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Lettre de Madame de Sévigné au Comte de Bussy. Que prétendez-vous de moi aujourd'hui, mon cher cousin ? Vous n'aurez que des morts; j'en ai l'imagination si remplie, que je ne saurais parler d'autre chose. Je vous dirai donc la mort du maré. chal de Créqui en quatre jours: combien il a trouvé sa destinée courte, et combien il était en colère contre cette mort barbare qui, sans considérer ses projets et ses affaires, venait ainsi déranger ses escabelles! On ne l'a jamais reçue avec tant de chagrin que lui; cependant il a fallu se soumettre à ses lois: il a reçu les sacremens. Neuf jours après, son frère aîné, le duc de Créqui, l'a suivi: ce fut hier matin, après une longue maladie. Voilà cette maison de Créqui bien abattue, et de grandes dignités sorties en peu de jours de cette famille! Le duc d'Estrées est mort à Rome, et le jour qu'on en reçut la nouvelle à Paris, la Duchesse d'Estrées, sa belle-mère, mourut aussi du reste de son apoplexie. Vous voyez bien que rien n'est si triste que cette lettre. Si j'en écrivais souvent de pareilles, volre belle et bonne humeur et cette gaieté, si salutaire et si nécessaire, n'y pourraient pas résister.

Lettre de la même ou même. Plaignez-moi, mon cousin, d'avoir perdu le Cardinal de Retz. Vous savez combien il était ainable et digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient! J'étais son amie depuis trente ans, et je n'avais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m'était également honorable et délicieuse. Il était d'un commerce aisé plus que per. sonne au monde. Huit jours de fièvre continue m'ont ôté cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au fond du cæur.

Notre bon Abbé de Coulanges a pensé mourir. Le remède du médecin Anglais l'a ressuscité. Dieu u'a pas voulu que M. le Car. dinal de Retz s'en servit, quoiqu'il le demandat sans cesse. L'heure de sa mort était marquée, et cela ne se dérange poiut.

Letlre de Mudame la Duchesse d'Aiguillon à M. l'Abbé de Guasco. Je n'ai pas

le courage, monsieur l'abbé, de vous apprendre la ma. ladie encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni les secours des médecins, ni la conduite de ses amis n'ont pu sauver une tête si chère. Je juge de vos regrets par les miens. L'intérêt que le public a témoigné pendant sa maladie, le regret universel, ce que le roi en a dit publiquement, que c'était un homme impossible à remplacer, sont des ornemens à sa mémoire, mais ne consolent point ses amis : je l'éprouve. L'impression du spectacle, l'attendrissement se faneront avec le temps; mais la privation d'un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui. Je ne l'ai pas quitté jusVOL 11.

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qu'au moment qu'il a perdu toute connaissance, dix-huit beures avant sa mort. Madame Dupré lui a rendu les mêmes soivs; et le Che. valier de Jaucourt ne l'a quitté qu'au dernier moinent.

Je vous suis, monsieur l'abbé, toujours aussi dévouée.

DES LETTRES DE BONNE ANNÉE.

INSTRUCTION.

Dans une lettre de bonne année, l'enfant exprime aux auteurs de son être son tendre attachement pour eux, son désir d'obtenir la continuation de leurs bontés, ses væux ardens et sans cesse renouvelés pour leur conservation.

Le protégé fait parler sa reconnaissance et ses souhaits empressés pour la prolongation des années d'un mortel à la vie duquel est altachée sa propre existence.

Si la lettre est de nature à prendre une teinte sérieuse, alors on porte sa pensée sur la rapidité du torrent qui nous entraîne vers cet océan des ages ou tout s'abîme sans retour; on emprunte à la morale, a la philosophie, à la religion surtout, ces idées soit fortes soit cousolantes qui raidissent notre ame contre les coups de ce vieillard dont la faux n'épargne personne ou qui nous disposent à les souffrir saps murmurer. Au contraire si la lettre permet le badinage, on y regarde le renouvellenent de l'année, comme la passation d'un nouveau bail avec la vie, et l'on s'esborte à semer de fleurs la route de l'existence.

