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Lettre du même à M. Brossette dont la Femme renait de mourir.

Je vous demandais des nouvelles, monsieur, hélas ! je ne songeais guère à la douleur que devait me causer la première que je recevrais de vous! J'ai senti la perte que vous ni’apprenez, comme vous la sentez vous-même. Jl est bien naturel de compatir aux malheurs de son ami; mais le vôtre me toucherait par ses circonstances quand il ne regarde. rait qu'une personne indifférente. Je vous plains, monsieur: vous me plaindriez peut-être à votre tour, si vous pouviez concevoir toute la part que je prends à votre aflliction. Ne vous en étonnez pas ; à force d'être malheureux, je suis devenu moins sensible à vues malheurs qu'aux malheurs d'autrui.

Lettre de Voltaire à M. d'Alembert.
C'est
pour

le
coup, mon cher ami,

que la philosophie vous est bien nécessaire! Je n'ai appris que tard et par d'autres que vous, la perte (*) que vous avez faite. Voilà toute votre vie changée: il sera bien ditticile que vous vous accoutumiez à une telle privation. Je crains pour votre santé: le courage sert à combattre, mais il ne sert pas toujours à rendre heureux.

Ménagez votre existence le plus long-temps que vous pourrez. Vous êtes aimé et considéré, c'est la plus grande des ressources: il est vrai qu'elle ne tient pas lieu d'une amie intime, mais elle est au-dessus de tout le reste. Adieu, mon vrai pbilosophe ; souvenez-vous quelquefois d'un pauvre vieillard mourant, qui vous est aussi tendrement dévoué qu'aucun de vos amis de Paris.

Lettre de M. le Comte de Bussy à Madame de D***. J'ai appris avec bien du déplaisir la perte de votre procès, madame, car je vous aime fort. Cependant contre fortune bon cæur; vous avez assez de bien pour perdre le plus grand procès sans être inco. mmodée: que

cela ne vous altère donc point; conservez-vous, et croyez que, si vous survivez à vos parties adverses, ce seront elles qui auront perdu leur procès.

DES LETTRES SÉRIEUSES ET MORALES.

INSTRUCTION. Tout n'est pas plaisir dans la vie: on éprouve des tracasseries, on connait le chagrin, on a des momens d'humeur, on est tourmenté par cet ennui que Buffon nomme le triste tyran des ames qui pensent, contre lequel la sagesse peut bien moins que la folie.

- La mort de Mademoiselle d'Espinasse

La retraite même, la solitude d'une campagne, et le silence des champs, nous ramènent à la réflexion, et nous jettent dans la rêverie. C'esi alors qu'il est doux d'écrire à ses amis, à ses connaissances, à ses liaisons. L'ame s'épanche et se soulage, le cour resserré par la peine, se dilate en se communiquant. Un sentiment, quelque pénible qu'il soit cesse presque de l'être quand on le fait partager.

Mais ces sortes de lettres, où dominent tantôt la raison et tantôt la mélancolie, ne sout pas faites pour les indifférens. L'esprit ne doit pas s'y montrer à découvert: quand on est profondéinent affligé on ne songe pas à faire des phrases. Encore moins cherche-t-on à plaisanter? Gardez-vous, cependant, de faire parler trop long-temps la raison, même à ceux qui sont faits pour l'entendre: une lettre ne se lit pas et manque son effet, quand elle devient sermon. C'est là surtout que le style doit, sans affectation, se revêtir de ces couleurs du sentiment et de la nature qui seulent peuvent embellir et faire aimer la morale.

MODÈLES.

Lettre de Madame de Maintenon è Madame de Chanteloup, 1666.

