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DES LETTRES DE CONDOLÉANCE.

INSTRUCTION.

ne lui

Le caractère d'une lettre dépendant toujours de la nature du sujet, il est sensible que tout ce qui tient à la légére!é, même la moindre jeinte de gaieté doivent être sévèrenent bannies d'un compliment de condoléance. La seule manière d'adoucir la douleur, c'est de la pas. tager; c'est de pleurer avec celui qui pleure: mêlez vos larmes avec les siennes, et vous lui prouverez plus d'intérêt que vos ingénieux discours

P} orteraient de consolatious. S'il a perdu un tiis, une épouse, un ami, faites-en l'éloge avec lui; ajoutez encore à ses regreis par les vôtres: en vous associant ainsi aux peines qu'il souffre, vous le disposerez plus facilement à recevoir

vous les adoucissemeus que la philosophie et la religion seules apportent aux maux qui sont sans renède. Si les chagrins sont d'un autre genre, la shétorique vous offre alors ces lieux conimuns dont l'orateur sait tiver un si grand parti.

S'agit-il, par exemple, d'un procès perdu ? accusez.en l'incertitude de tout ce qui est laissé aux jugemens des homines souvent entraînés par l'éloquence et trompés par les fausses apparences.

S'agit-il d'un échec du côté de la fortune? faites retomber l'événe. ment sur l'inconstance de l'aveugle déesse, qui dispose des biens au gré de ses caprices. Mais ayez soin de remarquer que, si elle a ses disgraces, elle a aussi ses retours. Que le tenips la ramène; que l'économie en répare sûrement les outrages, &c.

S'agit-il, enfin, d'une place, d'un emploi dont l'aftligé regrette la perte? rejettez-vous sur les petites menées des intrigans, sur l'audace calompiatrice des envieux ou des ambitieux, sur les séductions de tout genre auxquelles ne sont que trop souvent exposés les dispensateurs des grâces, &c.

Mais finissez par faire briller dans le lontain celte douce espérauce qui est pour l'anie abattue et déchirée ce qu'est au laboureur désolé par l'orage l'arc céleste qui lui en annonce la fin, et lui proniet la sérénité.

MODÈLES.

Lettre de Fléchier à M, Salvador.

Je regrette bien, monsieur, la perte que vous avez faite de monsieur votre père, et je conipatis à votre douleur. 'Il vous laisse les véritables biens, qui sont ses vertiis et ses bons exemples; et les plus solides consolations, qui sont une longue continuation de sagesse et de piété, une vie de Chrétien, et une mort de patriarcbe. Je vous souhaite une aussi longue pratique de bonnes envres ; et persuadé qu'il ne manque à la perfection de votre mérite que ce qu'un age comme le sien y peut

у ajouter, je félicite messieurs vos enfans de retrouver en vous ce que vous perdez en monsieur votre père. Je suis, &c.

Lettre de J. J. Rousseau à Monsieur le Maréchal de Luxembourg.

J'apprends, monsieur le maréchal, la perte que vous venez de faire (de madame de Villeroi, sa seur,) et ce moment est un de ceux ou j'ai le plus de regret de n'être pas auprès de vous : car la joie se suffit à elle-même; mais la tristesse a besoin de s'épancher, et l'amitié est bien plus précieuse dans la peine que dans le plaisir. Que les mortels sont à plaindre de se faire entre eux des attachemens durables! Ah! puisqu'il faut passer sa vie à pleurer ceux qui nous sont chers, à pleurer les uns morts, les autres peu dignes de vivre, que je la trouve peu regrettable à tous égards! Ceux qui s'en vont sont plus beureux que ceux qui restent; ils n'ont plus rien à pleurer. Ces réflexions sout communes: qu'importe? en sont-elles moins naturelles ? Elles sont d'un homme plus propre à s'affiger avec ses amis qu'à les consoler, et qui sent aigrir ses propres peines en s'attendrissant sur les leurs.

Lettre de J. B. Rousseau à M. D***, sur la Mort de son fils ainé.

