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Enfin, avec transport prenant son diadème,
Sur le front d'Andromaque il l'a posé lui-même :
“ Je vous donne, a-t-il dit, nia couronne et ma foi;
Andromaque, régnez sur l'Epire et sur moi.
Je voue à votre fils une amitié de père:
J'en atteste les dieux, je le jure à sa mère :
Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
Et je le reconnais pour le roi de Troyens."
A ces mots, qui du peuple attiraient le suitrage,
Nos Grecs n'ont répondu que par un cri de rage:
L'infidèle s'est vu partout envelopper,
Et je n'ai pu trouver de place pour frapper:
Chacun se disputait la gloire de l'abattre.
Je l'ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre
Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober:
Mais enfin à l'autel il est allé tomber.
Du peuple épouvanté j'ai traversé la presse
Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
Et regagner le port, où bientôt nos amis
Viendront couverts du sang que je vous ai promis.

Her, Qu'ont-ils fait!
Or.

Pardonnez à leur impatience:
Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance;
Vous vouliez que ma main portat les premiers coups ;
Qu'il sentit en mourant qu'il expirait pour vous.
Mais c'est moi dont l'ardeur leur a servi d'exemple;
Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
Madame; et vous pouvez justement vous flatter
D'une mort que leurs bras n'ont fait qu'exécuter.
Vous seule avez poussé les coups-
Her.

Tais-toi, perfide,
Et n'impute qu'à toi ton lache parricide.
Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur,
Va: je la désavoue, et tu me fais horreur.
Barbare, qu'as-tu faits avec quelle furie
As-tu tranché le cours d'une si belle vie ?
Avez-vous pu, cruels, l'immoler aujourd'hui
Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
Mais parle: de son sort qui t'a rendu l'arbitre?
Pourquoi l'assassiner? qu'a-t-il fait? à quel titre ?
Qui te l'a dit?

Or. Oh dieux ! quoi! ne m'avez-vous pas, Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas?

Her. Ah! failait-il en croire une amante insensée ? Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée ? Et ne voyais-tu pas, dans mes emportemens, Que mon cæur démentait ma bouche à tous momens ?

Quand je l'aurais voulu, fallait-il y souscrire ?
N'ag-tu pas

dû cent fois te le faire redire ?
Toi-même avant le coup me venir consulter?
Y revenir encore, ou plutôt m'éviter?
Que ne me laissais-tu le soin de ma vengeance?
Qui t'amène en des lieux où l'on fuit ta présence ?
Voilà de ton amour le détestable fruit:
Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit.
C'est toi dont l'ambassade, à tous les deux fatale,
L'a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
Nous le verrions encore nous partager ses soins :
Il m'aimerait peut-être ? il le feindrait du moins.
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Epire;
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
A toute ma famille; et c'est assez pour moi,
Traître, qu'elle ait produit un monstre comme toi.

Rucina

Scène de Britannicus, BURRHUS, Gouverneur de Néron, apprenant de iui-même qu'il veut

faire périr GERMANICUS son Frère, s'efforce de ranimer dans l'ame de ce Prince les premiers Sentimens de Vertu qu'il avait fait paraitre.

Burr. De vofre bouche, 6 ciel, seigneur, puis-je l'apprendre?
Vous même, sans frémir, avez-vous pu l'entendre?
Songez-vous dans quel sang vous allez vous baigner?
Néron, dans tous les cours, est-il las de régner ?
Que dira-t-on de vous ? Quelle est votre pensée?

Nér. Quoi! toujours enchaîné de ma gloire passée ?
J'aurai devant les yeux je ne sais quel amour,
Que le hasard nous donne et nous ote en un jour ?
Soumis à tous leurs vœux, à mes désirs contraire,
Suis-je leur emperenr seulement pour leur plaire ?

Burr. Et ne suffit-il pas, seigneur, à vos souhaits
Que le bonheur public soit un de vos bienfaits ?
C'est à vous à choisir, vous êtes encore maître.
Vertueux jusqu'ici, vous pouvez toujours l'être.
Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus.
Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus.
Mais, si de vos flatteurs vous suivez la maxime,
Il vous faudra, seigneur, courir de crime en crime:
Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés,
Et laver dans le sang vos bras ensanglantés;
Britannicus mourant excitera le zèle
De ses amis, tous prêts à prendre sa querelle.

Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs,
Qui, même après leur mort, auront des successeurs;
Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre.
Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre:
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets ;
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.
Ah! de vos premiers ans l'heureuse expérience,
Vous fait-elle, seigneur, haïr votre innocence?
Songez-vous au bonheur qui les a signalés?
Dans quel repos, 0 ciel ! les avez-vous coulés?
Quel plaisir de penser et de dire en vous-même:
Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime.
On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer;
Le ciel, dans tous leurs pleurs, ne m'entend point nommer i
Leur sombre inimitié ne suit point mon visage!
Je vois voler partout les cæurs à mon passage !
Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, ô dieux !
Le sang le plus abject vous était précieux.
Un jour, il m'en souvient, le sénat équitable
Vous pressait de souscrire à la mort d'un coupable;
Vous résistiez, seigneur, à leur sévérité ;
Votre cæur s'accusait de trop de cruauté;
Et, plaignant les malheurs attachés à l'empire,
Je voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire.
Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur,
Ma mort m'épargnera la vue et la douleur.
On ne me verra point survivre à votre gloire,
Si vous allez commettre une action si noire.

