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« Commençons par les Diêux : Souverain Jupiter !

Soleil, qui vois, entends, connais tout! et toi, Mer, « Fleuves,Terre, et noirs Dieux des vengeances trop lentes, « Salut! Venez à moi de l'Olympe habitantes, « Muses ! vous savez tout, vous Déesses; et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous '.»

Il poursuit; et déja les antiques ombrages
Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages;
Et pâtres, oubliant leur troupeau délaissé,
Et voyageurs, quittant leur chemin commencé,
Couraient. Il les entend, près de son jeune guide,
L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide;
Et Nymphes et Sylvains sortaient pour l'admirer,
Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer;
Car, en de longs détours de chansons vagabondes,
Il enchaînait de tout les semences fécondes:
Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air;
Les fleuves descendus du sein de Jupiter;
Les oracles, les arts, les cités fraternelles,
Et depuis le chaos les amours immortelles;
D'abord le Roi divin, et l'Olympe et les cieux ;
Et le Monde ébranlé d'un signe de ses yeux;
Et les Dieux partagés en une immense guerre;
Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre;
Et les rois, assemblés; et, sous les pieds guerriers,

1. Iliade , liv. II. (Note de l'Éditeur.)

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Une nuit de poussière; et les chars meurtriers;
Et les héros armés, brillant dans les campagnes
Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes;
Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots,
Et d'une voix humaine excitant les héros;
De là, portant ses pas dans les paisibles villes,
Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles;
Mais bientôt de soldats les remparts entourés,
Les victimes tombant dans les parvis sacrés,
Et les assauts, mortels aux épouses plaintives,
Et les mères en deuil, et les filles captives;
Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux
Bêlans ou mugissans, les rustiques pipeaux,
Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes,
Et la flûte et la lyre, et les notes dansantes;
Puis, déchaînant les vents à soulever les mers,
Il perdait les nochers dans les gouffres amers;
De là, dans le sein frais d'une roche azurée,
En foule il appelait les filles de Nérée,
Qui bientôt, à des cris s'élevant sur les eaux,
Aux rivages troyens parcouraient des vaisseaux";
Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle;
Et puis les demi-dieux et les champs d’Asphodèle ? ;
Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrans;
Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parens;

1. Iliade, liv. XVIII. (Note de l'Éditeur.) 2. Odyssée, liv. XI. (Id.

Enfans dont au berceau la vie est terminée;
Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée.
Mais ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux,
Quels doux frémissemens vous agitèrent tous,
Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine,
ll forgeait cette trame irrésistible et fine
Autant que d’Arachné les piéges inconnus,
Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus !!
Et quand il revêtit d'une pierre soudaine
La fière Niobé, cette mère thébaine 2 !
Et quand il répétait en accens de douleurs
De la triste Aëdon l'imprudence et les pleurs 3 ,
Qui, d'un fils méconnu marâtre involontaire,
Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire !
Ensuite, avec le vin, il versait aux héros
Le puissant Népeuthès , oubli de tous les maux 4;
Il cueillait le Moly, fleur qui rend l'homme sage ";
Du paisible Lotos il mêlait le breuvage 6 :
Les mortels oubliaient, par ce philtre charmés,
Et la douce patrie et les parens aimés.
Enfin, l'Ossa, l'Olympe, et les bois du Pénée,

1. Odyssée, liv. VIII. (Note de l'Éditeur.) 2. Iliade, liv. XXIV. (Id.) 3. Odyssée , liv. XIX. (Id.) 4. Ibid., liv. IV. (Id.) 5. Ibid., liv. X. (Id.) 6. Ibid. , liv. IX, et la note de madame Dacier. (1d.)

Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée',
Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin,
La nuit où son ami reçut à son festin
Le peuple monstrueux des enfans de la Nue,
Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue
Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus.
Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs :
« Attends, il faut ici que mon affront s'expie,
« Traître! » Mais, avant lui, sur le Centaure impie
Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux,
Un long arbre de fer, hérissé de flambeaux.
L'insolent quadrupède en vain s'écrie: il tombe;
Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe.
Sous l'effort de Nessus, la table du repas
Roule, écrase Cymėle, Évagre, Périphas.
Pirithous égorge Antimaque, et Pétrée,
Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée,
Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main,
Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein.
Courbé, levant un roc choisi

pour
leur

vengeance,
Tout-à-coup, sous l'airain d'un vase antique, immense,
L'imprudent Bianor, par Hercule surpris,
Sent de sa tête énorme éclater les débris.
Hercule et sa massue entassent en trophée

1. Odyssée , liv. XXI, et, pour plus de détails, voyez les noces de Pirithous et d'Hippodamie dans les Métamorphoses d'Ovide, liv. XII. (Note de l'Éditeur.)

1

Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée,
Qui portait sur ses crins, de taches colorés,
L'héréditaire éclat des nuages dorés. .
Mais d'un double combat Eurynome est avide:
Car ses pieds, agités en un cercle rapide,
Battent à coups pressés l'armure de Nestor;
Le quadrupède Hélops fuit : l’agile Crantor,
Le bras levé, l'atteint : Eurynome l'arrête;
D'un érable noueux il va fendre sa tête ;
Lorsque le fils d’Égée, invincible, sanglant,
L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant;
Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
s'élance, va saisir sa chevelure horrible,
L'entraîne; et, quand sa bouche, ouverte avec effort,
Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
L'autel est dépouillé : tous vont s'armer de flammes;
Et le bois porte au loin les hurlemens des femmes ,
L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris,
Et les vases brisés, et l'injure, et les cris.

Ainsi le grand Vieillard, en images hardies,
Déployait le tissu des saintes mélodies.
Les trois enfans, émus à son auguste aspect,
Admiraient, d'un regard de joie et de respect,
De sa bouche abonder les paroles divines,
Comme en hiver la neige au sommet des collines;
Et, partout accourus, dansant sur son chemin,
Hommes, femmes, enfans, les rameaux à la main,

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