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oublier. Mais cependant, au milieu d'un tel triomphe, il faut vous dire

que Madame n'en est pas plus glorieuse; elle est civile, elle est honnête, et l'on vit auprès d'elle dans une liberté charmante.

Adieu, ma très-aimable madame ; croyez toujours que je ne suis pas indigne de toute l'amitié dont vous m'honorez, par toute la bonne et sincère tendresse que j'ai pour vous.

FRAGMENS. Il ne sera pas dit que l'on cachète une lettre à mon nez sans que je vous donde quelque légère signifiance. Bon jour ou bon soir, ma petite seur, selon l'heure que vous recevrez cette lettre. Nous passons ici notre temps, &c.

M. de Sérigné. Mon cher Coulanges, bélas ! vous avez la goutte au pied, au coude, au genou; cette douleur n'aura pas grand chemin à faire pour tenir toute votre personne. Quoi! vous criez! vous vous plaignez! vous ne dormez plus ! vous ne mangez plus ! vous ne buvez plus! vous de chantez plus ! vous ne riez plus ! Quoi! la joie et vous ce n'est plus la même chose ! cette pensée me fait pleurer; mais peut-être pendant que je pleure vous êtes guéri; je l'espère et le souhaite.

Madame de Sérigné. Je ne puis vous dire combien je vous plains, ma fille, combien je vous loue, combien je vous admire. Voilà mon discours divisé en trois points : je vous plains d'etre sujette à des humeurs noires qui vous font surement beaucoup de mal; je vous loue d'en être la maitresse quand il le faut; et je vous admire de vous contraindre pour parastre ce que vous n'êtes pas.

La méme. Ne faut-il pas jouer avec la vie jusqu'au dernier moment ? N'estce pas un enfant qu'il faut bercer jusqu'à ce qu'il s'endorme?--La vie est un songe; rêvons donc le plus gaiement que nous pourrons.

Voltaire au Cardinal de Bernis,

DES LETTRES DE NOUVELLES.

INSTRUCTION. Si les circonstances vous font une sorte d'obligation de mander des nouvelles, ou enfin que vous ayez recours à ce moyen pour remplir votre feuille, il faut se souvenir qu'une lettre de nouvelles n'est pas une gazelle, et qu'elle ne doit en avoir, ni la sécheresse, ni le soin minutieux de rappeler toutes les dates, ni l'affectation à se servir de termes techniques. Ecrivez les nouvelles comme vous les raconteriez dans un salon sans préambule, ni verbiage, mais en les assaisonnant de cet esprit de saillie qni réveille l'attention, ou en y mêlant cet intérêt qui la soutient. Leur première qualité consiste à être vraies;

sans cela vous perdez bientôt toute confiance.

Il faut aussi que la nouvelle puisse intéresser ceux à qui vous en faites part, et qu'elle soit de nature à pouvoir s'écrire. Si elle est douteuse, ne vous hâtez pas de la répandre, et si elle est affigeante, laissez à un autre le triste soin de la faire parvenir. Ne disputez l'avantage d'être le premier à la dire qu'autant que vous serez sûr qu'elle plaira. Ne différez pas non plus de vous rétracter si la nouvelle que vous avez publiée vient à se démentir: il est beau de revenir sur ses pas quand on s'est égaré. Dire je me suis trompé, c'est avouer, suivant Pope, que l'on est plus sage aujourd'hui qu' hier.

MODÈLES.

Lettre de Madame de Sévigné à M. de Coulanges. Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus sur. prenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouie, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus digne d'envie; enfin une chose dont on ne trouve qu'uu exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste, une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment la pourrait-on croire à Lyou? une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame de Hauteville ; une chose enfin qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite luodi. Je ne puis me ré. soudre à vous la dire; devinez.la ; je vous le donne en trois: Jetezvous votre langue aux chiens? Hé bien, il faut donc vous la dire: M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui? je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne cn cent. Madanie de Coulanges dit: voilà qui est bien difficile à deviner ! c'est madame de la Vallière. Point du tout, madame. C'est donc mademoiselle de Retz? Point du tout, vous êtes bien provinciale! Ab! vraiment nous sommes bien bộtes, dites-vous; c'est mademoiselle Colbert. Encore moins; c'est assurément mademoiselle de Créqui. Vous n'y êtes pas. Il fant donc à la fin vous le dire. Il épouse dimanche au Louvre, avec la permission du roi, mademoiselle de...., mademoiselle......, devinez le nom; il épouse nademoiselle, la grande mademoiselle, mademoiselle, fille de feu monsieur (*); nademoiselle, petite fille de Henry IV., mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d'Orléans, mademoiselle, cousine-germaine du roi, mademoiselle, destinée au trône, mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous

