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comment ne vous êtes-vous pas aperçu, &c. D'un côté la modestie de celui qui donne le conseil, de l'autre l'éloge de celui qui reçoit, font alors passer ce qu'il peut avoir d'amer.

Voyez de quelle respectueuse adresse se sert Voltaire, dans sa correspondance avec le roi de Prusse, lorsqu'il le reprend surdes fautes de laugage, et l'éclaire sur les règles de la grammaire et de la poésie, dont le grand Frédéric s'écartait assez souvent. A quelle circonspection plus délicate encore Voltaire n'aurait-il pas eu recours, s'il avait eu à s'expliquer sur des objets d'une plus grande importance !

MODÈL58. Lettre de Madame de Maintenon d son frère. On n'est malheureux que par sa faute: ce sera toujours mon texte et ma répouse à vos lamentations. Songez, mon cher frère, au voyage d'Amérique, aus malheurs de notre père, aux malbeurs de notre enfauce, à ceux de notre jeunesse, et vous bénirez la Providence au lieu de murmurer contre la fortune. Il y a dix ans que nous étions bien éloignés l'un et l'autre du point où nous sommes aujourd'hui! nos espérances étaient si peu de chose, que vous bornions nos væux à trois milie livres de rente: nous en avons à présent quatre fois plus, et nos souhaits ne seraieut pas encore remplis! Nous jouissons de cette heureuse médiocrité que vous vantiez si fort; soyons contens. Si les biens nous viennent recevops-les de la main de Dieu; mais n'ayons pas des vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode; tout le reste n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un caur inquiet. Toutes vos dettes sont payées ; vous pouvez vivre délicieusement sans en faire de nouvelles: que désirez-vous ? faut-il que des projets de richesse et d'ambition vous coûtent la perte de votre repos et de votre santé ? Lisez la vie de saint Louis; vous verrez combien les grandeurs de ce monde sont au-dessous des désirs du cæur de l'homme: il n'y a que Dieu qui puisse le rassasier. Je vons le répète, vous n'êtes malheureux que par votre faute. Vos inquiétudes détruisent votre santé, que vous devriez conserver quand ce

rait que parce que je vous aime. Travaillez sur votre humeur; si vous pouvez la rendre moins bilieuse et moins sombre, ce sera un grand point de gagné. Ce n'est point l'ouvrage des réflexions seules, il y faut de l'exercice, de la dissipation, une vie unie et réglée. Vous ne penserez pas bien tant que vous vous porterez mal : dès que le corps est dans l'abattement, l’ame est sans vigueur. Adieu; écrivezmoi, et sur un ton moins lugubre.

ne

Lettre de la même à Madame d'Havrincourt. Vous n'avez à présent, ma chère fille, que deux choses à faire; servir Dieu et plaire à votre mari. Prodiguez-lui vos complaisances : entrez dans toutes ses fantaisies ; souffrez toujours ses bizarreries, et qu'il n'ait jamais à souffrir des vôtres. S'il est jaloux, ne voyez personne; s'il vous veut dans le grand monde, mettez-vous-y toujours avec la modération que la vertu demande.

Lettre de Voltaire à M. Desforges-Maillard. De longues et cruelles maladies, dont je suis depuis long-temps accablé, monsieur, m'ont privé jusqu'à présent du plaisir de vous re mercier des vers que vous me fites l'honneur de m'envoyer au inois d'avril dernier. Les louanges que vous me donnez m'ont inspiré de la jalousie, et en même temps de l'estime et de l'amitié pour l'auteur. Je souhaite, monsieur, que vous veniez à Paris perfectionner l'heureux talent

que

la nature vous a donné. Je vous aimerais mieux avocat à Paris qu’à Rennes; il faut de graods théâtres pour de grands talens, et la capitale est le séjour des gens de lettres. S'il m'était permis, monsieur, d'oser joindre quelques conseils aux remerciemens que je vous dois, je prendrais la liberté de vous prier de regarder la poésie comme un amusement qui ne doit pas vous dérober à des occupations plus utiles. Vous paraissez avoir un esprit aussi capable du solide que de l'agréable, soyez sûr que si vous n'occupiez votre jeunesse que de • l'étude des poétes, vous vous en repentiriez dans un âge plus avancé. Si vous avez une fortune digne de votre mérite, je vous conseille d'en jouir dans quelque place honorable; et alors la poésie, l'éloquence, l'histoire, et la philosophie feront vos délassemens. Si votre fortune est au-dessous de ce que vous méritez, et de ce que je vous souhaite, songez à la rendre meilleure; primò vivere, deindè philosophari. Vous serez surpris qu'un poéte vous écrive de ce style; mais je n'estime la poésie qu'autant qu'elle est l'ornement de la raison. Je crois que vous la regardez avec les mêmes yeux. Au reste, monsieur, si je suis janais à portée de vous rendre quelque service dans ce pays-ci, je vous prie de ne me point épargner; vous me trouverez toujours disposé à vous donner toules les marques de l'estime et de la reconnaissance avec lesquelles je suis, &c.

