Images de page
PDF
ePub

rapide il l'a atteint, et lui a porté le coup mortel. De la hauteur de sa joie, son auguste regard pénètre comme dans l'infini, et s'étend bien au-delà de la victoire. Le dédain siége sur ses lèvres, l'indiguation qu'il respire gonfle ses narines, et monte jusqu'à ses sourcils ; mais une paix éternelle, inaltérable, est empreinte sur son front, et son œil est plem de douceur, comme s'il était au milieu des muses empressées à le caresser. Parmi toutes les figures qui nous restent de Jupiter, vous ne verrez dans aucune le père des dieux approcher de la grandeur avec laquelle il se manifesta jadis à l'intelligence d'Homère, comme dans les traits que vous offre ici son fils; les beautés individuelles de tous les dieux sont réunis dans cette figure comme dans celle de Pandore Ce front est le front de Jupiter renfermant la déesse de la sagesse : ses sourcils, par leur mouvement, annoncent sa volonté ; ce sont les grands yeux de la reine des déesses, et sa bouche est la bouche même qui inspirait la volupté au beau Branchus. Semblable aux tendres rejetons du pampre, sa belle chevelure flotte autour de sa tête, comme si elle était légèrement agitée par l'baleine du zéphir. Elle semble parfumée de l'essence des dieux, et attachée négligemment au haut de sa tête par la main des grâces. A l'aspect de ce chef-d'æuvre, j'oublie tout l'univers; je prends moi-même une attitude noble pour le contempler avec dignité. De l'admiration, je passe à l'extase ; je sens ma poitrine qui se dilate et s'élève comme l'éprouvent ceux qui sont remplis de l'esprit des prophéties; je suis transporté à Délos et dans les bois sacrés de la Lycie, lieux qu'Apollon honorait de sa pré. sence! car la figure que j'ai sous les yeux paraît recevoir le mouvement, comme le reçut jadis la beauté qu'enfanta le ciseau de Pygmalion; mais comment pouvoir te décrire, o inimitable chef-d'æuvre ! Il faudrait pour cela que l'art même daignât m'inspirer et conduire ma plume. Les traits que je viens de crayonner, je les dépose à tes pieds ; ainsi ceux qui ne peuvent atteindre jusqu'à la tête de la Divinité qu'ils adorent, mettent à ses pieds les guirlandes dont ils auraient voulu la couronner. Winkelmann. Histoire de l'Art chez les Anciens.

Le Chien.

Le chien, fidèle à l'homme, conservera toujours une portion de l'empire, un degré de supériorité sur les autres animaux : il leur commande, il règne lui-même à la tête d'un troupeau, il s'y fait mieux entendre que la voix du berger; la sureté, l'ordre, et la discipline sont le fruit de sa vigilance et de son activité; c'est un peuple qui lui est souinis, qu'il conduit, qu'il protège, et contre lequel il n'emploie jamais la force, que pour y maintenir la paix. Mais c'est sur-tout à la guerre, c'est contre les animaux envemis ou indépendans, qu'éclate son courage, et que son intelligence se déploie toute entière. Les talens palurels se réunissent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes se fait entendre, dès que le son du cor ou la voix du chasseur a donné

a

le signal d'uue guerre prochaine, brûlaut d'une ardeur nouvelle, le chien marque sa joie par les plus vifs transports, il annonce par ses mouvewens et par ses cris l'impatience de combattre et le désir de vaincre ; marchant ensuite en silence, il cherche à reconnaître le pays, à découvrir, à surprendre l'ennemi dans son fort; il recherche ses traces, il les suit pas-a-pas, et par des accens différens indique le temps, la distance, l'espèce, et même l'age de celui qu'il poursuit.

Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l'homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire, reud le chien sauvage re. doutable à tous les animaux, et cède, dans le chien domestique, aux sentimens les plus doux, au plaisir de s'attacher et au désir de plaire: il vient en rampant mettre aux pieds de son maître sou courage, sa force, ses talens; il attend ses ordres pour en faire usage; il le consulte, il l'interroge, il le supplie; un coup d'æil suffit, il entend les signes de sa volonté; sans avoir comme l'homme la lumière de la persée, il a toute la chaleur du sentiment, il a de plus que lui la fidélité, la constance daus ses affections; nulle ambition, nul intérêt, pul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire; il est tout zèle, toute ardeur, et toute obéissance; plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages, il ne se rebute pas par les mauvais traitemens, il les subit, les oublie, ou ne s'en souvient que pour s'attacher davantage; loin de s'irriter ou de fuir, il s'expose de lui-même à de nouvelles épreuves, il lèche cette main, instrument de douleur qui vient de le frapper, il ne lui oppose que la plainte, et la désarme enfin par la patience et la soumission.

Buffon. Quadrupèdes.

