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celle que j'ai dans le coeur pour le bien que vous venez de faire au pauvre petit Bernard. Vous en serez content; c'est un bon sujet ; il répondra par son zèle à toutes vos bontés : voilà qui nous acquittera un peu tous. Soyez bien persuadé, s'il vous plaît, que vous n'obligez point une ingrate, et que vos bienfaits me pénètrent à un point qui vous acquiert mon moi tout entier. Si avec cela Varanges est nommé écrivain de Vaisseau, je ne sais plus où donner de la tête. Ma grand’mère (Madame de Sévigné) disait en pareil cas, que, quand on était obligé à quelqu'un à un certain point, il n'y avait que Pingratitude qui pût tirer d'affaire. Je ne me sens poiut encore cette façon de penser à votre égard, &c.

Lettre de J. B, Rousseau à M. Boutet, qui ayant appris sa Maladie

venait de lui envoyer de l'Argent. Avec un seul ami comme vous, monsieur, on serait toujours tranquille si la reconnaissance excluait la confusion. La mienne augmente à la vue de vos bontés. Il est vrai qu'ayant actuellement pour me servir trois ou quatre personnes qu'il faut nourrir et payer, j'avais besoin de secours, mais je n'avais besoin que du quart de ce que vous m'envoyez. Il n'est pas possible que vous soyez si généreux sans vous inconimoder; et moins vous y pensez, plus j'y songe et j'y dois songer. Les témoignages réitérés de votre infatigable bonté suffiraient seuls pour remettre mon sang et mes humeurs dans le plus parfait équilibre. Je suis beaucoup mieux; mais j'ai vu ma vie ne tenir qu

à vu filet aussi mince que l'attachement aux billevesées de ce monde. Il y a un moment, monsieur, où toute chimère disparait et au bonheur duquel on doit se contenter de travailler.

RÉPONSES A DES LETTRES DE REMERCIEMENT.

MODÈLES. Réponse de ll. P** * au Comte de Bussy. MONSIEUR,-Le faible service que j'ai tâché de vous rendre de méritait pas la inanière dont vous me témoignez que vous l'avez reçu, et vous deviez me laisser la satisfaction d'avoir fait une action que vous désirez, sans y mêler un compliment que je n'avais point attendu. Soyez assuré, monsieur, du plaisir que je trouverai toujours à vous témoigner, par mes services, la vérité avec laquelle je suis, &c.

Réponse de J. B. Rousseau, au Comédien Baron, qui l'avait remercié

d'avoir parlé avantageusement de lui. Vous ne me devez, mousieur, aucune reconnaissance des expressions dont je me sers toutes les fois qu'il s'offre quelque occasion de parler

de vous : l'amitié me les dicte, l'équité me les inspire, la vérité me les arrache, et je ne suis pas plus le maître de vous louer modérément, qu’un amant de parler de sang-froid de sa maîtresse, ou un plaideur de la bonté de sa cause. Ma sensibilité ne dépend pas de moi; c'est un maitre qui me domine, et qui me force souvent, malgré moi, de blåmer avec excès ce qui est blāmable, et de louer de même ce que je trouve digne de louange. J'ai connu en ma vie plusieurs personnages dignes de mon admiration, mais ils ne sont plus ; et de tout ce que j'ai admiré dans ma jeunesse; vous êtes, mon cher monsieur, le seul qui nous reste. Jugez par là combien vos jours doivent m'être précieux, et avec combien de passion je désire que vous en ménagiez la durée.

Réponse de Voltaire au Cardinal Albéroni. MONSEIGNEUR-La lettre dont votre éminence m'a honoré est un rix aussi Aatteur de mes ouvrages que l'estime de l'Europe a dû vous l'être de vos actions. Vous ne me deviez aucun remerciement, nonseigneur ; je n'ai été que l'organe du public en parlant de vous. La liberté et la vérité qui ont toujours conduit ma plume, n'ont valu vo. tre suffrage: ces deux caractères doivent plaire à un génie tel que

le vôtre: quiconque ne lee aime pas pourra bien être un homme puissant, mais ne sera jamais un grand honime. Je voudrais être à portée d'admirer celui à qui j'ai rendu justice de si loin. Je ne me flatte pas d'avoir jamais le bonheur de voir votre éminence; mais, si Rome en. tend assez ses intérêts pour vouloir au moins rétablir les arts, le commerce, et remettre quelque splendeurdans un pays qui a été autrefois le maître de la plus belle partie du monde, j'espère alors que je vous écrirai sous un autre titre que sous celui de votre éminence, dont j'ai 'honneur d'être avec autant d'estime que

de

respect, &c.

DES LETTRES DE CONSEIL».