Lettre du même à Mademoiselle ***** qui l'avait consulté sur les

livres qu'elle devait lire. Je ne suis, mademoiselle, qu'un vieux malade: et il faut que mon état soit bien douloureux, puisque je n'ai pu répondre plutôt à la lettre dont vous m'honorez. Vous me demandez des conseils; il ne vous en faut point d'autres que votre goût. Je vous invite à ne lire que les ouvrages qui sont depuis long-temps en possession des sulffrages du public, et dont la réputation n'est point équivoque, il y en a peu; mais on profite bien davantage en les lisant qu'avec tous les mauvais petits livres dont nous sommes inondés. Les bous auteurs n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le cherchent jamais, persent avec bon sens, et s'exprinient avec clarté. Il semble qu'on n'écrive plus qu'en énigme: rien n'est simple, tout est affecté; on s'éloigne en tout de la nature, on a le malheur de vouloir mieux faire que nos maîtres.

Tenez-vous-en, mademoiselle, à tout ce qui plaît en eux. La moindre affectation est un vice. Les Italiens n'ont dégénéré après le Tasse et l'Arioste que parce qu'ils ont voulu avoir trop d'esprit ; et les Français sont dans le même cas. Voyez avec quel naturel madame de Sévigué et d'autres dames écrivent!

Vous verrez que nos bons écrivains, Fénélon, Racine, Bossuet Despréaux, emploient toujours le mot propre. On s'accoutume à bien parler en lisant souvent ceux qui ont bien écrit; on se fait une habi. tude d'exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. Ce n'est point une étude: il n'en coûte aucune peine de lire ce qui est bon, ei de ne lire que cela ; on n'a de maître que son plaisir et son goût.

Pardonnez, mademoiselle, à ces longues réflexions, ne les attribuez qu'à mon obéissance à vos ordres.

DES LETTRES DE REPROCHES.

INSTRUCTION.

Cet article-ci est encore plus délicat que celui des conseils; il demande plus de ménagemens. Celui qui fait un reproche laisse quelquefois trop conduire sa plume par l'humeur, et il oublie les convevances. Le reproche alors, au lieu d'ainener des excuses ou un racommodement le peut qu'augmenter l'éloignement et conduire à la haine.

La chose devient même d'autant plus facile que le reproche est plus ou moins mérité. S'il est fondé, celui qui le mérite s'obstine à ne point revenir sur ses pas, et il aggrave ses torts pour prouver qu'il n'en a pas eu. Si, au contraire, le reproche est basardé, il irrite la sensibilité; il fait rougir d'être lié avec une personne soupçonneuse ou susceptible: plus d'une fois des reproches maladroits ont amené des ruptures; et la plupart des brouilleries de société ne tiement qu'à des malentendus, à ce défaut d'indulgence qui ne sait rien pardonner, à ce tort si commun de ne vouloir jamais comme disent les enfans; avoir le dernier. Nadame de Sévigné dit fort sagement à sa fille: " Ne lui failes point la guerre trop ouvertement sur tout ceci: les vérités sont amères; nous n'aimons pas à être découverts.”

Le plus sûr dans une lettre de reproche est d'employer le ton de la modération et de l'urbanité que les gens de la bonne compagnie possèdent si bien; alors vous facilitez à la persoone dont vous croyez avoir à vous plaindre, des moyens de retour. Un style dont la politesse ou même un badinage léger, car il est permis de l'y ivtroduire, tempère la rigueur, lui donne la confiance du repentir.

Distinguons le reproche de la réprimande: celle-ci tient à une sorte d'autorité qui s'exerce sur celui qui a mérité le blâme. Un père réprimande son fils; un chef, ceux qui lui sont subordonnés. C'est la sévérité et la raison qui doivent guider la plume.

NODÈLES.