Enfin, dans une lettre de pure étiquette, on se contente de soubaiter à la personne qui en est l'objet des jours aussi nombreux que ses grandes ou ses bonnes qualités, que ses bienfaits ou ses vertus; on ajoute même que ces longs jours lui sont dús pour le bieu de sa famiile, de ses amis, de ceux qui l'entourent, et surtout pour l'intérêt des infortunés dont sa sensibilité et ses largesses sont le soutien, &c. &c.

Mais quelque style que l'on emploie, à quelques lieux communs qu'on ait recours, il ne faut jamais oublier que les fadeurs du jour de l'an sont ce qu'il y de plus fastidieux au monde; que les complimens de celle solemnité ne sauraieut se renfermer dans des bornes trop étroites; qu'enfin là où une phrase suffit c'est sottise d'en mettre deux.

Voltaire était extrêmement concis sur ce point. A l'impératrice de Russie: “Le public fait des veux pour votre prospérité, vous aime et vous admire. Puisse l'année 1770 être encore plus glorieuse que 1769!” A Frédéric: Alcide de l'Allemagne, soyez-en le Nestor; vivez trois âges d'homme. A M. d'Argental: « Je vous soubaite la bonne anvée, mon cher ange; les années heureuses sont lajtes pour vous, &c. &c

MODÈLES.

Lettre de Mademoiselle d'Haut- à sa Mère.

Saint-Cyr, 1718. Je viens, ma chère maman, de faire, avec mes compagnes, la visite du jour de l'an à la respectable fondatrice* de cette maison. L'éliquette et la reconnaissance nous ont conduites auprès d'elle. Un sentiment plus doux, plus tendre, plus fort, et bien durable, car il ne finira qu'avec ma vie, me ramène à vous chère et bonne maman: je vous souhaite la santé, je vous souhaite des jours heureux, je vous souhaite tout ce que vous pouvez désirer, je vous souhaite, enfin, autant d'années qu'il se débite en ce jour de dragées et de mensonges.

C'est à la simple et franche vérité que je rends hommage quand je vous assure que je vous aime, que je vous adore, qu'il n'est pour moi point de bonheur sans le vôtre, que je ne supporte votre absence et les ennuis de la retraite, qu'à fin de me rendre plus digne de vous, et de vous faire trouver un jour votre meilleure amie dans la plus respectueuse, la plus reconnaissante, et la plus tendre des filles.

Lettre du jeune Chateau***, à son père. C'est à mon père, à mon meilleur ami, que j'adresse mes souhaits pour la nouvelle année. L'usage ne les dicte point à ma plume; elle obéit à mon coeur; elle ne fait qu'exprimer au jour de l'an, ce que tous les jours je demande à l'étre supréme. Oui, père bien respecté, et encore plus chéri, vous êtes au matin l'objet de ma première pensée, et sur vous, le soir, se réunissent toutes mes affections. Puisse le ciel rendre vos années aussi nombreuses que l'ont été les soins iufiuis que vous avez pris de mon enfance! Jouissez de la santé la plus parfaite et la plus coustante; que votre bonheur, surtout, soit inaltérable et durable comme le seront envers vous les sentimens de respect et d'attachement avec lesquels, &c.

Lettre de Mademoiselle R. de Ch **, pensionnaire à P***d

sa Tante.

On veut, ma chère tante, que je vous fasse un compliment de bonne année. Je ne le voulais pas; on m'a tant dit que les faiseurs de complimens étaient des menteurs ! j'obéis pourtant, mais pour vous redire sans cérémonie, sans complimens, sans fadeur, que je vous aime, que je vous aimerai; que, si j'avais la baguette de ces fées dont m'a parlé ma bonne, tous vos vaux seraient bientôt remplis, et que vous vivriez,

• Madame de Maintenon.

ma chère tante, long-temps, pour continuer à faire le bouheur de tout le monde, et suriout de votre petite amie. Henriette.

Lettre de l'oltaire au Roi Stanislas.

Je souhaite à votre majesté que votre vie, utile au monde, s'étende au-delà des bornes ordinaires. Aureng-Zeb et

. Muley Ismaël* ont vécu l'un et l'autre au-delà de cent-cinq ans: si Dieu accorde de si longs jours à des princes infidèles, que pe ferat-il point pour Stanislas le bienfaisant!