Quelle perte, bon Dieu ! et à quelle épreuve la Providence a-t-elle voulu mettre votre vertu, monsieur ! c'est ainsi qu'elle se joue des projets qui nous paraissent les plus légitimes. Vous avez joui jusqu'à présent de tous les avantages de cette vie : une longue et constante prospérité, une fortune établie, une famille digne de vous, voilà bien des grâces que Dieu n'était pas obligé de vous faire ; et peut-être p'avez-vous pas assez songé que c'était à lui seul que vous les deviez. On ne lui attribue que la mauvaise fortune, et on croit ne devoir la bonne qu'à soi-même. Il faut pourtant tôt ou tard payer nos dettes, et se mettre dans l'esprit qu'il ne nous envoie point dans ce monde pour être heureux,

Recevez votre affliction comme une expiation des fautes auxquelles nous sommes tous sujets en cette vie, et comme un gage du bonheur que Dieu vous prépare dans une autre. Il vous reste un fils; donnez tous vos soins à en faire un aussi honnête homme que vous; en un mot, consolez-vous avec celui qui vous reste, et priez pour celui que vous n'avez plus.

Vous serez peut-être surpris de recevoir de pareils conseils d'un fai. seur d'épigrammes; niais, Dieu merci, j'en ai porté la peine, et je m'estimerais malheureux si je n'en avais pas été puni.

Lettre du même à M. Brossette dont la Femme renait de mourir.

Je vous demandais des nouvelles, monsieur, hélas ! je ne songeais guère à la douleur que devait me causer la première que je recevrais de vous! J'ai senti la perte que vous n'apprenez, comme vous la sentez vous-même. Il est bien naturel de compatir aux malheurs de son ami; mais le vôtre me toucherait par ses circonstances quand il ne regarde. rait qu'une personne indifférente. Je vous plains, monsieur: vous me plaindriez peut-être à votre tour, si vous pouviez concevoir toute la part que je prends à votre affliction. Ne vous en étonnez pas ; à force d'être malheureux, je suis devenu moins sensible à mes malheurs qu'aux malheurs d'autrui.

Lettre de Voltaire à M. d'Alembert. C'est pour le coup, mon cher ami, que la philosophie vous est bien nécessaire! Je n'ai appris que tard et par d'autres que vous, la perte (*) que vous avez faite. Voilà toute votre vie changée: il sera bien ditticile que vous vous accoutumiez à une telle privation. Je crains pour votre santé: le courage sert à combattre, mais il ne sert pas toujours à rendre heuseux.

Ménagez votre existence le plus long-temps que vous pourrez. Vous ètes aimé et considéré, c'est la plus grande des ressources : il est vrai qu'elle ne tient pas lieu d'une amie intime, mais elle est au-dessus de tout le reste. Adieu, mon vrai pbilosopbe ; souvenez-vous quelquefois d'un pauvre vieillard mourant, qui vous est aussi tendrement dévoué qu'aucun de vos amis de Paris.

Lettre de M. le Comte de Bussy à Madame de D***. J'ai appris avec bien du déplaisir la perte de votre procès, madame, car je vous aime fort. Cependant contre fortune bon cæur; vous avez assez de bien pour perdre le plus grand procès sans être inco. mmodée: que cela ne vous altère donc point; conservez-vous, et croyez que,

si vous survivez à vos parties adverses, ce seront elles qui auront perdu leur procès.

DES LETTRES SÉRIEUSES ET MORALES.

INSTRUCTION. Tout n'est pas plaisir dans la vie: on éprouve des tracasseries, on connait le chagrin, on a des momens d'humeur, on est tourmenté par cet ennui que Buifon nomme le triste tyran des ames qui pensent, contre lequel la sagesse peut bien moins que la folie.

La mort de Mademoiselle d'Espinasse

La retraite même, la solitude d'une campagne, et le silence des champs, nous ramènent à la réflexion, et nous jettent dans la réverie. C'est alors qu'il est doux d'écrire à ses amis, à ses connaissances, à ses liaisons.

L'ame s'épanche et se soulage, le cæur resserré par la peine, se dilate en se communiquant. Un sentiment, quelque pénible qu'il soit cesse presque de l'être quand on le fait partager.