Lettre de Madame de Maintenon à M. l'abbé Gobelin. Jamais je ne souhaitai plus ardemment d'être hors d'ici. Plus je vai“, plus je fais des veux pour la retraite et de pas qui m'en éloignent. Je vous en parle rarement parce que vous dites tout à votre confident. Vous aimez la franchise, et je hais la dissimulation. Je vous conjure qu'il ne sache plus de mes nouvelles par vous. Aujourd'hui je ne l'intéresse point, et il a sur tout ce qui regarde la cour, des vues, des sentimens, des connaissances qui ne ressemblent pas aux miens.

Lettre de Voltaire à M. de Lamarre. Je me fatte, mon cher pionsieur, que quand vous ferez imprimer quelqu'un de vos ouvrages vous le ferez avec plus d'exactitude que vous n'en avez elle dans l'édition de Jules César.* Perntetiez que mon amitié se plaigne que vous ayez hasardé dans votre préface deg choses sur lesquelles vous deviez auparavant me consulter. Si vous me l'aviez envoyée, je vous aurais prié de corriger ces bagatelles. Mais vos fautes sont si peu de chose en comparaison des miennes, que je ne songe qu'à ces dernières. J'en ferais une fort grande de ne point vous aimer, et vous pouvez compter toujours sur moi.

Lettre du même à l'Impératrice de Russie. MADAME,- Je suis positivement en disgrace à votre cour. V. M. impériale m'a planté là pour Diderot ou pour Grimm, ou pour quel que autre favori. Vous n'avez eu aucun égard pour ma vieillesse : passe encore si V. M. était une coquette Française; mais comment une in pératrice victorieuse et législatrice peut-elle être si volage ?

Voilà qui est fait, je n'aimerai plus d'impératrice de ma vie.

.Je me cherche des crimes pour justitier votre indifférence. Je vois bien qu'il n'y a point de passion qui ne finisse. Cette idée me ferait mourir de dépit si je n'étais tout près de mourir de vieillesse. Que V. M., madame, daigne donc recevoir cette lettre comme ma dernière volouté, comme mon testament. Signé votre adorateur, votre délaissé, votre vieux russe de Ferney,

* Tragédie de Voltaire,

Réponse de sa Majesté l'Impératrice de Russie à Voltaire. MONSIEUR,-Quoique très-plaisamment vous prétendiez être en disgrace à ma cour, je vous déclare que vous ne l'êtes point. Je ne vous ai planté là ni pour Diderot, ni pour Grimm, ni pour tel autre favori. Je vous révère tout comme par le passé; et quoiqu'on vous dise de moi, je ne suis ni volage ni inconstante.

Mais en vérité, mousieur, j'aurais envie de me plaindre à mon tour des déclarations d'extinction de passion que vous me faites, si je ne voyais, à travers votre dépit, tout l'intérêt que l'amitié vous inspire encore pour moi.

Vivez, monsieur, et raccommodons-nous; car aussi bien il n'y a pas de quoi nous brouiller.

J'espère bien que, dans un codicille en ma faveur, vous rétracterez ce prétendu testament si peu galant. Vous êtes bon russe, et vous ne sauriez être l'ennemi de Catherine,

Lettre de Volluire à M. Thiriot. Oui, je vous injurierai jusqu'à ce que je vous aie guéri de votre paresse. Je ne vous reproche point de souper tous les soirs avec M. de la Popelinière; je vous reproche de borner là toutes vos pensées et toutes vos espérances. Vous vivez comme si l'homme avait été créé uniquement pour souper, et vous n'avez d'existence que depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures après minuit. II n'y a soupeur qui se couche, ni bégueule qui se lève plus tard que vous; vous restez dans votre trou jusqu'à l’beure des spectacles, à dissiper les fumées du souper de la veille: ainsi vous n'avez pas un moment pour penser à vous et à vos amis; cela fait qu'une lettre de. vient un fardeau pour vous. Vous êtes un mois entier à répondre Il faut vous préparer une arrière-saison tranquille, heureuse, indépendante. Que deviendrez-vous quand vous serez malade et abandonné? sera-ce une consolation pour vous de dire: j'ai bu du vin de Champagne autrefois en bonne compagnie? Songez qu'une bouteille qui a été fètée quand elle était pleine d'excellente liqueur de la Mar.. tinique, est jetée dans un coin dès qu'elle est cassée, et qu'elle reste en morceaux dans la poussière; que voilà ce qui arrive à tous ceux qui n'ont songé qu'à être admis à quelques soupers; et que la fin d'un vieil inutile intirme est une chose bien pitoyable. Si cela ne vous excite pas à secouer l'engourdissement dans lequel vous laissez votre ame, rien ne vous guérira.

Si je vous aimais moins, je vous plaisanterais sur votre paresse ; mais je vous aime, et je vous gronde beaucoup.

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