Lettre de M. d'Alembert au Roi de Prusse. SIRE,-Pénétré, comme je le suis des sentimens aussi tendres que respectueux que V.M me connaît depuis long-temps pour sa personne, je la prie de me permettre de commencer la leitre que j'ai l'honneur de lui écrire, à peu-près comme Demosthène commence sa harangue pour la couronne. Je prie d'abord tous les Dieux et toutes les déesses de conserver, dans l'année où nous entrons, comme ils ont fait dans les précédentes, un prince si précieux aus lettres, à la pbilosophie, et à moi chétif personnage en particulier. Je prie encore ces mêmes dieux, s'il est vrai que le cæur des rois soit entre leurs mains, de vouloir bien conserver ce grand et digne prince dans les sentimens de bouté dont il m'a honoré jusqu'ici, et dont je me falte de n'être pas tout-à-fait indigne, par la vivacité de ma reconnaissance, de mon dé. vouement et de mon adniiration pour

lui.

Lettre de Madame de Sévigné au Comte de Bussy. Bon jour, bon an, mon cher comte: que cette année vous soit plus heureuse que celles qui sont passées ; que la paix, le repos, et la santé vous tiennent lieu de toutes les fortunes que vous n'avez pas, et que vous niéritez; enfin que vos jours désormais soient filés d'or et de soie, &c.

Lettre de la même au même. Je commence par vous souhaiter une lieureuse année, mon cher cousin : c'est comme si je vous souhaitais la continuation de votre philosophie Chrétienne : car c'est ce qui fait le véritable bonheur. Je ne comprends pas qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si l'on ne regarde Dieu et sa volonté, ou par nécessité il faut se scu

• Le preinier régna daus le Mogol, et le second à Maroc.

mettre: avec cet appui, dont on ne saurait se passer, on trouve de la force ei du courage pour soutenir les plus grands malbeurs. Je vous souhaite donc, mon cousin, la continuation de celle grâce: c'en est usil, ne vous y trompez pas; ce n'est point dans nous que nous trou

VOIs ces ressources.

Lettre du Chevalier de Saint-Véron, à Madame la Marquise de***.

Des complimens, des étrennes, des væux, c'est, madame, toute la 1400naie du jour: mais comment, avec cela, puis-je m'acquitter & votre égard ? Des complimens, vous en méritez sans doute plus que personne: il n'y a qu'un petit malheur, c'est que votre modestie vous les fait toujours refuser; je pourrais ajouter aussi que je n'ai pas le talent de les bien faire. Pour des étrennes, ce n'est pas sans doute à moi d'en offrir à celle que la fortune a comblée de ses dons: il ne me reste que des veux, et ceux que je fais pour vous, madanie, sont les plus étendus; ils n'ont de terıne que mon respect l'uu et l'autre sont infivis.

RÉPONSES A DES LETTRES DE BONNE ANNÉE.

Réponse de M. Fléchier d M.***. Il y a long-temps, monsieur, que je jouis de la sincérité et de la constance de votre amitié. Sur cela les années finissent comme elles ont commencé, et commencent cominie elles ont fini. Je suis pourtant bien aise qu'il y ait un jour où nos vœux se réunissent, et où votre cæur s'ouvre tout entier. J'en connais tous les sentimens, et j'aime à les entevdre renouveller. Je vous souhaite, à mon tour, une santé parfaite, un doux repos, et des prospérités plutôt utiles qu’ agréables, telles que je crois que vous les souhaitez vous-même.

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Réponse de Madame de Simiane. Je ne pourrais en quatre pages d'écriture répondre aux lignes que je reçois de vous, monsieur: je u'ai rien vu de si joli, de si galant. Comment faites-vous pour rendre si agréable un compliment si commun, si trivial, si repété ? Expliquez-le moi, je vous en prie. Désespérée de ces lettres de boume anuée, il me prend envie de souhaiter toutes sortes de guignons à ceux à qui j'écris, afin de varier un peu la phrase.

Je n'ai pas la force de conimencer par vous: ainsi, monsieur, apprenez que je vous souhaite de bonnes années sans nombre, tous les

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