us-même, si vous dites

* Gaston de France, duc d'Orléans, frère de Louis XIII.

que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures, vous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous. Adieu-Les lettres qui seront portées par cet ordinaire vons feront voir si vous disons viai ou non.

Lettre du Maréchal de Luxembourg à Louis XIV. après la bataille

de Nerwindua SIRE,-Astaignan qui a bien vu l'action en rendra bon compte à votre majesté. Vos ennemis y ont fait des merveilles, vos troupes encore mieux. Pour moi, sire, je n'ai d'autre mérite que d'avoir exécuté vos ordres. Vous m'avez dit de prendre la ville et de gagner une bataille ; je l'ai prise et je l'ai gagnée.

Lettre de Madame de Sévigné à M. de Grignan. C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des plus fàcheuses pertes qui put arriver en France; c'est celle de M. de Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles. Le roi en a été affligé, comme on doit l'être de la murt du plus grand capitaine et du plus bounête homme du monde. Toute la cour fut en larmes.

On était près d aller se divertir à Fontainebleau; tout a ete rompu. Jamais un homme n'a été regretté si sincèrement: tout le quartier où il a logé, et tout Paris, et tout le peuple étaient dans le trouble et dans l'émotion; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros.

Il avait le plaisir de voir décamper I armée ennemie devant lui; et le 27 (Juillet 1675) qui était samedi, il alla sur une petite hauteur pour observer sa marche. Son dessein était de douner sur l'arrièregarde, et il mandait au roi, à midi, que dans cette pensée, il avait envoyé dire à Brissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande la mort du jeune d’Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise. ll cachète sa lettre et l'envoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avec buit ou dix personnes. Ou tire de loin à l'aventure: un malheureux coup de canon le coupe par le milieu du corps; et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée. Le courrier part à l'instant. Il arriva lundi, comme je vous l'ai déjà dit ; de sorte qu'à une heure l'une de l'autre le roi eut une lettre de M. de Turenne et la nouvelle de sa mort....

Jamais un homme n'a été si près d'être parfait; et plus on le co onaissait, plus on l'aimait et plus on le regrette. Adieu, monsieur et madame; je vous embrasse mille fois.

Lettre de Madame de Sévigné au Comte de Bussy. Que prétendez-vous de moi aujourd'hui, mon cher cousin ? Vous n'aurez que des morts; j'en ai l'imagination si remplie, que je ne saurais parler d'autre chose. Je vous dirai donc la mort du maréchal de Créqui en quatre jours: combien il a trouvé sa destinée courte, et combien il était en colère contre cette mort barbare qui, sans considérer ses projets et ses affaires, venait ainsi déranger ses escabelles ! On ne l'a jamais reçue avec tant de chagrin que lui; cependant il a fallu se soumettre à ses lois : il a reçu les sacremens. Neuf jours après, son frère aîné, le duc de Créqui, l'a suivi: ce fut hier matin, après une longue maladie. Voilà cette maison de Créqui bien abattue, et de grandes dignités sorties en peu de jours de cette famille! Le duc d'Estrées est mort à Rome, et le jour qu'on en reçut la nouvelle à Paris, la Duchesse d'Estrées, sa belle-mère, mourut aussi du reste de son apoplexie. Vous voyez bien que rien n'est si triste que cette lettre. Si j'en écrivais souvent de pareilles, votre belle et bonne humeur et cette gaieté, si salutaire et si nécessaire, n'y pou. rraient pas résister.

