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Cris. Pauvre disgracié! va dans la garde-robe
Rejoindre de ce pas la soutane et la robe.
Que d'états 1- je n'en vais les compter par mes doigts.
D'abord
Flor.

Oh! tu feras ce compte une autre fois.
Cris. Soit, sommes-nous ici pour long-temps ?
Flor.

Pour la vie. Cris. Quoi, Brest? Flor.

D'y retourner, va, je n'ai nulle envie.
Cris. Et votre mariage ?
Flor.

Eh bien, il reste là.
Cris. Mais Léonor?
Flor.

Ma foi l'épouse qui voudra,
Cris. J'ignore en vérité si je dors, si je veille.
En quoi, vous la quittez, le contrat fait la veille?

Flor. Fallait-il par hasard attendre au lendemain ?
Cris. Là, sérieusement vous refusez sa main ?
Flor. Pour le persuader il faudra que je jure.

Cris. Ah! pouvez-vous lui faire une pareille injure?
Car que lui manque-t-il? elle est jeune d'abord.

Flor. Trop jeune.
Cris.

Bon, monsieur ?
Flor.

C'est un enfant, Cris.

D'accord, Mais un aimable enfant : elle est belle, bien faite.

Flor. Je sais fort bien qu'elle est une beauté parfaite.
Mais cette beauté-là n'est point ce qu'il me faut;
J'aime sur un visage à voir quelque défaut.

Cris. C'est différent. J'aimais cette humeur enjouée
Qui ne la quittait pas de toute la journée.

Flor. Je veux qu'op boude aussi par fois.
Cris.

Sans contredit. Flor. Trop de gaieté, vois-tu, me lasse et m'étourdit : Qui rit à tous propos ne peut que me déplaire.

Cris. Sans doute, Eléonor n'était point votre affaire,
Une enfant de seize ans, riche, ayant mille attraits
Qui n'a pas un défaut, qui ne boude jamais !
Bon! vous en seriez las au bout d'une semaine,

dira de vous monsieur le capitaine?
Flor. Qu'il en dise, parbleu, tout ce qu'il lui plaira;
Mais pour gendre jamais Kerbanton ne m'aura.
Qui! moi ! bon Dieu ! j'aurais le courage de vivre
Auprès d'un vieux marin qui chaque jour s'enivre?
Qui fume à chaque instant, et tous les soirs d'hiver
Voudrait m'entretenir de ses combats de mer ?

Cris. Mais, si je ne me trompe, après le mariage
Il devait à Paris faire un petit voyage.

Flor. Oui-tu m'y fais songer,
Cris.

S'il était en chemin?

Mais que

Flor. Eh bien, crois-tu qu'ici du soir au lendemain On se rencontre?

Cris. Non, mais enfin, mon cher maltre, Dans cet hôtel lui-même il descendra peut-être: Car toujours des Bretons ce fut le rendez-vous.

Flor. Eh que m'importe à moi? je ris de son courroux.
Laissons là pour jamais et le père et la fille.

Cris. Parlons donc de Justine ; elle est ma foi gentille.
Des défauts, elle en a, mais elle a mille appas :
Elle est gaie et foldtre, et je ne m'en plains pas.
Voilà ce qu'il me faut, à moi qui ne ris guère.
Enfin elle n'a point de vieux marin pour père.
Pauvre Justine, hélas ! je lui doonai ma foi.
Que va.t-elle à présent dire et penser de moi?

Flor. Elle est déjà peut-être amoureuse d'un autre.

Cris. Nos deux cæurs sont, monsieur, bien différeos du vôtre.
D'avoir perdu Crispin jamais cette enfant-là,
C'est moi qui vous le dis, ne se consolera.

Flor. Va, va, dans sa douleur le sexe est raisonnable,
Et je n'ai jamais vu de femme inconsolable.
Laissons cela
Cris.

Fort bien, mais au moins, dites-moi,
Pourquoi vous descendez dans un hotel ?
Flor.

Pourquoi ?
Cris. Oui, monsieur, vous avez un oncle qui vous aime.
Dieu sait!

Flor. De mon côté je le chéris de même;
Mais je ne logerai pourtant jamais chez lui:
Je crus bien l'an passé que j'en mourrais d'ennui.
C'est un ordre, une règle en toute sa conduite !
Une assemblée hier, demain une visite !
Ce qu'il fait aujourd'hui, demain il le fera :
Il ne manque jamais un seul jour d'opéra,
La routine est pour moi si triste, si maussade
Et puis sa politique et sa double ambassade !
Car tu sais que mon oncle était ambassadeur.
J'écoutais des récits—mais d'une pesanteur!
Tu vois que tout cela n'est pas fort agréable.
D'ailleurs, je me suis fait un plaisir délectable
De venir habiter dans un hôtel garni;
Tout cérémonial de ces lieux est banni:
Je vais, je viens, je rentre et sors quand bon me semble;
Entière liberté, le soir, on se rassemble:
L'hôtel forme lui seul une société,
Et si je n'ai le choix, j'ai la variété.

