Images de page
PDF
ePub

Me vendre ici ma honte, et marchander la paix
Par ses trésors honteux, le prix de ses forfaits ?
Tu peux que sous ses lois Palmire se remette?
Elle a trop de vertus pour être sa sujette;
Et je veux l'arracher aux tyrans imposteurs,
Qui renversent les lois et corrompent les meurs.

Omar. Tu me parles toujours comme un juge implacable,
Qui sur son tribunal intimide un coupable.
Pense et parle en ministre, agis, traite avec moi
Comme avec l'envoyé d'un grand homme et d'un roi.

Zopire. Qui l'a fait roi? qui l'a couronné?
Omar.

La victoire,
Ménage sa puissance, et respecte sa gloire.
Aux noms de conquérant et de triomphateur,
Il veut joindre le nom de pacificateur.
Son armée est encore aux bords du Saïbare;
Des murs où je suis né le siége se prépare ;
Sauvons, si tu m'en crois, le sang qui va couler :
Mahomet veut ici te voir et te parler.

Zopire. Lui? Mahomet!
Omar.

Lui-même; il t'en conjure.
Sopire.

Traitre !
Si de ces lieux sacrés j'étais l'unique maitre,
C'est en te punissant que j'aurais répondu.

Omar. Zopire, j'ai pitié de ta fausse vertu.
M puisqu'un vil sénat insolemment partage,
De ton gouvernement le fragile avantage,
Puisqu'il règne avec toi, je cours m'y présenter.

Zopire. Je t'y suis; nous verrons qui l'on doit écouter.
Je défendrai mes lois, mes dieux, et ma patrie,
Viens-y contre ma voix prêter ta voix impie
Au dieu persécuteur, effroi du genre humain,
Qu'un fourbe ose anyoncer les armes à la main.

(à Phanor.)
Toi, viens n’aider, Phanor, à repousser un traître;
Le souffrir parmi nous, et l'épargner, c'est l'être.
Renversons ses desseins, confondons son orgueil;
Préparons son supplice, ou creusons mon cercueil.
Je vais, si le sénat m'écoute et me seconde,
Délivrer d'un tyran ma patrie et le monde.

Voltaire.

Autre Scène de Mahomet.

Zopire, MAHOMET.
Zop. Ah, quel fardeau cruel à ma douleur profonde !
Moi, recevoir ici cet ennemi du monde !

[ocr errors]

Mah. Approche, et puisqu'enfin le ciel veut nous unir,
Vois Mahomet sans crainte, et parle sans rougir.

Zop. Je rougis pour toi seul, pour toi dont l'artifice
A trainé ta patrie au bord du précipice;
Pour toi de qui la main sème ici les forfaits,
Et fait naître la guerre au milieu de la paix.
Ton nom seul parmi nous divise les familles,
Les époux, les parens, les mères, et les filles ;
Et la trève pour toi n'est qu'un moyen nouveau
Pour venir dans nos caurs enfoncer le couteau.
La discorde civile est partout sur ta trace.
Assemblage inoui de mensonge et d'audace,
Tyran de ton pays, est-ce ainsi qu'en ce lieu
Tu viens donner la paix et m'annoncer un dieu ?

Mah. Si j'avais à répondre à d'autres qu'à Zopire,
Je ve ferais parler que le dieu qui m'inspire;
Le glaive et l'Alcoran, dans mes sanglantes mains,
Imposeraient silence au reste des humains;
Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre,
Et je verrais leurs fronts attachés à la terre:
Mais je te parle en homme, et sans rien déguiser:
Je me sens assez grand pour ne pas t'abuser.
Vois quel est Mahomet; nous sommes seuls; écoute;
Je suis ambitieux; tout bomme l'est sans doute ;
Mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen,
Ne conçut un projet aussi grand que le mien.
Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre,
Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre :
Le temps de l'Arabie est à la fio venu.
Ce peuple généreux, trop long-temps inconnu,
Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire;
Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire.
Vois du nord au midi l'univers désolé,
La Perse encore sanglante, et son trône ébranlé,
L'Inde esclave et timide, et l'Egypte abaissée,
Des murs de Constantin la splendeur éclipsée :
Vois l'empire Romain tombant de toutes parts,
Ce grand corps déchiré, dont les membres épars
Languissent dispersés sans honneur et saps vie:
Sur ces débris du monde élevons l'Arabie.
Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers.
Il faut un nouveau dieu pour l'aveugle imivers.