Lettre de la même au même. Plaignez-moi, mon cousin, d'avoir perdu le Cardinal de Retz. Vous savez combien il était aimable et digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient! J'étais son amie depuis trente ans, et je n'avais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m'était également honorable et délicieuse. Il était d'un commerce aisé plus que per. sonne au monde. Huit jours de fièvre continue m'ont ôté cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au fond du cæur.

Notre bon Abbé de Coulanges a pensé mourir. Le remède du médecin Anglais l'a ressuscité. Dieu n'a pas

voulu

que

M. le Car. dinal de Retz s'en servit, quoiqu'il le demandát sans cesse. L'heure de sa mort était marquée, et cela ne se dérange point.

Letlre de Mudame la Duchesse d'Aiguillon à M. l'Abbé de Guasco. Je n'ai

pas

le courage, monsieur l'abbé, de vous apprendre la ma. ladie encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni les secours des médecins, ni la conduite de ses amis n'ont pu sauver une tête si chère. Je juge de vos regrets par les miens. L'intérêt que le public a témoigné pendant sa maladie, le regret universel, ce que le roi en a dit publiquement, que c'était un homme impossible à remplacer, sont des ornemens à sa mémoire, mais ne consolent point ses amis : je l'éprouve. L'impression du spectacle, l'attendrissement se faneront avec le temps; mais la privation d'un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui. Je ne l'ai pas quitté jus

R

VOL 11.

qu'au moment qu'il a perdu toute coppaissance, dix-huit beures avant sa mort. Madame Dupré lui a rendu les mêmes soins; et le Che. valier de Jaucourt ne l'a quitté qu'au dernier moinent.

Je vous suis, monsieur l'abbé, toujours aussi dévouée.

DES LETTRES DE BONNE ANNÉE.

INSTRUCTION,

Dans une lettre de bonne année, l'enfant exprime aux auteurs de son être son tendre attachement pour eux, son désir d'obtenir la con tinuation de leurs bontés, ses væux ardens et sans cesse renouvelés pour leur conservation.

Le protégé fait parler sa reconnaissance et ses souhaits empressés pour la prolongation des années d'un mortel à la vie duquel est attachée sa propre existence.

Si la lettre est de nature à prendre une teinte sérieuse, alors ou porte sa pensée sur la rapidité du torrent qui nous entraîne vers cet océan des ages ou tout s'abîme sans retour; on emprunte à la morale, à la philosophie, à la religion surtout, ces idées soit fortes soit cousolantes qui raidissent notre ame contre les coups de ce vieillard dont la faux n'épargne personne ou qui nous disposent à les souffrir saps murmurer. Au contraire si la lettre permet le badinage, on y regarde le renouvellenent de l'année, comme la passation d'un nouveau bail avec la vie, et l'on s'esborte à semer de fleurs la route de l'existeuce.

Enfin, dans une lettre de pure étiquette, on se contente de soubaiter à la personne qui en est l'objet des jours aussi nombreus que ses grandes ou ses bonnes qualités, que ses bienfaits ou ses verlus; on ajoute même que ces longs jours lui sont dús pour le bien de sa famille, de ses amis, de ceux qui l'entourent, et surtout pour l'intérêt des infortunés dont sa sensibilité et ses largesses sont le soutien, &c. &c.

Mais quelque style que l'on emploie, à quelques lieux communs qu'on ait recours, il ne faut jamais oublier que les fadeurs du jour de l'an sont ce qu'il y de plus fastidieux au monde; que les complimens de celle solemnité ne sauraient se renfermer dans des bornes trop étroites; qu'enfin là où une phrase suffit c'est sottise d'en mettre deux.

Voltaire était extrêmement concis sur ce point. A l'impératrice de Russie: “Le public fait des veux pour votre prospérité, vous aime et vous admire. Puisse l'année 1770 être encore plus glorieuse que 1769!" A Frédéric: Alcide de l'Allemagne, soyez-en le Nestor; vivez trois ages d'houme. A M. d'Argental: « Je vous soubaite la bonne année, mon cher ange; les années heureuses sont failes pour vous, &c. &c

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