INSTRUCTION.

On redoute les conseils, même en paraissant les désirer; ils blessent presque toujours l'amour-propre, qui en cherchant des avis, ne veut irouver que des approbations. Soyez donc extrênement avare de con. seils. Un père en doit à son fils, une mère à sa fille, un tuteur à son pupille, un ami à son ami. Dans ces cas-là ne les épargnez pas, du. spent-ils être mal reçus: c'est une dette qu'il faut acquitter. Mais en toute autre circonstance, faites-vous presser plus d'une fois avant de vous ériger en donneur d'avis. S'il est ensuite nécessaire d’en venir là, usez des plus grands ménagemens. Une lettre de ce genre ne peut être trop mesurée. Prodiguez-y ces formules: il me semble; je puis me tromper; ne vous seriez-vous pas mépris par hasard ? si j'ose vous dire mon sentiment; vous qui voyez si bien, qui jugez si sainement

comment ne vous êtes-a

s-vous pas aperçu, &c. D'un côté la modestie de celui qui donne le conseil, de l'autre l'éloge de celui qui reçoit, font alors passer ce qu'il peut avoir d'amer.

Voyez de quelle respectueuse adresse se sert Voltaire, dans sa correspondance avec le roi de Prusse, lorsqu'il le reprend surdes fautes de laugage, et l'éclaire sur les règles de la grammaire et de la poésie, dont le grand Frédéric s'écartait assez souvent. A quelle circonspection plus délicate encore Voltaire n'aurait-il pas eu recours, s'il avait eu à s'expliquer sur des objets d'une plus grande importance !

MODÈLES. Lettre de Madame de Maintenon à son frère. On n'est malheureus que par sa faute: ce sera toujours mon texte et ma réponse à vos lamentations. Songez, mon cher frère, au voyage d'Amérique, aus malheurs de notre père, aux malheurs de notre enfance, à ceux de notre jeunesse, et vous bénirez la Providence au lieu de murmurer contre la fortune. Il y a dix ans que nous étions bien éloignés l'un et l'autre du point où nous sommes aujourd'hui! nos espérances étaient si peu de chose, que vous bornions nos væux à trois milie livres de rente: nous en avons à présent quatre fois plus, et nos souhaits ne seraieut pas encore remplis! Nous jouissons de cette heureuse médiocrité que vous vantiez si fort; soyons contens. Si les biens nous viennent recevons-les de la main de Dieu; mais n'ayons pas des vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode; tout le reste n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un cæur inquiet. Toutes vos dettes sont payées ; vous pouvez vivre délicieusement sans en faire de nouvelles: que désirez-vous ? faut-il

que des projets de richesse et d'ambition vous coûtent la perte de votre repos et de votre santé ? Lisez la vie de saint Louis; vous verrez combien les grandeurs de ce monde sont au-dessous des désirs du ceur de l'homme: il n'y a que Dieu qui puisse le rassasier. Je vons le répète, vous n'êtes malheureux que par votre faute. Vos inquiétudes détruisent votre santé, que vous devriez conserver quand ce ne serait que parce que je vous aime. Travaillez sur votre humeur; si vous pouvez la rendre moins bilieuse et moins sombre, ce sera un grand point de gagné. Ce n'est point l'ouvrage des réflexions seules, il y faut de l'exercice, de la dissipation, une vie unie et réglée. Vous ne penserez pas bien tant que vous vous porterez mal : dès que le corps est dans l'abattement, l’ame est sans vigueur. Adieu; écrivezmoi, et sur un ton inoins lugubre.

Lettre de la même à Madame d'Havrincourt. Vous n'avez à présent, ma chère fille, que deux choses à faire; ser

vir Dieu et plaire à votre mari. Prodiguez-lui vos complaisances : entrez dans toutes ses fantaisies ; souffrez toujours ses bizarreries, et qu'il n'ait jamais à souffrir des vôtres. S'il est jaloux, ne voyez per

, sonne; s'il vous veut dans le grand monde, mettez-vous-y toujours avec la modération que la vertu demande.