Collin d'Arlerille

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SCÈNES TRAGIQUES.

Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux,
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux :
D'un pinceau délicat l'artifice agréable
Du plus afireux objet fait un objet aimable.
Ainsi, pour nous charmer, la tragédie en pleurs
D'Edipe tout sanglant fit parler les douleurs,
D'Oreste parricide exprima les alarmes,
Et pour nous divertir nous arracha des larmes.

BOILEAU.

Imprécations de CAMILLE, Sæur d'Horace, en apprenant que son

Frère vient de tuer CURIACE son amant.

ROME, l'unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant !
Rome qui t'a vu naître et que ton cæur adore!
Rome, enfin, que je hais parce qu'elle t'honore !
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés,
Saper ses fondemens encore mal assurés,
Et si ce n'est assez de toute l'Italie
Que l'orient contre elle à l'occident s'allie,
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent

la détruire et les monts et les mers,
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles;
Que le courroux du ciel alluiné par mes veux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux.
Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre,
Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause et mourir de plaisir !

pour

P. Corneille.

Les llvruces.

Auguste, qui vient de découvrir la Conjuration de Cinna, erprint

ses Réflexions, ses Remords, et ses Craintes.
Ciel ! à qui voulez-vous désormais que je fie
Les secrets de mon ame, et les soins de ma vie?
Reprenez le pouvoir que vous m'avez coinmis
Si, donnant des sujets, il öte les amis;
Si tel est le destin des grandeurs souveraines,
Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines;
Et si votre rigueur les condamne à chérir
Ceux que vous apimez à les faire périr.
Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout, doit tout craindre.
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
Quoi, tu veux qu'on t'épargne, et u'as rien épargné!
Souge aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné,
De combien ont rougi les champs de Macédoine,
Combien en a versé la défaite d'Antoine,
Combien celle de Sexte, et revois tout d'un temps
Pérouse au sien noyée, et tous ses habitans ;
Remets dans ton esprit, après tant de carnages,
De tes proscriptions les sanglantes images,
Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,
Au sein de ton tuteur enfouças le couteau;
Et puis ose accuser le destin d'injustice,
Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
Et que, par ton exemple, à ta perte guidés,
Ils violent les droits que tu n'as pas gardés !
Leur trahison est juste, et le Ciel l'autorise.
Quitte ta dignité comme tu l'as acquise;
Rends un sang infidèle à l'infidélité,
Et souffre des ingrats, après l'avoir été.
Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!
Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne,
Toi dont la trahison me force à retenir
Ce pouvoir souverain dont tu veux me punir,
Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
Relève pour l'abattre un trône légitime, ,
Et d'un zèle effronté couvrant son attentat,
S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'état!
Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre!
Tu vivrais en repos, après m'avoir fait craindre !
Non, non, je me trahis moi-même d'y penser.
Qui pardonne aisément, invite à l'offenser.
Punissons l'assassin, proscrivons les complices.
Mais quoi! toujours du sang, et toujours des supplices !
Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter :
Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter,

Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile;
Une tête coupée en fait renaître mille;
Et le sang répandu de mille conjurés,
Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.
Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute,
Meurs, et dérobe lui la gloire de ta chute:
Meurs; tu ferais pour vivre un lâche et vain effort,
Si tant de gens de cour font des veux pour ta mort,
Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse,
Pour te faire périr tour à tour s'intéresse !
Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir;
Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre ou mourir.
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste.
Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat;
Eteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat:
A toi-même, en mourant, immole ce perfide;
Contentant ses désirs, punis ce parricide;
Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,
En fesant qu'il le voye et n'en jouisse pas.
Mais jouissons plutôt nous-mêmes de sa peine ;
Et si Rome nous bait, triomphons de sa haîne.
O Romains ! 6 vengeance! 6 pouvoir absolu!
O rigoureux combat d'un caur irrésolu,
Qui fuit en méme temps tout ce qu'il se propose!
D’un prince malheureux ordonncz quelque chose.
Qui des deux dois-je suivre, ou duquel m'éloigner ?
Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régper.

Le même. Cinna.

Scène d'Andromaque.

ORESTE, HERMIONE, CLÉONB.
Or. Madame, c'en est fait, et vous êtes servie:
Pyrrhus rend à l'autel son infidèle vie.

Her. Il est mort!
Or.

Il expire; et nos Grecs irrités
Ont lavé dans son sang ses infidélités.
Je vous l'avais promis, et, quoique mon courage
Se fit de ce complot une funeste image,
J'ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
Se sont jusqu'à l'autel dans la foule glissés.
Pyrrhus m'a reconnu, mais sans changer de face;
Il semblait que ma vue excitât son audace;
Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
Dussert de son hymeu relever la splendeur.

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