Images de page
PDF
ePub

171

LE LECTEUR FRANÇAIS.

[ocr errors]

Qu'alors il était loin de tant de renommée '

Omar. A tes viles grandeurs ton ame accoutumée
Juge ainsi du mérite, et pèse les humains
Au poids que la fortune avait mis dans tes mains.
Ne sais-tu pas encore,

homme faible et superbe,
Que l'insecte insensible enseveli sous l'herbe,
Et l'aigle impérieux qui plane au haut du ciel,
Rentrent dans le néant aux veux de l'Eternel?
Les mortels sont égaux; ce n'est point la naissance,
C'est la seule vertu qui fait leur différence.
Il est de ces esprits favorisés des cieux,
Qui sont tout par eux-même, et rien par leurs aïeux.
Tel est l'homme, en un mot, que j'ai choisi pour maltre
Lui seul dans l'univers a mérité de l'être;
Tout mortel à sa loi doit un jour obéir,
Et j'ai donné l'exemple aux siècles à venir.

Zopire. Je te connais, Omar: en vain ta politique
Vient m'étaler ici ce tableau fanatique;
En vain tu peux ailleurs éblouir les esprits ;
Ce que ton peuple adore excite mes mépris.
Bannis toute imposture, et d'un coup d'æil plus sage
Regarde ce prophète à qui tu rends hommage;
Vois l'homme en Mahomet; conçois par quel degré
Tu fais monter aux cieux ton fantôme adoré ;
Enthousiaste ou fourbe, il faut cesser de l'être;
Sers-toi de ta raison, juge avec moi ton maitre:
Tu verras de chameaux un grossier conducteur,
Chez sa première épouse insolent imposteur,
Qui, sous le vain appât d'un songe ridicule,
Des plus vils des humaius tente la foi crédule;
Comme un séditieux à mes pieds amené,
Par quarante vieillards à l'exil condamné:
Trop léger châtiment qui l'enhardit au crime,
De caverne en caverne il fuit avec Fatime.
Ses disciples errans de cités en déserts,
Proscrits, persécutés, bannis, chargés de fers,
Promènent leur fureur, qu'ils appellent divine;
De leurs venins bientôt ils infectent Médine.
Toi-même alors, toi-même, écoutant la raison,
Tu voulus dans sa source arrêter le poison.
Je te vis plus heureux, et plus juste, et plus brave,
Attaquer le tyran dont je te vois l'esclave.
S'il est un vrai prophète, osas-tu le punir ?
S'il est un imposteur, oses-tu le servir ?

Omar. Je voulus le puvir quand mon peu de lumière,
Méconnut ce grand homme entré dans la carrière ;
Mais enfin, quand j'ai vu que Mahomet est né
Pour changer l'univers à ses pieds consterné :

;

Quand mes yeux éclairés du feu de son génie
Le virent s'élever dans sa course infipie;
Eloquent, intrépide, admirable en tout lieu,
Agir, parler, puvir, ou pardonner en Dieu;
J'associai ma vie à ses travaux immenses :
Des trônes, des autels en sont les récompenses,
Je fus, je te l'avoue, aveugle comme toi!
Ouvre les yeux, Zopire, et change ainsi que moi;
Et, sans plus me vanter les fureurs de ton zèle,
Ta persécution si vaine et si cruelle,
Nos frères gémissans, notre Dieu blasphémé,
Tombe aux pieds d'un héros par toi-même opprimé.
Viens baiser cette main qui porte le tonnerre.
Tu me vois après lui le premier de la terre;
Le poste qui te reste est encore assez beau
Pour fléchir noblement sous ce maître nouveau ;
Vois ce que nous étions, et vois ce que nous sommes.
Le peuple, aveugle et faible, est né pour les grands hommes,
Pour admirer, pour croire, et pour nous obéir.
Viens régner avec nous, si lu crains de servir;
Partage nos grandeurs, au lieu de t'y soustraire;
Et, las de l'imiter, fais trembler le vulgaire.