Me voila, madame, bien éloignée de la grandeur prédite! Je me soumets à la Providence, et que gagnerais-je à murmurer contre Dieu? Mes amis m'ont conseillé de m'adresser à M***, comme s'ils avaient oublié les raisons que j'ai de n'en rien espérer. Irai-je le regagner par mes soumissions, et briguer l'honneur d'être à ses gages? On m'a envoyée à M. Colbert, mais sans fruit. J'ai fait présenter deux placets au roi, où l’Abbe Testu a nis toute son éloquence: ils n'ont pas seulement été lus. Oh! si j'étais dans la faveur, que je traiterais di. fféremment les malheureux ! Qu'on doit peu compter sur les hommes ! quand je n'avais besoin de rien j'aurais obtenu un évêché; quand j'ai besoin de tout, tout m'est refusé. Madame de Chalais n'a offert sa protection, mais du bout des lèvres; madame de Lyonne m'a dit: je verrai, je parlerai, du ton dont on dit le contraire. Tout le moude m'a offert des services et personne me n'en a rendu. Le duc est sans crédit, le maréchal, occupé à demander pour lui-même. Enfin, madame, il est très-sûr que ma pension ne sera point rétablie. (*) Je crois que Dieu m'appelle à lui par ces épreuves; il appelle ses enfans par les adversités. Qu'il m'appelle, je le suivrai dans la règle la plus austère : je suis aussi lạsse du monde que les gens de la cour le sont de moi. Je vous remercie, madame, des consolations Chrétiennes que vous m'offrez, et des bontés que mon frère m'écrit que vous daignez lui témoigner.

• Elle le fut enfin

Lettre de Madame de Sévigné au Comte de Bussy. J'apprends, mon cher cousin, que ma niece ne se porte pas trop bien: c'est qu'on ne peut pas être heureux en ce monde; ce sont des compensations de la Providence, atin que tout soit égal, ou qu'au moins les plus heureux puissent comprendre, par un peu de chario ou de douleur, ce que souffrent les autres qui en sont accablés. Le P. Bourdaloue nous fit l'autre jour un sermon contre la prudence humaiue, qui fit bien voir combien elle est soumise à l'ordre de la Providence, et qu'il n'y a que celle du salut, que Dieu nous donne lui-même qui soit estimable. Cela console, et fait qu'on se soumet plus doucement à sa mauvaise fortune. La vie est courte; c'est bientôt fait; le fleuve qui nous entraine est si rapide, qu'à peine pouvons-nous y paraître. Voilà des moralités de la semaine sainte.

Lettre de Madame de Sévigné à Madame de Grignan. Il me semble, ma chère enfant, que j'ai été traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse : je la vois, n'y voilà, et je voudrais bien au moins ne pas aller plus loin, et ne point avancer dans se chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défiguremens qui sont près de n'outrager. Mais j'entends une voix qui dit: il faut marcher malgré vous, on bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui avance un peu trop: mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi universelle qui nous est imposée, remet la raison à sa place, et fait prendre patience. Prenez-la donc, ma très-chère, et que votre amitié trop tendre ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit condamper.

FRAGMENS.

Ce que vous entendez dire de ma faveur n'est qu'un vain bruit. Je suis étrangère dans ce pays, sans autre appui que des personnes qui ne m'aiment pas; sans autres amis que des amis intéressés, et que le souffle le plus léger de la fortune tournera contre moi; sans autres parens que des geus qui demandent sans cesse et qui ne méritent pas toujours. Vous jouissez d'une liberté entière; je vis dans un escla. vage continuel. Crovez-moi, ma belle, car vous ne cesserez jamais de l’être, les intrigues de la cour sont bien moins agréables que le commerce de l'esprit Mme, de Maintenon Mlle. de Lenclos.

Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : Je suis trop vieux pour me corriger. Je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: Je suis trop jeune: La jeunesse est si aimable, qu'il faudrait l'adorer si l'ame et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps. Mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tàcher de regagner par les bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a long-temps que j'ai fait ces réflexions, et par cette raison je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon ame, à mon cæur, à mes sentimens.

Madame de Sévigné. Mon Dieu, qu'un petit gentilhomme à lièvre est heureux dans sa gentilhommerie! Rien ne le trouble; il n'espère ricn, il ne craint rieb; ses jours coulent dans l'innocence, il est sans passion et sans ennui; il n'a soin que de ses guêtres, elles font tout son équipage ; quand elles se coupent, une aiguillée de fil en fait l'affaire. Je le place dans les montagnes du Forez et du Vivarais, afin que les nouvelles ne parvie nnent à lui qu'au bout de deux ou trois ans, &c.

Madame de Simiane.

DES LETTRES FAMILIÈRES ET BADINES.