Mais ces sortes de lettres, où dominent tantôt la raison et tantôt la mélancolie, ne sont pas faites pour les indifférens. L'esprit ne doit pas s'y montrer à découvert: quand on est profondéinent affligé on ne songe pas à faire des phrases. Encore moins cherche-t-on à plaisanter? Gardez-vous, cependant, de faire parler trop long-temps la raison, même à ceux qui sont faits pour l'entendre: une lettre ne se lit pas et manque son effet, quand elle devient sermon. C'est là surtout que le style doit, sans affectation, se revêtir de ces couleurs du sentiment et de la nature qui seulent peuvent embellir et faire aimer la morale.

MODÈLES.

settre de Madame de Maintenon Madame de Chanteloup, 1666.

Me voilà, madame, bien éloignée de la grandeur prédite! Je me soumets à la Providence, et que gagnerais-je à murmurer contre Dieu? Mes amis m'ont conseillé de m'adresser à M***, comme s'ils avaient oublié les raisons que j'ai de n’en rien espérer. Irai-je le regagner par mes soumissions, et briguer l'honneur d'être à ses gages? On m'a envoyée à M. Colbert, mais sans fruit. J'ai fait présenter deux placets au roi, où l'Abbe Testu a nis toute son éloquence: ils n'ont pas seulement été lus. Oh! si j'étais dans la faveur, que je traiterais di. fféremment les malheureux ! Qu'on doit peu compter sur les honimes! quand je n'avais besoin de rien j'aurais obtenu un évêché; quand j'ai besoin de tout, tout m'est refusé. Madame de Chalais m'a offert sa protection, mais du bout des lèvres; madame de Lyonne m'a dit: je verrai, je parlerai, du ton dont on dit le contraire. Tout le moude m'a offert des services et personne me n'en a rendu. Le duc est sans crédit, le maréchal, occupé à demander pour lui-même. Enfin, madame, il est très-sûr que ma pension ne sera point rétablie. (*) Je crois que Dieu m'appelle à lui par ces épreuves; il appelle ses enfans par les adversités. Qu'il m'appelle, je le suivrai dans la règle la plus austère: je suis aussi lạsse du monde que les gens de la cour le sont de moi. Je vous remercie, madame, des consolations Chrétiennes que vous m'offrez, et des bontés que mon frère m'écrit que vous daignez lui témoigner.

• Elle le fut enfin

Lettre de Madame dle Sévigné au Comte de Bussy. J'apprends, mon cher cousin, que ma niece ne se porte pas trop bien: c'est qu'on ne peut pas être lieureux en ce monde ; ce sont des compensations de la Providence, atin que tout soit égal, ou qu'au moins les plus heureux puissent comprendre, par un peu de chagria ou de douleur, ce que souffrent les autres qui en sont accablés. Le P. Bourdaloue nous fit l'autre jour un sermon contre la prudence humaine, qui fit bien voir combien elle est soumise à l'ordre de la Providence, et qu'il n'y a que celle du salut, que Dieu nous donne lui-même qui soit estimable. Cela console, et fait qu'on se soumet plus doucement à sa mauvaise fortune. La vie est courte; c'est bientôt fait; le fleuve qui nous entraine est si rapide, qu'à peine pouvons-nous y paraitre. Voilà des moralités de la semaine sainte.

Lettre de Madame de Sévigné à Madame de Grignan. Il me semble, ma chère enfant, que j'ai été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse : je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien au moins ne pas aller plus loin, et ne point avancer dans se chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défiguremens qui sont près de m'outrager. Mais j'entends une voix qui dit: il faut marcher malgré vous, on bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui avance un peu trop: mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi universelle qui nous est imposée, remet la raison à sa place, et fait prendre patience. Prenez-la donc, ma très-chère, et que votre amitié trop tendre ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit condamner.

FRAGMENS.

Ce que vous entendez dire de ma faveur n'est qu'un vain bruit. Je suis étrangère dans ce pays, sans autre appui que des personnes qui ne m'aiment pas; sans autres amis que des amis intéressés, et que le souffle le plus léger de la fortune tournera contre moi; sans autres parens que des geus qui demandent sans cesse et qui ne méritent pas toujours. Vous jouissez d'une liberté entière; je vis dans un escla. vage continuel. Crovez-moi, ma belle, car vous ne cesserez jamais de l’être, les intrigues de la cour sont bien moins agréables que le commerce de l'esprit Mme, de Maintenon à Mlle. de Lenclos.

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