Zopire. Ce n'est qu'à Mahomet, à ses pareils, à toi,
Que je prétends, Omar, inspirer quelque effroi.
Tu veux que du sénat le shérif infidèle
Encense un imposteur, et couronne un rebelle !
Je ne te vierai point que ce fier séducteur
N'ait beaucoup de prudence et beaucoup de valeur ;
Je connais comme toi les talens de ton maître;
S'il était vertueux, c'est un héros peut-être :
Mais ce héros, Omar, est un traître, un cruel,
Et de tous les tyrans c'est le plus criminel.
Cesse de m’annoncer sa trompeuse clémence;
Le grand art qu'il possède est l'art de la vengeance.
Dans le cours de la guerre un funeste destin
Le priva de son fils que fit périr mia main.
Mon bras perça le fils, ma voix bannit le père;
Ma haîne est inflexible, ainsi que sa colère ;
Pour rentrer dans la Mecque, il doit m'exterminer,
Et le juste aux méchans ne doit point pardonner.

Omar. Eb bien ! pour te montrer que Mahomet pardonne:
Pour te faire embrasser l'exemple qu'il te donne,
Partage avec lui-même, et donne à tes tribus
Les dépouilles des rois que nous avons vaincus.
Mets un prix à la paix, mets un prix à Palmire;
Nos trésors sont à toi.
Zopire.

Tu perises me séduire,

Me vendre ici ma honte, et marchander la paix
Par ses trésors honteux, le prix de ses forfaits ?
Tu veux que sous ses lois Palmire se remette?
Elle a trop de vertus pour être sa sujette;
Et je veux l'arracher aux tyrans imposteurs,
Qui renversent les lois et corrompent les moeurs.

Omar. Tu ine parles toujours comme un juge implacable,
Qui sur son tribunal intimide un coupable.
Pense et parle en ministre, agis, traite avec moi
Comme avec l'envoyé d'un grand homme et d'un roi.

Zopire. Qui l'a fait roi? qui l'a couronne?
Omar.

La victoire,
Ménage sa puissance, et respecte sa gloire.
Aux noms de conquérant et de triomphateur,
Il veut joindre le nom de pacificateur.
Son armée est encore aux bords du Saïbare;
Des murs où je suis né le siége se prépare ;
Sauvons, si tu m'en crois, le sang qui va couler :
Mahomet veut ici te voir et te parler.

Zopire. Lui? Mahomet!
Omar.

Lui-mênie; il t'en conjure.
Kopire.

Traître !
Si de ces lieux sacrés j'étais l'unique maitre,
C'est en te punissant que j'aurais répondu.

Omar. Zopire, j'ai pitié de ta fausse veriu.
Mais puisqu'un vil sénat insolemment partage,
De ton gouvernement le fragile avantage,
Puisqu'il règne avec toi, je cours m'y présenter.

Zopire. Je t'y suis; nous verrons qui l'on doit écouter.
Je détendrai mes lois, mes dieux, et ma patrie.
Viens-y contre ma voix prêter ta voix impie
Au dieu persécuteur, effroi du genre humain,
Qu'un fourbe ose anyoncer les armes à la main.

(à Phanor.) Toi, viens n'aider, Phanor, à repousser un traître ;

à
Le souffrir parmi nous, et l'épargner, c'est l'être.
Renversons ses desseins, confondons son orgueil;
Préparons son supplice, ou creusons mon cercueil.
Je vais, si le sénat m'écoute et me seconde,
Délivrer d'un tyran ma patrie et le monde.

Voltaire.

Autre Scène de Mahomet.

ZopiRE, MAHOMET.
Sop. Ah, quel fardeau cruel à ma douleur profonde!
Moi, recevoir ici cet ennemi du monde !

Mah. Approche, et puisqu'enfin le ciel veut nous unir, Vois Mahoniet sans crainte, et parle sans rougir.

Zop. Je rougis pour toi seul, pour toi dont l'artifice A trainé ta patrie au bord du précipice; Pour toi de qui la main sème ici les forfaits, Et fait naître la guerre au milieu de la paix. Ton nom seul parmi nous divise les familles, Les époux, les parens, les mères, et les filles; Et la trève pour toi n'est qu'un moyen nouveau Pour venir dans nos cæeurs enfoncer le couteau. La discorde civile est partout sur ta trace. Assemblage inoui de mensonge et d'audace, Tyran de ton pays, est-ce ainsi qu'en ce lieu Tu viens donner la paix et m'annoncer un dieu?

