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RÈGLES DE LA VERSIFICATION.

Ce n'est pas seulement à ceux qui ont reçu du Ciel le talent éminen: de peindre la nature, que nous adressons ce Traité ; c'est à tous ceus qui ne sont pas aussi heureusement nés, et aussi privilégiés que ce génies du premier ordre, que nous allons révéler, non le secret de cet art sublime, connu sous le nom de poésié, mais la connaissance des règles qu'il faut suivre, en Français, quand on est appelé à cette mer. veilleuse destination. Nous ne pouvons le dissimuler, tout ce que nous allons enseigner sur l'art des vers, ne formera pas un poéte; mais personne ne le deviendra sans avoir appris ce que nous allons dire de la versification. Eh! comment des règles sur la rime, sur la cé. sure, sur le nombre des syllabes prescrites pour la facture du vers, serviraient-elles à former un poéte? Il suffirait, pour se désabuser d'une si folle prétention, de réfléchir, un instant, après la lecture d'une belle tragédie de l'immortel Racine, sur tout ce qu'il a fallu de laleus pour une si étonnante composition.

En effet, qu'est-ce qu'un véritable poéte, et quelles doivent être ses dispositions, pour mériter ce titre ? Que faut-il qu'il trouve en luimême, pour se répondre qu'il peut, sans présomption, saisir, avec confiance et d'une main bardie, le pinceau d'Homère, de Virgile, et de Racine, pour peindre, à grands traits, d'après les modèles que la nature lui présente sans cesse, des copies tellement ressemblantes, qu'on croie, en les voyant, ne voir que des originaux et des modèles aussi parfaits que ceux qu'il voulait imiter?

Ah! qui pourrait s'y tromper ? Le poéte sent, de bonne heure, une sorte de feu intérieur, qu'on nomme imagination, et qui s'enflamme facilement, à la vue des moindres traits échappés au grand tabl de la nature; c'est celui dont le cæur suit naturellement l'élan brûlant de l'imagination; celui dont l'oreille du cœur est encore plus sensible que l'oreille organique à la magie enchanteresse du nombre et du barmonie ; celui dont l'anie s'élève, à mesure que s'élèvent, dans leurs peintures, les peintres audacieux qui montent jusqu'au sommet de la montagne où l’antiquité fabuleuse plaçait, et les neuf Muses, et cet Apollon si sévère qui repousse dans le marais qui entoure le mont sacré tant de téméraires rimeurs. Le poéte est celui qui, fier d'avoir conçu une vaste pensée, la voit s'agrandir et se développer dans une ame beureuseinent féconde ; c'est celui dont l'ame de feu sent l'irré sistible besoin de se répandre, et de communiquer ces idées qui peignent si bien les objets dont elles sont les images, ces idées qui se pressent dans un esprit qui ne peut plus les contenir.

Que chacun se compare à ce portrait, et qu'il se juge ; qu'il se contente de connaître l'art des vers et de jouir, par la lecture, de tous ceux qui sont, depuis long-temps, en possession de l'admiration universelle, sans aspirer à l'honneur de partager avec les vrais poéles ce sentiment auquel il ne peut avoir jamais aucun droit. Traçons encore, plus pour celui-ci que pour ces esprits privilégiés, ces règles de la versification que le génie a devinées, et dont les lecteurs des bons vers ne peuvent se passer. Les vers, à ne les considérer que sous le rapport de leur mécanisme,

, sont des paroles arrangées selon certaines régles fixes et déterminées.

Ces règles regardent sur-tout le nombre des syllabes, la césure, la rime, les inots que le vers exclut, les licences qu'il permet, et enfin les différentes manières dont il doit être arrangé dans chaque sorte de Poëme.

Des différentes espèces de Vers Français. On compte ordinairement cinq sortes de vers Français. C'est par le nombre des syllabes qu'on les distingue. 1°. Ceux de douze syllabes, comme :

Dans le ré-dnit obs-cur d'u-ne al-co-ve en-fon-cée
S'c-lève un lit de plu-me à grands frais a-ma-ssée:
Qua-tre ri-deaux pom-peux, par un dou-ble con-tour,
En de-fen-dent l'en-trée à la clar-té du jour.

Ces vers s'appellent alexandrins, héroïques ou grands vers. 2o. Ceux de dix syllabes comme :

Du peu qu'il a le sa-ge est sa-tis-fait.

3o. Ceux de buit syllabes, comme :

L'hi-po-cri-te en frau-des fer-ti-le,
Dès l'en-fan-ce est pé-tri de fard;
Il sait co-lo-rer a-vec art
Le fiel que sa bou-che dis-ti-lle.

4° Ceux de sept syllabes, comme:

Grand Dien! vo-tre main ré-cla-nie
Les dons que j'en ai re-çus.
E-lle vient cou-per la tra-me
Des jours qu'e-lle m'a ti-ssus.
Mon der-nier so-leil se lè-ve,
Et vo-tre sou-fle m'en-lè-ve.

De la te-rte des vi-vans,
Co-mme la feu-ille sé-chée,
Qui, de sa ti-ge a-rra-chée,

De-vient le jou-et des vents. : 66. Ceux de six syllabes, comme :

A soi mê-me o-di-eux
Le sot de tont s'ir-ri-te :
En tous lieux il s'é-vi.te,
Et se trou-ve en tous lieux.

Les vers qui ont moins de six syllabes ne sont guère d'usage que pour la poésie lyrique, et quelques petites pièces badines.

DE LA CÉSURE. La césure est un repos, qui coupe le vers en deux parties ou hé. mistiches.