(Se jetant aux pieds de Néron.)
Me voilà prêt, seigneur. Avant que de partir,
Faites percer ce cour qui n'y peut consentir.
Appelez les cruels qui vous l'ont inspirée,
Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée.
Mais je vois que mes pleurs touchent mon empereur ;
Je vois que sa vertu frémit de leur fureur.
Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides,
Qui vous osent donner ces conseils parricides.
Appelez votre frère, oubliez dans ses bras-
Nér. Ah?

que

demaudez-vous ? Burr,

Non, il ne vons hait pas, Seigneur; on le trahit, je sais son innocence; Je vous réponds lui de son obéissance. J'y cours. Je vais presser un entretien si doux. Nér. Dans mon appartement, qu'il m'attende avec vous.

Le neme.

pour

Seene Suivante.
NARCISSE, confident de NÁRON, détruit, par son art infernal l'im-

pression qu'avait faiie sur lur le discours de BURRHUS.
Nar. Seigneur, j'ai tout prévu pour une inort si juste ;
Le poison est tout prêt. Là fameuse Locuste
A redoublé pour moi ses soins officieux;
Eile a fait expirer un esclave à mes yeux;
Et le fer est moins prompt pour trancber une vie,
Que le nouveau poison que sa main me confie.

Nér. Narcisse, c'est assez, je reconnais ce soin,
Et ne sonhaite

pas que vous alliez plus loin. Nar. Quoi! pour Britannicus votre haine affaiblie Me détend

Nér. Oui, Narcisse; on nous réconcilie.

Nar. Je me garderai bien de vous en détourner,
Seigneur. Mais il s'est vu tantôt emprisonner:
Cette offense en son cæur sera long-temps nouvelle.
Il n'est point de secrets que le temps ne révèle ·
Il saura que ma main lui devait présenter
Un poison que votre ordre avait fait apprêter.
Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire ?
Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire.

Nér. On répond de son cour; et je vaincrai le mien.

Nar. Et l'hymen de Junie en est-il le lien ? Seigneur, lui faites-vous encore ce sacrifice ?

Nér. C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soit, Narcisse, Je ne le compte plus parmi mes ennemis.

Nar. Agrippine, seigneur, se l’était bien promis :
Elle a repris sur vous son souverain empire.

Nér. Quoi donc ? Qu'a-t-elle dit? Et que voulez-vous dire ?
Nar. Elle s'en est vantée assez publiquement.
Nér. De quoi ?
Nar.

Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment,
Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste,
On verrait succéder un silence modeste;
Que vous-même à la pais souscririez le premier:
Heureux que sa bonté daignât tout oublier.

Nér. Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse?
Je n'ai que trop de pente à puoir son audace :
Et, si je m'en croyais, ce triomphe indiscret
Serait bientôt suivi d'un éternel regret.
Mais de tout l'univers quel sera le langage?
Sur les

pas des tyrans veux-tu que je m'engage,
Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur,
Me laisse pour tous noms celui d'einpoisonneur?
Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.
VOL. IL

M

Nar. Et prenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides!
Avez-vous prétendu qu'ils se tairaient toujours ?
Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours?
De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire ?
Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire?
Mais, seigneur, les Romains ne vous sont pas connus;
Non, non: dans leurs discours ils sont plus retenus,
Tant de précaution affaiblit votre règne :
Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne.
Au joug depuis long-temps, ils se sont façonnés;
Ils adorent la main qui les tient enchainés.
Vous les verrez toujours ardens à vous complaire :
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
Moi-même revêtu d'un pouvoir emprunté
Que je reçus de Claude avec la liberté,
J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée.
D'un empoisonnement vous craignez la noirceur.
Faites périr le frère, abandonnez la sæur:
Rome sur les autels prodiguant les victimes,
Fussent-ils innocens, leur trourera des crimes;
Vous verrez mettre au raug des jours infortunés
Ceux où jadis la sæur et le frère sont nés,

Nér. Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre
J'ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre.
Je ne veux point encore, en lui manquant de foi,
Donner à sa vertu des armes contre moi.
J'oppose à ses raisons un courage inutile;
Je ne l'écoute point avec un cæur tranquille.

Nar. Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu'il dit:
Son adroite vertu ménage son crédit.
Ou plutôt ils n'ont tous qu'une niême pensée :
Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée :
Vous seriez libre alors, seigneur; et, devant vous,
Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous.
Quoi donc; ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire?
“ Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire,
Il ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit ;
Burrbus conduit son cæur, Sénèque son esprit.
Pour toute ambition, pour vertu singulière
Il excelle à conduire un char dans la carrière ;
A disputer des prix indignes de ses mains;
A se donner lui-même en spectacle aux Romains ;
A venir prodiguer sa voix sur un théâtre;
A réciter des chants qu'il veut qu'on idolatre;

des soldats, de momens en momens,
Vont arracher pour lui les applaudissemens.”
Ab! ne voulez-vous pas les forcer à se taire ?
Nør. Viens, Narcisse, allons voir ce que nous devons faire.

Le méme.

Tandis que

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