Mah. Si j'avais à répondre à d'autres qu'à Zopire, Je ve ferais parler que le dieu qui m'inspire; Le glaive et l'Alcoran, dans mes sanglantes mains, Imposeraient silence au reste des humains; Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre, Et je verrais leurs fronts attachés à la terre: Mais je te parle en homme, et sans rien déguiser: Je me sens assez grand pour ne pas t'abuser. Vois quel est Mahomet; nous sommes seuls; écoute; Je suis ambitieux; tout homme l'est sans doute ; Mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen, Ne conçut un projet aussi grand que le mien. Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre, Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre : Le temps de l'Arabie est à la fin venu. Ce peuple généreux, trop long-temps inconnu, Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire; Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire. Vois du nord au midi l'univers désolé, La Perse encore sanglante, et son trône ébranlé, L'Inde esclave et timide, et l'Egypte abaissée, Des murs de Constantin la splendeur éclipsée : Vois l'empire Romain tombant de toutes parts, Ce grand corps déchiré, dont les membres épars Languissent dispersés sans honneur et sans vie: Sur ces débris du monde élevons l'Arabie. Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers. Il faut un nouveau dieu pour l'aveugle umivers.

En Egypte Osiris, Zoroastre en Asie, Chez les Crétois Minos, Numa dans l'Italie, A des peuples sans meurs, et sans culte, et sans rois Donnèrent aisément d'ipsuflisantes lois. le viens après mille ans changer ces lois grossières. l'apporte un joug plus noble aux nations entières.

[ocr errors]

J'abolis les faux dieux, et mon culte épuré
De ma grandeur naissante est le premier degré.
Ne me reproche point de tromper ma patrie;
Je détruis sa faiblesse et son idolatrie:
Sous un roi, sous un dieu, je viens la réunir ;
Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.

Zop. Voilà donc tes desseins : c'est donc toi dont l'audace
De la terre à ton gré prétend changer la face !
Tu veux, en apportant le carnage et l'effroi,
Commander aux humains de penser comme toi
Tu ravages le monde, et tu prétends l'instruire.
Ab! si par des erreurs il s'est laissé séduire,
Si la nuit du mensonge a pu nous égarer,
Par quels flambeaux affreux veux-tu nous éclairer?
Quel droit as-tu reçu d'enseigner, de prédire,
De porter l'encensoir, et d'affecter l'empire ?

Mah. Le droit qu'un esprit vaste, et ferme en ses desseins, A sur l'esprit grossier des vnigaires humains.

Zop. Et quoi! tout factieux, qui pense avec courage,
Doit donner aux mortels un nouvel esclavage ?
Il a droit de tromper, s'il trompe avec grandeur?

Mah. Oui: je connais ion peuple, il a besoin d'erreur:
Ou véritable, ou faux, mon culte est nécessaire.
Que t'ont produit tes dieux ? quel bien t'ont-ils pu faire ?
Quels lauriers vois-lu croître au pied de leurs autels ?
Ta secte obscure et basse avilit les mortels,
Enerve le courage, et rend l'homme stupide;
La nienne élève l'ame et la rend intrépide.
Ma loi fait des héros.
Zop.

Dis plutôt des brigands.
Porte ailleurs tes leçons, l'école des tyrans ;
Va vauter l'imposture à Médine où tu règues,
Où tes maitres séduits marchent sous tes enseignes,
Où tu vois tes égaux à tes pieds abattus.

Mah. Des égaux! dès long-temps Mahomet n'en a plus.
Je fais trembler la Mecque, et je règne à Médine;
Crois-moi, reçois la paix, si tu crains ta ruine.

Zop. La paix est dans ta bouche, et ton cœur en est loja:
Penses-tu me tromper?
Mah.

Je n'en ai pas besoin.
C'est le faible qui trompe, et le puissant commande.
Deniain j'ordonnerai ce que je te demande:
Demain je puis te voir à mon joug asservi:
Aujourd'hui Mahomet veut être ton ami.

Zop. Nous amis! nous, cruel! ah, quel nouveau prestige ! Connais-tu quelque dieu qui fasse un tel prodige?

Mah. J'en connais un puissant, et toujours écouté, Qui te parle avec moi.

« PrécédentContinuer »