Ce repos doit être à la sixième syllabe dans les grands vers, et à la quatrième dans ceux de dix syllabes. L'esprit et l'usage de la césure sont très-bien exprimés dans ces vers de Boileau :

Que toujours en vos vers—le sens coupant les mots,
Suspende l'hémistiche en marque le repos.
Sur les ailes du temps la tristesse s'envole.

Que le mensonge- un instant vous outrage,
Tout est en feu-soudain pour l'appuyer;
La vérité-perce enfin le nuage,
Tout est de glace à vous justifier.

Pour que

Il n'y a que les vers de douze et de dix syllabes qui aient une césure.

la césure soit bonne, il faut que le sens autorise le repos; ainsi dans les vers suivans, la cesure est défectueuse.

N'oublions pas les grands-bienfaits de la patrie.
Faites voir on regret--sincère de vos fautes.
Mon père, quoiqu'il eût-la tête des meilleures,

Ne m'a jamais rien fait--apprendre que mes heures. La césure ne vaut rien dans ces exemples, parce que le sens exige que le mot où est la césure, et celui qui le suit, soient prononcés tout de suite et sans pause. Mais la césure est bonne dans les vers suivans :

Ses chanoines vermeils et brillans de santé

S'engraissaient d'une longuemet sainte oisiveté. Ici la césure est bonne, parce qu'on peut faire une petite pause après un substantif suivi de plusieurs adjectifs, ou entre plusieurs adjectifs qui suivent ou qui précèdent un substantif. VOL. II.

I

I. REMARQUE. Le dernier mot du premier hémistiche, peut se terminer

par le e muet, pourvu que le mot suivant cominence par une voyelle.

Ami, lui dit le chantre encor påle d'horreur,
N'insulte pas de grâce à ma juste terreur,

Il trépigne de joie, il pleure de tendresse. II. REMARQUE. Les pronoms cela, celui, celui-, &c. et de qui mis pour dont, peuvent aussi terminer le premier hémistiche, ou recevoir la césure; on souffre cette négligence, mais il faut se la per. mettre rarement; elle donne toujours aux vers un air prosaïque,

Il n'est fort entre ceux que tu prends par centainer,
Qui ve puisse arrêter un rimeur six semaines.

Bénissons Dieu de qui la puissance est sans bornes. Les vers de dix et de douze syllabes sont, comme tous les autres, assujettis aux règles dont il nous reste à parler,

DE LA RIME.

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La rime est la convenance de deux sons qui terminent deux vers. Quelquefois on exige aussi qu'il y ait convenance d'orthographe, que deux sons semblables soient représentés par les mêmes lettres,

Où me cacher? fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale.
Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains.

Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
On distingue deux sortes de rimes, la féminine et la masculine.
La première est celle de vers qui se terminent par un e muet, soit
seul, soit suivi d'un s ou de nt.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d'une folle vitesse.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie;
Ils courent; tout son corps n'est bientôt qu'une plaie,
Dans quels ravissemens, à votre sort liée,
Du reste des mortels je vivrais oubliée.
Un jeune homme, toujours bouillant dans ses caprices,
Est prêt à recevoir l'impression des vices.
C'est pen qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent,

Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent. Ces vers féminins ont une syllabe de plus que les masculins: mais comme le e muet sonne faiblement dans la syllabe qui termine le vers, cette syllabe est comptée pour rien.

La rime masculine est celle qui finit par une autre lettre que le e muet, ou seul, ou suivi d'un s, ou en fin de nt.

Chaqne vertu devient une divinité;
Minerve est la prudence, et Vénus la beauté.
Le travail est souvent le père du plaisir;

Je plains l'homme accablé du poids de sou loisir. REMARQUE. La syllabe oient, ou aient, qui se trouve dans les imparfaits et les conditionnels des verbes, forme une rime masculine, parce que cette syllabe a le son de le è ouvert. Ainsi les vers suivans sont masculins.

Aux accords d'Amphion les pierres se mouvaient,
Et sur les murs Thébains en ordre s'élevaient.

m

RIMES RICHES ET SUFFISANTES. Les rimes masculines et féminines se divisent en riches et en su. ffisantes.

I. La rime riche est formée de deux sons parfaitement semblables, et souvent représentés par les mêmes lettres.

Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
De rage et de douleur le monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant.
Au moment que je parle, ah, mortelle pensée!
Ils bravent la fureur d'une amante insensée.

II. La rime suffisante est celle qui n'a pas une convenance aussi exacte de sons et d'orthographe.

Hélas! Dieux tout-puissans que vos pleurs vous appaisent,
Que ces vains ornemens, que ces voiles me pèsent!
Quelle importune main, en formant tous ces næuds,

A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux? III. Dans la rime masculine, on n'a guère égard en général qu'au dernier son des mots; ainsi maison rime avec poison ; piété avec pureté; procès avec succès.

IV. Mais dans la rime féminine, on fait une attention particulière au son de l'avant-dernière syllabe, parce que celui de la dernière n'est ni assez plein, ni assez marqué, pour produire une conformité de son sensible et agréable à l'oreille. Ainsi mère et mare, audace et justice, estime et diadême, ne rimeraient pas ensemble, quoique ces mots se terminent par la même syllabe re, ce, me.

Mais visible et sensible, monde et profonde, justice et précipice, usage et partage, peuvent rimer ensemble, parce que ces mots ont une convenance de sons dans les avant-dernières syllabes.

V. Comme la convenance de sons est essentielle à la rime, on ne saurait bien faire rimer les syllabes brèves avec les longues, les ? mouillés avec les l non mouillés. &c. comme maitre et mètre; joute

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