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AUGUSTE, qui vient de découvrir la Conjuration de Cinna, erprint

ses Réflexions, ses Remords, et ses Craintes.
Ciel! à qui voulez-vous désormais que je fie
Les secrets de mon ame, et les soins de ma vie?
Reprenez le pouvoir que vous m'avez coinmis
Si, donnant des sujets, il öte les amis ;
Si tel est le destin des grandeurs souveraines,
Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines;
Et si votre rigueur les condamne à chérir
Ceux que vous animez à les faire périr.
Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout, doit tout craindre.
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
Quoi, tu veux qu'on t'épargne, et u'as rien épargné!
Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné,
De combien ont rougi les champs de Macédoine,
Combien en a versé la défaite d'Antoine,
Combien celle de Sexte, et revois tout d'un temps
Pérouse au sien noyée, et tous ses habitans;
Remets dans ton esprit, après tant de carnages,
De tes proscriptions les sanglantes images,
Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,
Au sein de ton tuteur enfouças le couteau;
Et puis ose accuser le destin d'injustice,
Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
Et que, par ton exemple, à ta perte guidés,
Ils violent les droits que tu n'as pas gardés !
Leur trahison est juste, et le Ciel l'autorise.
Quitte ta dignité comme tu l'as acquise;
Rends un sang infidèle à l'infidélité,
Et souffre des ingrats, après l'avoir été.
Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!
Quelle fureur, Cinna, m'accuse et le pardonne,
Toi dont la trahison me force à retenir
Ce pouvoir souverain dont tu veux me punir,
Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
Relève

pour

l'abattre un trône légitime,
Et d'un zèle effronté couvrant son attentat,
S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'état!
Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre !
Tu vivrais en repos, après m'avoir fait craindre!
Non, non, je me trabis moi-même d'y penser.
Qui pardonne aisément, invite à l'offenser.
Punissons l'assassin, proscrivons les complices.
Mais quoi! toujours du sang, et toujours des supplices !
Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter:
Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter,

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Ne vaut pas

Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile;
Une tête coupée en fait renaître mille;
Et le sang répandu de mille conjurés,
Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.
Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute,
Meurs, et dérobe lui la gloire de ta chute:
Meurs; tu ferais pour vivre un lâche et vain effort,
Si tant de gens de cour font des veux pour ta mort,
Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse,
Pour te faire périr tour à tour s'intéresse !
Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir;
Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre ou mourir.
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste

l'acheter

par un prix si funeste,
Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat;
Eteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat:
A toi-même, en mourant, iminole ce perfide;
Contentant ses désirs, punis ce parricide;
Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,
En fesant qu'il le voye et n'en jouisse pas.
Mais jouissons plutôt nous-mêmes de sa peine;
Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.
O Romains ! 8 vengeance! 6 pouvoir absolu!
O rigoureux combat d'un cæur irrésolu,
Qui fuit en méme temps tout ce qu'il se propose!
D'un prince malheureux ordonncz quelque chose.
Qui des deux dois-je suivre, ou duquel m'éloigner?
Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.

Le même.

Cinna

Scène d' Andromaque.

Or.

ORESTE, HERMIONE, CLÉONE.
Or. Madame, c'en est fait, et vous êtes servie:
Pyrrhus rend à l'autel son infidèle vie.
Her. Il est mort!

Il expire; et nos Grecs irrités
Ont lavé dans son sang ses infidélités.
Je vous l'avais promis, et, quoique mon courage
Se fit de ce complot une funeste image,
J'ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
Se sont jusqu'à l'autel dans la foule glissés.
Pyrrhus m'a reconnu, mais sans changer de face;
Il semblait que ma vue excitât son audace;
Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
Dussert de son hymen relever la splendeur.

Enfin, avec transport prenant son diadème,
Sur le front d’Andromaque il l'a posé lui-même:
« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi;
Andromaque, régnez sur l’Epire et sur moi.
Je voue à votre fils une amitié de père:
J'en alteste les dieux, je le jure à sa mère :
Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
Et je le reconnais pour le roi de Troyens."
A ces mots, qui du peuple attiraient le suffrage,
Nos Grecs n'ont répondu que par un cri de rage :
L'infidèle s'est vu partout envelopper,
Et je n'ai pu trouver de place pour frapper:
Chacun se disputait la gloire de l'abattre.
Je l'ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre
Tout sanglant

leurs
coups

vouloir se dérober:
Mais enfin à l'autel il est allé tomber.
Du peuple épouvanté j'ai traversé la presse
Pour venir de ces lieux eplever ma princesse,
Et regagner le port, où bientôt nos amis
Viendront couverts du sang que je vous ai promis.

Her. Qu'ont-ils fait!
Or.

Pardonnez à leur impatience:
Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance;
Vous vouliez que ma main portat les premiers coups;
Qu'il sentit en mourant qu'il expirait pour vous.
Mais c'est moi dont l'ardeur leur a servi d'exemple;
Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
Madame; et vous pouvez justement vous flatter
D'une mort que leurs bras n'ont fait qu'exécuter.
Vous seule avez poussé les coups-
Her.