En Egypte Osiris, Zoroastre en Asie,
Chez les Crétois Minos, Numa dans l’Italie,
A des peuples sans meurs, et sans culte, et sans rois
Donnèreut aisément d'insuffisantes lois.
le viens après mille ans changer ces lois grossières.
l'apporte un joug plus noble aux nations entières.

J'abolis les faux dieux, et mon culte épuré
De ma grandeur naissante est le premier degré.
Ne me reproche point de tromper ma patrie;
Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie:
Sous un roi, sous un dieu, je viens la réunir;
Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.

Zop. Voilà donc tes desseins: c'est donc toi dont l'audace
De la terre à ton gré prétend changer la face !
Tu veux, en apportant le carnage et l'effroi,
Commander aux humains de penser comme toi
Tu ravages le monde, et tu prétends l'instruire.
Ab! si par des erreurs il s'est laissé séduire,
Si la nuit du mensonge a pu nous égarer,
Par quels flambeaux affreux venx-tu nous éclairer?
Quel droit as-tu reçu d'enseigner, de prédire,
De porter l'encensoir, et d'affecter l'empire?

Mah, Le droit qu’un esprit vaste, et ferme en ses desseius, A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.

Zop. Et quoi! tout factieux, qui pense avec courage,
Doit donner aux mortels un nouvel esclavage ?
Il a droit de tromper, s'il trompe avec grandeur?

Mah. Oui: je comais ton peuple, il a besoin d'erreur:
Ou véritable, ou faux, mon culte est nécessaire.
Que t'ont produit tes dieux ? quel bien t'ont-ils pu

faire ?
Quels lauriers vois-tu croître au pied de leurs autels ?
Ta secte obscure et basse avilit les mortels,
Enerve le courage, et rend l'homme stupide;
La nieone élève l'ame et la rend intrépide.
Ma loi fait des héros.
Zop.

Dis plutôt des brigands.
Porte ailleurs tes leçons, l'école des tyrans ;
Va vauter l'imposture à Mécline où tu règues,
Où tes maîtres séduits marchent sous tes enseignes,
Où tu vois tes égaux à tes pieds abattus.

Mah. Des égaux ! dès long-temps Mahomet n'en a plus.
Je fais trembler la Mecque, et je règne à Módine;
Crois-moi, reçois la paix, si tu crains ta ruine.

Zop. La paix est dans la bouche, et ton cæur en est loja:
Penses-tu me tromper ?
Mah.

Je n'en ai pas besoin.
C'est le faible qui trompe, et le puissant commande.
Demain j'ordonnerai ce que je te demande:
Demain je puis te voir à mon joug asservi:
Aujourd'hui Mahomet veut être ton ami.

Zop. Nous amis! nous, cruel! ah, quel nouveau prestige! Connais-tu quelque dieu qui fasse un tel prodige?

Mah. J'en connais un puissant, et toujours écouté, Qui te parle avec moi.

Zop.

Qui Mah.

La nécessité.
Ton intérêt.

Zop. Avant qu'un tel næud nous rassemble,
Les enfers et les cieux seront unis ensemble.
L'intérêt est ton dieu, le mien est l'équité;
Entre ces ennemis il n'est point de traité.
Quel serait le ciment, réponds-moi, si tu l'oses,
De l'horrible amitié qu'ici tu me proposes?
Réponds; est-ce ton fils que mou bras te ravit?
Est-ce le sang des miens que ta main répandit?

Mah. Oui, ce sont tes fils même. Oui, connais an mystère
Dout seul dans l'univers je suis dépositaire:
Tu pleures tes enfans, ils respirent tous deux.

Zop. Ils vivraient ! qu'as-tu dit? Ô ciel! ô jour heureux!
Ils vivraient! c'est de toi qu'il faut que je l'apprenne!