C'est dans ces sortes de lettres que Voltaire permet d'étaler tout l'esprit qu'on veut ou qu'on peut avoir. Mais il ne s'agit ici que de l'esprit avoué par le goût : et beaucoup de beaux-esprits même manquent de cet esprit-là, c'est-à-dire de ce tact, de cet art de saisir l'àpropos, sans lequel la plus jolie chose cesse de paraître ingénieuse parce qu'elle est déplacée.

Ou se tromperait si l'on pensait qu'une lettre familière admet tout indifféremment, et peut même descendre à ces locutions aussi basses qu'incorrectes, que nous décorons du beau nom de style familier. Le style simple, franc, facile, gai même, y domine, mais il ne devient jamais trivial; on y voit, au coutraire, que l'écrivain se souvient égale. ment de ce qu'il doit à sa langue, aux convenances, à lui-même. Aivsi donc le style d'une lettre familière pe doit jamais aller jusqu'à l'abandon absolu.

Jusque dans une lettre badine, le jugement duit surveiller l'esprit, empêcher que les épigrammes ne dégénèrent en sarcasmes, les malices en méchancetés, la liberté en licence; il ne doit pas souffrir qu'un bon mot soit une trivialité, qu'une saillie devienne une impertinence, et que la gaieté se rapproche plus des tréteaux et de l'antichambre que d'une réunion de gens de bonne compagnie.

MODÈLES. Lettre de l'Abbé de Choisy au Comte de Bussy. Qui vous aurait dit, monsieur, il y a quinze ans, que cet Abbé de Choisy, votre voisin, serait un jour votre confrère ?" Vous ne l'eussiez janais cru en lisant ses lettres ; et même en lisant celle-ci, pourrez-vous croire

que MM. de l'Académie, tous gens de bon sens et de bon esprit, aient voulu mettre son nom dans la même liste que le vôtre ? Consolezvous, monsieur; il faut bien qu'il y ait des ombres dans les tableaux. Les uns parlent, les autres écoutent: et je saurai fort bien me taire, surtout quand ce sera à vous à parler. Venez donc quand il vous plaira; vous ne me trouverez point dans votre chemin. Quoique ma nouvelle dignité me fasse votre égal (en Apollon s'il vous plait), je me rangerai toujours pour vous laisser passer.

Lettre de M. de Coulanges à Madame de Grignan. Cela est honteux, cela est horrible, cela est infame, que depuis que je suis dans votre voisipage, je ne vous ai pas donné le moindre signe de vie : cependant Tonnerre et Grignan, Grignan et Tonnerre, tous ces châteaux peuvent fort bien avoir quelque commerce ensemble sans se mésallier, et ne pas regarder aux portes à qui passera le premier. Il y a un mois que je me promène dans les états de madame de Louvois : en ce sont des états au pied de la lettre. Nous allons, quand le temps nous y invite, faire des voyages de long cours pour en connaitre la grandeur: et quand la curiosité nous porte à demander le nom de ce premier village, à qui est-il? on nous répond : C'est à Madame. A qui est celui qui est le plus éloigné? C'est à Madome. Mais là bas, là bas, un autre que je vois ? C'est à Madame. Et ces forêts ? Elles sont à Madame. Voilà une plaine d'une grande longueur. Elle est à Madame. Mais j'aperçois un beau château. C'est Nicei, qui est à Madame. Quel est cet autre château sur un haut? C'est Passy, qui est à Madame. En un mot, madame, tout est à Madame en ce pays. Je n'ai jamais vu tant de possessions. Au surplus, madame, on ne peut se dispenser de recevoir des présens de tous les côtés ; car que n'apporte1-on point à Madame pour lui montrer la sensible joie qu'on a d'être sous sa domination! Tous les peuples des villages courent au-devant d'elle avec la flûte et le tambour : qui lui présente des gâteaux, qui des châtaignes, qui des noisettes; pendant que les cochons, les veaux, les moutons, les coqs d'Inde, les perdrix, tous les oiseaux de l'air, et tous les poissons des rivières l'attendent au château. Voilà, madamne, une petite description de la grandeur de Madame ; car on ne l'appelle pas autrement dans ce pays ci; et dans les villages, et partout où nous passons, ce sont des cris de vice Madame, qu'il ne faut pas

• U venait d'être reçu à l'Académie Française.

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