Tais-toi, perfide,
Et n'impute qu'à toi ton lache parricide.
Va faire cliez tes Grecs admirer ta fureur,
Va: je la désavoue, et tu me fais horreur.
Barbare, qu'as-tu fait ? avec quelle furie
As-tu tranché le cours d'une si belle vie ?
Avez-vous pu, cruels, l'immoler aujourd'hui
Saps que tout votre sang se soulevat pour lui?
Mais parle: de son sort qui t'a rendu l'arbitre ?
Pourquoi l'assassiner? qu'a-t-il fait? à quel titre ?
Qui te l'a dit?

Or. Oh dieux ! quoi! pe m'avez-vous pas, Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?

Her. Ah! failait-il en croire une amante insensée ? Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée ? Et ne voyais-tu pas, dans mes emportemens, Que mon caur démentait ma bouche à tous momens ?

1

Quand je l'aurais voulu, fallait-il y souscrire ?
N'as-tu

pas

dû cent fois te le faire redire ?
Toi-même avant le coup me venir consulter?
Y revenir encore, ou plutôt m'éviter ?
Que ne me laissais-tu le soin de ma vengeance?
Qui t'amène en des lieux où l'on fuit ta présence ?
Voilà de ton amour le détestable fruit:
Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit.
C'est toi dont l'ambassade, à tous les deux fatale,
L'a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
Nous le verrions encore nous partager ses soins :
Il m'aimerait peut-être ? il le feindrait du moins.
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Epire;
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
A toute ma famille; et c'est assez pour moi,
Traître, qu'elle ait produit un monstre comme toi.

Racinc

Scène de Britannicus,

BURRHUS, Gouverneur de NÉRON, apprenant de lui-même qu'il veut

faire périr GERMANICUS son Frère, s'efforce de ranimer dans l'ame de ce Prince les premiers Sentimens de Vertu qu'il avait fait paraitre.

Burr. De votre bouche, 6 ciel, seigneur, puis-je l'apprendre?
Vous même, sans frémir, avez-vous pu l'entendre?
Songez-vous dans quel sang vous allez vous baigner?
Néron, dans tous les caurs, est-il las de régner?
Que dira-t-on de vous ? Quelle est votre pensée?

Nér. Quoi! toujours enchaîné de ma gloire passée ?
J'aurai devant les yeux je ne sais quel amour,
Que le hasard nous donne et nous dte en un jour ?
Soumis à tous leurs væux, à mes désirs coutraire,
Suis-je leur emperenr seulement pour leur plaire ?

Burr. Et ne suffit-il pas, seigneur, à vos souhaits
Que le bonheur public soit un de vos bienfaits ?
C'est à vous à choisir, vous êtes encore maitre.
Vertueux jusqu'ici, vous pouvez toujours l'être.
Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus,
Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus.
Mais, si de vos flatteurs vous suivez la maxime,
Il vous faudra, seigneur, courir de crime en crime;
Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés,
Et laver dans le sang vos bras ensanglantés;
Britannicus mourant excitera le zèle
De ses amis, tous prêts à prendre sa querelle.

Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs,
Qui, même après leur mort, auront des successeurs;
Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre.
Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre:
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets ;
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.
Ah! de vos premiers ans l'heureuse expérience,
Vous fait-elle, seigneur, haïr votre innocence?
Songez-vous au bonheur qui les a signalés?
Dans quel repos, ô ciel ! les avez-vous coulés?
Quel plaisir de penser et de dire en vous-même:
Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime.
On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer;
Le ciel, dans tous leurs pleurs, ne m'entend point nommét i
Leur sombre inimitié ne suit point mon visage!
Je vois voler partout les cæurs à mon passage!
Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, ô dieux !
Le sang le plus abject vous était précieux.
Un jour, il m'en souvient, le sénat équitable
Vous pressait de souscrire à la mort d'un coupable;
Vous résistiez, seigneur, à leur sévérité ;
Votre cæur s'accusait de trop de cruauté;
Et, plaignant les malheurs attachés à l'empire,
Je voudrais, disiez-vous, ne savoir écrire.
Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur,
Ma mort m'épargnera la vue et la douleur.
On ne me verra point survivre à votre gloire,
Si vous allez commettre une actiov si noire.

(Se jetant aux pieds de Néron.)
Me voilà prêt, seigneur. Avant que de partir,
Faites percer ce cour qui n'y peut consentir.
Appelez les cruels qui vous l'ont inspirée,
Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée.
Mais je vois que mes pleurs touchent mon empereur ;
Je vois que sa vertu frémit de leur fureur.
Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides,
Qui vous osent donner ces conseils parricides.
Appelez votre frère, oubliez dans ses bras-

Nér. Ah? que demandez-vous ?
Burr.

Non, il ne vons hait pas,
Seigneur; on le trahit, je sais son innocence;
Je vous réponds pour lui de son obéissance.
J'y cours. Je vais presser un entretien si doux.
Nér. Dans mon appartement, qu'il m'attende avec vous.

Le néme.

pas

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