Le Cheval. La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite, est celle de ce fier et fougueux animal qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats ; aussi intrépide que son maitre, le cheval voit le péril et l'affronte; il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le che rche, et s'anime de la même ardeur: il partage aussi ses plaisirs ; à la chasse, aux tournois, à la course, il brille, il étincelle; mais docile autant que courageux, il ne se laisse point emporter à son feu, il sait réprimer ses mouvemens ; non-seulement il féchit sous la main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses désirs, et obéissant toujours aux impressions qu'il en reçoit, il se précipite, se modòre, ou s'arrête, et n'agit que pour y satisfaire. C'est une créature qui renonce à son être pour n'exister que par la volonté d'une autre, qui sait même la prévenir, qui, par la promptitude et la précision de ses mouvemens, l'exprime, et l'exécute ; qui sent autant qu'on le désire, et ne rend qu'autant qu'on veut, qui se livrant sans réserve, ne se refuse à rien, sert de toutes ses forces, s'excède et même meurt pour mieux obóir.

Le méme.

Le Lion et le Tigre Dans la classe des animaux carnassiers, le lion est le premier, le tigr est le second; et comme le premier, même dans un mauvais geure, est toujours le plus grand et souvent le meilleur ; le secoud est ordinairement le plus méchant de tous. A la fierté, au courage, à la force, le lion joint la noblesse, la clémence, la magnanimité, tandis que le tigre est bassement féroce, cruel sans justice, c'est-à-dire sans né. cessité. Il en est de même dans tout ordre de choses où les rangs sont donnés par la force; le premier qui peut tout est moins tyran que l'autre, qui ne pouvant jouir de la puissance plénière, s'en venge en abusant du pouvoir qu'il a pu s'arroger. Aussi le tigre est-il plus à craindre que le lion; celui-ci souvent oublie qu'il est le roi, c'est-àdire, le plus fort de tous les animaux; marchant d'un pas tranquille, il n'attaque jamais l'homme, à moins qu'il ne soit provoqué; il ne précipite ses pas, il ne court, il ne chasse que quand la faim le presse. Le tigre, au coutraire, quoique rassasié de chair, semble toujours être altéré de sang: sa fureur n'a d'autres intervalles que ceux du temps qu'il faut pour dresser des embûches ; il saisit et déchire une nouvelle proie avec la même rage qu'il vient d'exercer, et non pas d'assouvir, en dévorant la première; il désole le pays qu'il habite; il ne craint ni l'aspect, ni les armes de l'homme ; il égorge, il dévaste les troupeaux d'animaux domestiques; met à mort toutes les bêtes sauvages, attaque les petits éléphans, les jeunes rhinocéros, et quelquefois même ose braver le lion.

La forme du corps est ordinairement d'accord avec le naturel. Le lion a l'air noble: la hauteur de ses jambes est proportionnée à la longueur

de son corps, l'épaisse et grande crinière qui couvre ses épaules et ombrage sa face, son regard assuré, sa démarche grave tout semble annoncer sa fière et majestueuse intrépidité. Le tigre, trop long de corps, trop bas sur ses jambes, la tête nue, les yeux bagards, la langue couleur de sang, toujours hors de la gueule, n'a que les caractères de la basse méchanceté et de l'insatiable cruauté ; il n'a pour tout instinct qu'une rage constante, une fureur aveugle, qui ne connait, qui ne distingue rien, et qui lui fait souvent dévorer ses propres enfans, et déchirer leur mère, lorsqu'elle veut les défendre. Que ne l'eut-il à l'excès cette soif de son sang! ne pút-il l'éteindre qu'en détruisant, dès leur naissance, la race entière des monstres qu'il produit ! Le même

Le Cygne. Dans toute société, soit des animaux, soit des hommes, la violence tit les tyrans, la douce autorité fait les rois. Le lion et le tigre sur la terre, l'aigle et le vautour dans les airs ne règuent que par l'abus de la force et par la cruauté, au lieu que le cygne règne sur les eaux à tous les titres qui fondent uu empire de paix, la grandeur, la majesté, la douceur, avec

des puissances, des forces, du courage, et la volonté de n'en pas abuser, et de ne les employer que pour la défense ; il sait combattre et vaincre sans jamais attaquer; roi paisible des oiseaux d'eau, il brave les tyrans de l'air; il attend l'aigle sans le provoquer, sans le craindre; il repousse ses assauts en opposant à ses armies la résistance de ses plumes, et les coups précipités d'une aile vigoureuse qui lui sert d'égide, et souvent la victoire couronne ses efforts. Au reste, il n'a que ce fier ennemi, tous les oiseaux de guerre le respectent, et il est en paix avec toute la vature; il vit en ami plutôt qu'en roi, au milieu des nombreuses peuplades des oiseaux aquatiques, qui toutes semblent se ranger sous sa loi; il n'est que le chef, le premier habitant d'une république tranquille, où les citoyens n'ont rien à craindre d'un maître qui ne demande qu'autant qu'il leur accorde, et ne veut que calme et liberté.

