'ai rien. D'ailleursjenelis guère. «— Certe, un tel nous lut hier une épître... et son frère «Termina par une ode où j'ai trouvé des traits... « Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts;

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« Mais moi, que le caprice ou le hasard inspire, « Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire.

- Bon! bon ! Et cet HERMÈS, dont vous ne parlez pas, «Que devient-il? — Il marche, il arrive à grands pas.

Oh! je m'en fie à vous. — Hélas, trop, je vousjure. -Combien dechants de faits? — Pasun, je vous assure. «Comment?» Vous avez vu sous la main d'un fondeur Ensemble se former, diverses en grandeur, Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre? Il achève leur moule enseveli sous terre, Puis par un long canal, en rameaux divisé, Y fait couler les flors de l'airain embrasé; Si bien qu'au même instant cloches , petite et grande, Sont prêtes , et chacune attend et ne demande Qu'à sonner quelque mort, et du haut d'une tour Réveiller la paroisse à la pointe du jour. Moi, je suis ce fondeur : de mes écrits en foule Je prépare long-tems et la forme et le moule; Puis sur tous à la fois je fais couler l'airain. Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.

Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses.
Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses.
Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux,
M'embrasent de leur flamme; et je crée avec eux.
Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,
Tout-à-coup à grands cris dénonce vingt passages
Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,
Il s'admire et se plaît de se voir si savant.
Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître
Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.
Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant
La couture invisible et qui va serpentant
Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère.
Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire,
De séparer aux yeux, en suivant leur lien,
Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien.
Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave,
Tout ce que des Toscans la voix fière et suave,
Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers,
M'offraient d'or et de soie est passé dans mes vers.
Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse,
Plus féconds et plus purs, fit couler dans la Grèce.
Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux
Dont j'anime l'argile, et dont je fais des Dieux.
Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée,
Mais qui revêt chez moi, souvent entrelacée,
Mes images, mes tours : jeune et frais ornement.
Tantôt je ne retiens que les mots seulement;
J'en détourne le sens; et l'art sait les contraindre
Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre.
La prose plus souvent vient subir d'autres lois,
Et se transforme, et fuit mes poétiques doigts.
De rimes couronnée, et légère et dạnsante,
En nombres mesurés elle s'agite et chante.
Des antiques vergers ces rameaux empruntés

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