Lettre de Voltaire à M. Desforges-Maillard. De longues et cruelles maladies, dont je suis depuis long-temps accablé, monsieur, m'ont privé jusqu'à présent du plaisir de vous remercier des vers que vous me fîtes l'honneur de m'envoyer au mois d'avril dernier. Les louanges que vous me donnez m'ont inspiré de la jalousie, et en même temps de l'estime et de l'amitié pour l'auteur. Je souhaite, monsieur, que vous veniez à Paris perfectionner l'heureux talent que la nature vous a donné. Je vous aimerais mieux avocat à Paris qu'à Rennes; il faut de grands théâtres pour de grands talens, et la capitale est le séjour des gens de lettres. S'il m'était permis, monsieur, d'oser joindre quelques conseils aux remerciemens que je vous dois, je prendrais la liberté de vous prier de regarder la poésie comme un amusement qui ne doit pas vous dérober à des occupations plus utiles. Vous paraissez avoir un esprit aussi capable du solide que de l'agréable, soyez sûr que si vous n'occupiez votre jeunesse que de • l'étude des poétes, vous vous en repentiriez dans un age plus avancé. Si vous avez une fortune digne de votre mérite, je vous conseille d'en jouir dans quelque place honorable; et alors la poésie, l'éloquence, l'histoire, et la philosophie feront vos délassemens. Si votre fortune est au-dessous de ce que vous niéritez, et de ce que je vous souhaite, songez à la rendre meilleure; primò vivere, deindè philosophari. Vous serez surpris qu'un poéte vous écrive de ce style; mais je n'estime la poésie qu'autant qu'elle est l'ornement de la raison. Je crois que vous la regardez avec les mêmes yeux. Au reste, monsieur, si je suis januais à portée de vous rendre quelque service dans ce pays-ci, je vous prie de ne me point épargner; vous me trouverez toujours disposé à vous donner toutes les marques de l'estime et de la reconnaissance avec lesquelles je suis, &c.

Lettre du même à Mademoiselle ***** qui l'avait consulté sur les

livres qu'elle devait lire. Je ne suis, mademoiselle, qu'un vieux malade: et il faut que mon état soit bien douloureux, puisque je n'ai pu répondre plutôt à la lettre dont vous m'honorez. Vous me demandez des conseils; il ne vous en faut point d'autres que votre goût. Je vous invite à ne lire que les ouvrages qui sont depuis long-temps en possession des silffrages du public, et dont la réputation n'est point équivoque, il y en a peu ; mais on profite bien davantage en les lisant qu'avec tous les mauvais petits livres dont nous sommes inondés. Les bous auteurs n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le cherchent jamais, pensent avec bon sens, et s'exprinient avec clarté. Il semble qu'on n'écrive plus qu'en énigme: rien n'est simple, tout est affecté; on s'éloigne en tout de la nature, on a le malheur de vouloir mieux faire que nos maitres.

Tenez-vous-en, mademoiselle, à tout ce qui plaît en eux. La moindre affectation est un vice. Les Italiens n'ont dégénéré après le Tasse et l'Arioste que parce qu'ils ont voulu avoir trop d'esprit; et les Français sont dans le même cas. Voyez avec quel naturel madame de Sévigué et d'autres dames écrivent!

Vous verrez que nos bons écrivains, Fénélon, Racine, Bossuet Despréaux, emploient toujours le mot propre. On s'accoutume à bien parler en lisant souvent ceux qui ont bien écrit; on se fait une babi. iude d'exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. Ce n'est poirit une élude: il n'en coûte aucune peine de lire ce qui est bon, ei de ne lire que cela; on n'a de maitre que son plaisir et son goût.

Pardonnez, mademoiselle, à ces longues réflexions, ne les attribuez qu'à mon obéissance à vos ordres.

DES LETTRES DE REPROCHES.

INSTRUCTION.

Cet article-ci est encore plus délicat que celui des conseils; il demande plus de ménagemens. Celui qui fait un reproche laisse quelquefois trop conduire sa plume par l'humeur, et il oublie les convenances. Le reproche alors, au lieu d'ainener des excuses ou un ra. commodement ne peut qu'augmenter l'éloignement et conduire à la haine.

La chose devient mênie d'autant plus facile que le reproche est plus ou moins mérité. S'il est fondé, celui qui le mérite s'obstine à ne point revenir sur ses pas, et il aggrave ses torts pour prouver qu'il n'en a pas eu.

Si, au contraire, le reproche est hasardé, il irrite la sensibilité; il fait rougir d'être lié avec une personne soupçonneuse ou susceptible: plus d'une fois des reproches maladroits ont amené des ruptures; et la plupart des brouilleries de société ne tiennent qu'à des malentendus, à ce défaut d'indulgence qui ne sait rien pardonner, à ce tort si commun de ne vouloir jamais comme disent les enfans; avoir le dernier. Naciame de Sévigné dit fort sagement à sa fille: “ Ne lui failes point la guerre trop ouvertement sur tout ceci: les vérités sont amères; nous n'aimons pas à être découverts.”

Le plus sûr dans une lettre de reproche est d'employer le ton de la modération et de l'urbanité que les gens de la bonne compagnie possèdent si bien; alors vous facilitez à la personne dont vous croyez

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