Les grâces de la figure, la beauté de la forme répondent, dans le cygne, à la douceur du naturel ; il plaît à tous les yeux, il décore, embellit tous les lieux qu'il fréquente; on l'aime, on l'applaudit, on l'admire; nulle espèce ne le mérite mieux ; la nature en effet n'a ré. pandu sur aucune autant de ces grâces nobles et douces, qui nous rappellent l'idée de ses plus charmans ouvrages: coupe de corps élégante, formes arrondies, gracieux contours, blancheur éclatante et pure, mouveinens flexibles et ressentis, attitudes tantôt animées, tantôt laissées dans un mol abandon, tout dans le cygne respire la volupté, l'enchantement que nous font éprouver les grâces et la beauté ; tout nous l'annonce, tout le peint comme l'oiseau de l'amour, tout justifie la spirituelle et riante mythologie d'avoir donné ce charmant oiseau pour père à la plus belle des mortelles.

A la plus noble aisance, à la facilité, la liberté de ses mouvemens sur l'eau, on doit le reconnaître non-seulement comme le premier des navigateurs ailés, mais comme le plus beau modèle que la nature nous ait offert pour l'art de la navigation. Son cou élevé et sa poitrine relevée et arrondie, semblent, en effet, figurer la proue du navire fendant l'onde, son large estomac en représente la carène, son corps penché en avant pour cingler, se redresse à l'arrière et se relève en poupe. La queue est un vrai gouvernail ; les pieds sout de larges rames, et ses grandes ailes deini-ouvertes au vent et doucement entiées, sont les voiles qui poussent le vaissean vivant, navire et pilote à la fois.

Fier de sa noblesse, jaloux de sa beauté, le cygne semble faire pa. rade de tous ses avantages : il a l'air de chercher à recueillir des suffrages, à captiver les regards, et il les captive en effet, soit que voguant en troupe, on voie de loin, au milieu des grandes eaux, cingler la flotte ailée, soit que s'en détachant et s'approchant du rivage aux siguaux qui l'appellent, il vienne se faire admirer de plus près, en étalant ses beautés, et développant ses graces par mille mouvemens doux, onduans, et suaves.

Aux avantages de la nature, le cygne réunit ceux de la liberté ; il n'est pas du nombre de ces esclaves que nous puissions contraindre ou renfermer; libre sur nos eaux, il n'y séjourne, ne s'établit qu'en y jouissant d'assez d'indépendance pour exclure tout sentiment de servitude et de

:

captivité; il veut à son gré parcourir les eaux, débarquer au rivage, s'éloigner au large ou venir longeant la rive, s’abriter sur les bords, se cacher dans les joncs, s'enfoncer dans les anses les plus écartées, puis quitter sa solitude, revenir à la société, et jouir du plaisir qu'il paraît prendre et goûter en s'approchant de l'homme, pourvu qu'il trouve en nous ses hôtes et ses amis, et non ses maîtres et ses tyrans.

Chez nos ancêtres, trop simples ou trop sages pour remplir leurs jardins des beautés froides de l'art en place des beautés vives de la na. ture, les cygnes étaient en possession de faire l'ornement de toutes les pièces d'eau : ils animaient, égayaient les tristes fossés des châteaux, ils décoraient la plupart des rivières, et même celle de la capitale, et l'on vit l'un des plus sensibles et des plus aimables de nos princes mettre au nombre de ses plaisirs, celui de peupler de ces beaux oiseaux, les bassins de ses maisons royales; on peut encore jouir aujourd'hui du même spectacle dans les belles eaux de Chantilly, où les cygnes font un des ornemens de ce lieu vraiment délicieux, dans lequel tout respire le noble goût du maître.

Les cygnes dans la domesticité sont silencieux, et ce n'est point da tout sur ces cygnes presque muets, que les anciens avaient pu moduler ces cygnes harmonieux qu'ils ont rendus si célèbres.

Mais il paraît que le cygne sauvage a mieux conservé ses prérogatives, et qu'avec le sentiment de la pleine liberté, il en a aussi les accens : l'on distingue en effet dans ses cris, ou plutôt dans les éclats de sa voix, une sorte de chant mesuré, modulé, des sons bruyaus de clairon, mais dont les 101s aigus et peu diversifiés sont néanmoins très-éloignés de la tendre mélodie, et de la variété douce et brillante du ramage de nos oiseaux chanteurs.

Au reste, les anciens ne s'étaient pas contentés de faire du cygue un cbantre merveilleux ; seul entre tous les êtres qui frémissent à l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir: c'était, disaient-ils, près d'expirer, et fesant à la vie un adieu triste et tendre que le cygne rendait ces accens si doux et si toucbans, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d'une voix basse, plaintive, et lugubre, formaient sou chant funèbre; on entendait ce chant lorsqu'au lever de l'aurore, les vents et les flots étaient calmes; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle fable chez les anciens n'a été plus célébrée, plus répétée, plus accréditée, elle s'était emparée de l'imagination vive et sensible des Grecs; poétes, orateurs, philosophes même l'ont adoptée, comme une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur pardonner leurs fables, elles étaient aimables et touchantes: elles valaient bien de tristes, d'arides vérités, c'étaient de doux emblèmes pour les ames sensibles. Les cygnes sans doute ne chantent point leur mort, mais toujours en parlant du dervier essor et des der. piers élans d'un beau génie prêt à s'éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante: C'est le chant du cygne. Buffon.

« PrécédentContinuer »