Mah. Elevós dans mon camp, tous deux sont dans ma chaloe
Zop. Mes enfans dans tes fers ! ils pourraient te servir !
Mah. Mes bienfesantes mains ont daigué les nourrir.
Zop. Quoi! tu n'as point sur eux étendu ta colère ?
Mah. Je ne les punis point des fautes de leur père.
Zop. Achève, éclaircis-moi, parle, quel est leur sort?

Mah. Je tiens entre mes mains et leur vie et leur mort;
Tu n'as qu'à dire un mot, et je l'en fais l'arbitre.

Zop. Moi, je puis les sauver ! à quel prix ? à quel titre?
Faut-il donner mon gang? faut-il porter leurs fers?

Mah. Non, mais il faut n'aider à tromper l'univers;
Il faut rendre la Mecque, abandonner ton temple,
De la crédulité donner à tous l'exemple,
Annoncer l'Alcoran aux peuples effrayés,
Me servir en prophète, et tomber à mes pieds :
Je te rendrai ton fils, et je serai ton gendre.

Zop. Mahomet, je suis pere, et je porte un cæur terdse.
Après quinze ans d'ennuis, retrouver mes enfans,
Les revoir, et mourir dans leurs embrassemens,
C'est le premier des biens pour mon ame attendrie :
Mais s'il faut à ton culte asservir ma patrie,
Ou de ma propre main les immoler tous deux,
Connais-moi, Mahomet, mon choix n'est pas douteux.
Adieu.

Mah. (seul.) Fier citoyen, vicillard inexorable,
Je serai plus que toi cruel, impitoyable.

Le même.

Scène de Mérope.

Egisthe, enchainé, parait devant Mérope, qui veut l'interroger sur

le meurtre qu'il a commis en se défendant.

MÉROPE, EURICLÈS, EgistHE, ISMÉNIE.
Eg. (à Isménie.) Est-ce là cette reine auguste et malheureuse,
Celle de qui la gloire et l'infortune affreuse
Retentit jusqu'à moi dans le fond des déserts?

Ism. Rassurez-vous, c'est elle.
Eg.

O Dieu de l'univers !
Dieu qui formas ses traits, veille sur ton image!
La vertu sur le trône est ton plus digne ouvrage.

Mér. C'est là ce meurtrier! se peut-il qu'un mortel
Sous des dehors si doux ait un caur si cruel?
Approche, malheureux, et dissipe mes craintes.
Réponds-moi ? de quel sang tes mains sont-elles teintes?

Eg. O reine, pardonnez! le trouble, le respect,
Glacent ma triste voix tremblante à votre aspect.

(à Euricles.) Mon ame en sa présence, étonnée, attendrie

Mér. Parle : de qui ton bras a-t-il tranché la vie ?

Eg. D’un jeune audacieux, que les arrêts du sort Et ses propres fureurs ont conduit à la mort.

Mér. D'un jeune homme! mon sang s'est glacé dans mes veines, Ab!--t'était-il connu ? Eg.

Non, les champs de Messenes, Ses murs, leurs citoyens, tout est nouveau pour moi!

Mér. Quoi! ce jeune inconnu s'est armé contre toi?
Tu n'aurais employé qu'une juste défense?

Eg. J'en atteste le ciel; il sait mon innocence.
Aux bords de la Pamise, en un tempie sacré,
Où l'un de vos aïeux, Hercule, est adoré,
J'osais prier pour vous ce dieu vengeur des crimes;
Je ne pouvais offrir ni présens ni victimes;
Né dans la pauvreté, j'offrais de simples vœux,
Un cæur pur et soumis, présent des malbeureux.
Il semblait que le dieu, touché de mon homage,
Au-dessus de moi-même élevât mon courage.
Deux inconnus armés m'ont abordé soudain,
L'un dans la fleur des ans, l'autre vers son déclim.
Quel est donc, m'ont-ils dit, le dessein qui te guide?
Et quels veux fornies-tu pour la race d'Alcide?
L'un et l'autre à ces mots ont levé le poignard.
Le ciel in'a secouru dans ce triste hasard ;
Cette main du plus jeune a puni la furie ;
Percé de coups, madame, il est tombé sans vic.
VOL. II.

N

« PrécédentContinuer »